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Full text of "Esquisse morale et politique des Etas-Unis de l'Amerique du Nord"

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wm. 



THE 

WILUAM R. PERKINS 

LIBRARY 

OF 

DUKE UNIVERSITY 




Rare Books 



ESQUISSE 

MORALE ET POLITIQUE 
DES 

ÉTATS-UNIS. 



IMPRIMERIE DE M"" V« TUUAU, 

RUE DO CL0ÎTT1H-S«-EEN0ÎT, N. /f. 



ESQUISSE 

MORALE ET POLITIQUE 

DES 

ÉTATS-UNIS 

DE L'AMÉRIQUE DU NORD, . 

PAR 

CITOYEN DES ÉTATS-UNIS, 

CULONEL HONORAIRE DANS l'ARMÉE BF.LGI.; 

CI-DEVANT 

PRINCE ROYAL DES DECX-SICILES. 




PARIS. 

CROCHARD, LIBRAIRE, 

PLACE t>E l'École de médecine, n" i3. 

1832 



^ m'élit 



DEDICACE 



(oo7?i/e ^ÂweaO'Ciau. 



i8 Mars i83a. 



MON CHER AMI, 

C'est d'après vos avis que je commençai à écrire, il 
y a six ans , les lettres qui suivent sur les Etats-Unisj 
c'est à vous que les quatre premières furent adres- 
sées : il est donc bien juste que je vous dédie mon 
travail, car sans vous il n'eût jamais vu le jour. Je 
désire que vous receviez les six dernières lettres , avec 



la même induloence que vous avez l'ait des premières. 
Près de 6 ans d'intervalle se sont passées entre leur 
composition , mais malgré cela le but de l'ouvrage est 
toujours resté le même : celui de faire connaître en 
Europe , et surtout en France , les institutions des 
États-Unis et les mœurs de leurs habitans. 

Cette tâche devient tous les jours plus importante , 
car une forme de gouvernement plus ou moins sem- 
blable à celle-là , est le point vers lequel gravite 
l'Europe, non seulement depuis nos jours, mais depuis 
la renaissance des lettres , et le premier moment où 
la civilisation grecque et romaine commença à percer 
les sombres nuages du barbarisme. La race blanche à 
laquelle vous et moi appartenons est éminemment per- 
fectible , c'est même ce qui la distingue des autres 
espèces d'hommes. Elle était arrivée sans secours étran- 
gers à un très haut point de civilisation (duquel même, 
sous quelques rapports, nous sommes encore bien éloi- 
gnés) , lorsque les barbares du Nord qui fondirent 
sur elle vinrent ralentir ses progrès et la faire 
rétrograder dans la carrière intellectuelle. De même 
qu'un fluide glacé ajouté à une masse déjà en ébuUi- 
tion l'arrête immédiatement, et s'échauffe d'autant 
qu'il refroidit la liqueur bouillante avec laquelle il 



s'est mêlé , de même les barbares , tout en détrui- 
sant, en apparence, la civilisation romaine, en pro- 
fitèrent, et gagnèrent eux-mêmes en lumières, ce qu'ils 
faisaient perdre aux peuples conquis. La marche de 
l'esprit humain ne s'arrêta donc pas. Il ne rétro- 
grada pas non plus , mais toutes ses forces vitales 
furent employées à détruire les effets de l'invasion des 
barbares et à harmoniser et coordonner les nouveaux 
matériaux qui étaient venus déranger l'économie éta- 
blie. 

Des siècles furent nécessaires à ce travail, mais enfin 
il eut lieu. Les sciences se trouvèrent immédiatement 
reportées , par la lecture de leurs livres , au point où 
les anciens les avaient laissées ; et les progrès que nous 
avons faits sur eux sont trop patens pour avoir besoin 
d'être relevés. 

Il n'en fut pas ainsi pourtant des institutions poli- 
tiques. Elles avaient été entièrement sapées depuis 
long-temps , et jusques aux traditions de liberté s'é- 
taient perdues sous l'esclavage féodal. L'intérêt de deux 
classes puissantes , la noblesse et le clergé résistaient 
à toute tentative d'amélioration. La barbarie devait 
bien finir par céder pourtant à la marche progressive 
des lumières , et au désir ardent d'émancipation intel- 



lectuclle qu'elles créaient. C'est alors que la matière 
gouvernementale fut divisée. On fit la part du diable. 
On créa des systèmes mixtes. On continua à payer 
des rois, mais à condition qu'ils ne feraient rien. 
Les barons voulurent bien écouter les humbles re- 
présentations des communes. Celles-ci pourtant devin- 
rent de jour en jour plus puissantes et nous sommes 
arrivés au temps où elles sont tout , et les barons 
rien, qu'un reste fossile des âges passés, que l'on consi- 
dère encore comme pièce nécessaire de ces mécaniques 
usées et déjà hors de date, appelées monarchies 
constitutionnelles par les libéraux , et gouvernemens 
d'états par les rois de la Sainte- Alliance quand ils en 
promirent à leurs sujets. 

Toutes ces vieilles mécaniques ont été reconnues 
défectueuses, et un excellent ouvrier est occupé dans 
ce moment à rapetasser la plus vieille , et celle qui 
avait servi de modèle à toutes les autres. Elles ne sont 
bonnes tout au plus que comme gouvernement de 
transition*, pour préparer une génération nouvelle à 
jouir d un gouvernement inconnu à ses aïeux. Mais 
vous savez bien que les meilleures machines sont tou- 
jours les plus simples, et celles qui sont inventées les 
dernières. C'est à supprimer des rouages inutiles que 



les pins grands perfectionnemens en mécanique se 
sont bornés. La même chose devait avoir lieu dans 
Tordre moral. Mais il fallait changer les engrenages , 
doucement supprimer ceux qui étaient de trop , et sur- 
tout bien graisser le tout pour l'empêcher de crier , et 
non tout briser à la fois. Il aurait mieux valu ne 
pas le faire, mais une fois fait tant mieux. Il vaut 
mieux bâtir de plan , que de replâtrer une vieille bi- 
coque ; et la destruction générale opérée il y a qua- 
rante ans , nous a certainement fait sauter à pieds 
joints par-dessus des temps de transition qui eussent 
peut-être absorbé plusieurs générations. 

On voulait et Ton veut maintenant un gouverne- 
ment rationel. L'a-t-on obtenu ? Ne s'est-on pas remis 
dans l'ornière du passé ? N'a-t-on détruit un genre de 
tyrannie que pour en établir un autre? La vraie li- 
berté a-t-elle gagné au change? La masse du bonheur 
des citoyens ( car voilà la question réellement vitale ) 
a-t-elle été augmentée ? Ces questions ne s'appliquent 
pas à la révolution de 1830; car la réponse serait trop 
facile , ce serait enfoncer une porte ouverte ; mais elles 
ont en vue le premier grand élan de 89 , et tous les 
régimes qui nous ont gouvernés depuis. Je suis loin 
de nier qu'il n'y ait un grand progrès de fait, mais 

I. 



V 

n'aurions-nous pas droit en considérant le prix que 
nous avons payé pour l'obtenir , de demander qu'il fût 
plus grand? On s'est perdu à chercher une liberté 
métaphysique, et on a entièrement abandonné la 
liberté pratique , qui est celle qui m'importe. Il n'y a 
qu'aux Etats-Unis qu'on Fait obtenue. 

Je suis sûr que vous allez me demander tout de suite 
si je crois la constitution des Etats-Unis la meil- 
leure possible, et si je la crois applicable à la France , 
ou à aucune partie de l'Europe? Cette question du 
moins m'a été faite mille fois. Je n'y répondrai pas, 
pour le moment du moins , parce que ce n'est pas là 
ce dont il s'agit. Ce n'est pas tant la constitution et 
les lois des Etats-Unis que j'admire et que j'aime , que 
la raison qui fait que les Etats-Unis ont celte consti- 
tution et ces lois. C'est le principe du gouvernement. 
Vous allez me demander si c'est la république? Non 
plus, elle n'est encore qu'une conséquence plus ou 
moins nécessaire du principe en question. 

Ce principe dont tant de bien découle , et qui est 
destiné à gouverner le monde , est ce que l'on appelle 
enAméTiqneleselfgovernment. Le gouvernement 
DE SOI-MEME. Pourvu quc ce soit le peuple qui gou- 
verne, je suis content. Peu m'importe la forme de la 



vu 

machine et qui sont les personnes employées à en 
faire aller les rouages , pourvu qu'elle soit construite de 
manière à recevoir et obéir le moindre souffle de l'opi- 
nion publique, qu'elle soit alors forte et irrésistible, 
mais qu'elle se trouve sans moyen de lui désobéir ou 
de lui résister. 

Voilà , à mon avis , le grand problème , celui qui a été 
résolu d'une manière si satisfaisante en Amérique. 
S'en est-on beaucoup occupé en Europe? L'opinion 
publique, il est vrai^ fut une fois consultée, et elle 
consentit à se donner un maître. Une seconde fois elle 
se prononça en faveur du même homme d'une ma- 
nière non officielle , il est vrai , mais qui n'en était 
pas moins énergique. Mais hors de là , quand la nation 
a-t-elle manifesté une volonté ? On a eu vingt change- 
mens de gouvernement depuis quarante ans, mais (sans 
parler de ceux qui ont été imposés par l'étranger) , c'est 
toujours une minorité qui les a opérés. Car même, en 
supposant que Paris fût unanime , les provinces n'ont 
jamais été consultées. 

Je crois que je connais mieux mes affaires que per- 
sonne, que d'ailleurs, même si je me trompe, c'est mon 
affaire , et que personne n'a le droit de venir me con- 
trecarrer. Je crois avoir le droit d'empêcher que l'on ne 



VllJ 

vienne m'apprendre niag^istralement , quel est mon 
meilleur intérêt et me forcer despotiquement à sou- 
mettre mes lumières à celles d'un autre. Je crois aussi 
que riiitérêt général est le résultat de tous les inté- 
rêts particuliers, et que le gouvernement devrait être 
de même le résultat de toutes les volontés individuelles. 
Mais en Europe, ce n'est pas cela. On veut 
trop gouverner. Tout devient matière gouvernable, 
aussi bien que matière taxable. Que ce soient la répu- 
blique ou les Bourbons qui me fassent surveiller par 
la haute police , qui décachettent mes lettres , censu- 
rent mes journaux, et exigent que je prenne un passe- 
port lorsqu'il me prend envie d'exercer mon droit 
naturel de locomotion, où est, je vous prie, la diffé- 
rence? Qu"ai-je gagné à la république , si elle est aussi 
tyrannique, aussi chère, aussi soupçonneuse que la mo- 
narchie? Que m'importe que la noblesse soit ancienne 
ou nouvelle, tant qu'il y en a une? Quel intérêt ai-je 
dans un changement du personnel du gouvernement, 
lorsque ma voix aura tout aussi peu d'influence avec 
les nouveau - venus qu'avec les anciens dépositaires 
du pouvoir • quand je resterai privé de mon vote ou 
qu'il sera neutralisé par des votes achetés ou intimi- 
dés? C'est contre toutes ces choses que je voudrais 



IX 



Yoir une révolution faite. Usera temps, après , de s'oc- 
cuper et de discuter, d'une manière calme, la forme du 
gouvernement. Cela n'est que d'une importance se- 
condaire. 

Il fut un temps, immédiatement après la révolu- 
tion de juillet, que je crus que la chose était faite. 
Lafayette entend les institutions républicaines , tout 
comme je le fais, à l'américaine. Il avait proclamé leur 
existence. Il avait annoncé le commencement de la 
meilleure des républiques ! Je croyais que toute police 
politique allait être détruite. Que toute entrave à la 
liberté de locomotion des citoyens allait être supprimée. 
Que l'élection de ses représentans allait être donnée au 
peuple lui-même , et non à une aristocratie bourgeoise 
d'électeurs. Qu'un sénat électif allait remplacer la 
cbambre des pairs. Que l'initiative des chambres de- 
viendrait dorénavant le mode ordinaire de la présen- 
tation des lois. Que le droit de pétition cesserait d'être 
un mot vide de sens. Que la responsabilité ministé- 
rielle serait enfin établie , ainsi que celle de tous les 
employés inférieurs. Que toute cumulation de places 
serait strictement défendue. Que le commerce serait 
rendu libre par l'abolition des monopoles et des en- 
traves qui l'arrêtent à chaque pas en passant d'une 



commune dans une autre. Qu'un système de douanes 
serait adopté , qui protégerait l'industrie sans la for- 
cer dans des routes contre nature. Qu'un budget se- 
rait présenté qui définirait toutes les dépenses d'une 
manière spéciale. Que les sinécures seraient abolies , 
les dépenses inutiles supprimées. Que Ion cesserait 
d'influencer les discussions des tribunaux en matière 
politique. Que les jurys d'accusation seraient rétablis. 
Que tout prévenu serait admis à donner caution ex- 
cepté dans les cas capitaux. Que des moyens analo- 
gues aux writs d^habeas corpus, de mandanius et de 
quo -warranta y seraient inventés afin de protéger la 
liberté des citoyens , d'assurer l'exécution des lois et 
d'empêcher l'empiétement des pouvoirs. Que les com- 
munes , les villes , et même les départemens , seraient 
affranchis de la centralisation et cesseraient d'être en 
tutelle. Qu'elles auraient l'élection de leurs magis- 
trats, la disposition de leur revenu et le droit de s'im- 
poser elles-mêmes pourvu que ce fût sans gêner le com- 
merce intérieur. Que la volonté du peuple gouverné 
serait enfin mise partout à la place du bon plaisir 
des gouvernans. Je croyais bonnement qu'à l'extérieur 
un système digne de la France serait adopté. Qu'elle 
ne tremperait dans aucun complot de rois. Qu elle ne 



se lierait les mains par ancun dogme abstrait d'inter- 
vention ou de non-intervention , mais qu'en cela elle 
suivrait son intérêt et sa gloire. Je fus trompé.... 
Pardieu , toute l'Europe le fut, car elle arma. 

Plein de ces douces illusions , brûlant de revoir le 
lieu de ma naissance, d'embrasser d'anciens amis et 
une famille chérie , à qui j'avais ( dans mon délire ) 
donné rendez-vous à Paris, je quitte ma plantation 
et mon étude , et j'accours , pensant que la cause de la 
liberté ne pouvait manquer d'être attaquée , et sûr 
qu'on ne refuserait pas un défenseur de plus , que ce 
ne serait pas à moi que l'on fermerait les rangs de 
l'armée française. J'accours, mais il me faut près de 
trois mois pour venir de chez moi en Europe.... Dieu! 

quel désappointement ! Et c'est pour en venir à 

de si beaux résultats que le monde entier a été ébranlé 
dans ses fondemens ! On a certainement avancé de 
quelques pas dans la carrière delà liberté, mais si peu, 

si peu Il valait certainement mieux ajourner ces 

changemens au jour où les comptes seront définitive- 
ment arrêtés entre la liberté et le despotisme , et qui 
ne saurait long-temps se faire attendre , que de sacrifier 
la vie de tant de braves patriotes pour rien ou pres- 
que rien — Bref, l'entrée de la France continuait 



à m'être interdite comme sous le gouvernement du 
droit divin. Cependant la guerre allait commencer. 
L'armée française s'ébranlait. Mais ses rangs m'étaient 
fermés. Que faire? Une nation voisine avait conquis 
sa liberté , bien plus complètement que la France 
n'avait su le faire. C'était pour soutenir sa liberté que 
la France s'avançait. De l'autre côté les Hollandais 
semblaient compter sur les secours de la Prusse. La 
position même que prenait l'armée française faisait 
voir que son cbef s'attendait à une guerre générale , 
car il manœuvrait de manière à prendre la ligne de la 
Meuse contre les Prussiens , laissant les Belges et les 
Hollandais s'arranger entre eux. La guerre générale, 
un vrai duel , en champ clos , entre la révolution et 
la contre-révolution , allait éclater , et je n'y aurais 
pas pris part! Si l'armée française m'était fermée, 
ceUe de ses alliés ne l'était pas. J'arrivai donc , je 
demandai et j'obtins du service. Un prince, non de ceux 
qui ont peur de leur ombrej un prince qui entend mieux 
la liberté qu'aucun des journaux du mouvement à 
Paris ou des journaux Tory de Londres qui l'injurient 
tous les jours , tendit la main à l'exilé et le reçut de 
manière à s'attirer sa reconnaissance. Elle lui est as- 
surée. L'orage se dissipa pourtant sans grêle. Jequit- 



XllJ 

tai alors le commandement que j'avais reça, prêta 
le reprendre au premier bruit de guerre (car je ne 
compte pas servir pendant la paix), mais non sans 
avoir été houspillé par les représentans des puissances 
despotiques. C'est juste : je ne m'en plains pas; an 
contraire. Ces attentions délicates avec lesquelles ces 
bonnes puissances poursuivent de tout leur pouvoir 
un jeune homme qui n'a encore jamais marqué par 
rien dans le monde, qui n'a encore rien fait pour 
l'histoire , montrent l'opinion qu'elles en ont. J'en suis 
fier. Ce sont elles qui me révèlent mes moyens. Cette 
persécution s'étend des grandes aux petites choses. 
Elle forme une partie de mon existence, tant j'y suis 
accoutumé. Si d'un côté, l'on tâche (sans y réussir 
pourtant) , de me faire renvoyer du service belge 
(c'est juste, puisque je n'y suis entré que pour me battre 
contre elles); de l'autre, une célèbre ambassadrice refuse 
d'endosser une carte de souscription , à un bal ( dont 
elle était patroness)^ pour une femme, assurant 
qu'elle se compromettrait beaucoup à sa cour, si elle le 
faisait ! Quelle grandeur de vues ! 

La seule persécution qui me serait sensible , serait 
celle du gouvernement français j parce qu'il prétend 
représenter la France. Du temps de Charles X , cela 



XIV 

m'était égal , parce qu'il n'avait pas cette prétention. 
Mais il me serait cruel de penser que c'est la nation 
qui continue mon exil. Ce serait détruire une des 
illusions qui me restent . 

Mais laissons cette digression personnelle , et reve- 
nons aux espérances que la révolution de juillet m'a- 
vait fait concevoir. Vous me direz, j'en suis sûr, que 
c'était la république que je désirais. Point : c'était le 
GOUVERNEMENT Dpsoi-MEME.Larépublique n'est qu'un 
des moyens d'arriver à ce but. C'est peut-être le meil- 
leur, mais ce n'est pas le seul. C'est la liberté que je 
désire : peu m'importe le nom pourvu que j'aie la chose. 
Mais, m« direz-vous, la croyez- vous possible en France 
ou en Europe ? — Distinguons . Si l'on veut d'abord tout 
détruire, avoir recours à l'anarchie, et de ces matériaux 
informes construire un édifice républicain en conservant 
et exploitant au nom du nouveau gouvernement tous 
les outils et les moyens de gouvernement du despo- 
tisme, je ne crois pas que l'on arrive jamais à la 
liberté. Cela a déjà été essayé une fois. Mais je suis 
fermement convaincu qu'elle peut être établie d'en 
haut. Que le gouvernement la veuille de bonne foi j 
qu'il cesse d'empiéter continuellement sur le peuple , 
de vouloir tout fixer, tout régler, tout prévoir, tout 



XV 



prévenir ; qu'il laisse à chaque branche du pouvoir, 
à chaque opinion , à chaque parti et à chaque indi- 
vidu , la part de pouvoir et le poids moral qui lui 
appartiennent et cela s'approchera bien près de la li- 
berté, si même ce ne Test pas. 

Je le répète, tous les gouvernemens d'Europe à quel- 
ques partis qu'ils appartiennent, veulent toujours trop 
gouverner. Le pouvoir exécutif, par exemple, quelle que 
soit sa forme ne doit pas diriger l'opinion publique , 
mais la suivre. Ce n'est pas à lui à faire les lois , 
mais à les exécuter. Si des chambres , élues de manière 
à être vraiment la représentation de la nation , et sans 
aucune influence ministérielle , passent de mauvaises 
lois, ce n'est pas son affaire. — Fate voi, grau ducuj 
le gale sone vostre , leur dit-il. Je m'en lave les 
mains. — Il ne peut en être responsable , mais la nation 
verra bien à se faire justice elle-même , et les représen- 
tans ou ignorans ou traîtres qui auront voté pour la 
mesure qui aura été reconnue mauvaise par l'expé- 
rience , seront mis à la porte à la prochaine élec- 
tion, et la mesure rapportée par une nouvelle Chambre. 

Croyez- vous qu'un pouvoir exécutif qui prendrait 
pour maxime de ne diriger en rien l'opinion de la légis- 
lature , mais de la suivre ; qui recommanderait quel- 



ques lois, mais n'en proposerait aucune, laissant 
les chambres faire usage de leur initiative ; qui n'ofFri- 
rait aucune opposition aux réductions qu'elles feraient 
dans le budget , mais s'attacherait à se renfermer dans 
les bornes qu'elles auraient fixées 5 qui n'aurait pas de 
secret pour elles, qui serait prêt à leur ouvrir tous ses 
cartons et leur donner tous les renseignemens qu'elles 
demanderaient , croyez-vous , dis-je , qu'un pouvoir 
exécutif, qui fit cela, n'établît pas bientôt la liberté 
dans le pays qu'il gouvernerait? C'est ce que fit Wash- 
ington. Il fut le premier président. C'est lui qui a 
créé le rôle. S'il se fût amusé à finasser avec le congrès, 
à vouloir le maîtriser , à mettre son nez dans tout , 
à diriger les élections dans les Etats , ou dicter des 
décisions aux cours de justice, la libertése serait établie 
plus tard , parce que le peuple la connaissait et la 
voulait; mais il eût été renversé, et eût probablement 
légué à son pays une longue carrière d'anarchie. La 
tâche du gouvernement doit être divisée entre plusieurs . 
Chacun doit s'occuper de son affaire pour le mieux. 
Celui qui paie , celui qui souffre de vos fautes et de 
vos bévues, le peuple, est là pour récompenser ou punir 
à la prochaine élection. 

Ce gouvernement de bonne foi existe à présent en 



xvij 

Belgique. Aussi y jouit-on d'une liberté entière; et si 
la prospérité commerciale n'est pas encore revenue , 
cela est dû à la position diplomatique du pays et à 
des causes tout-à-fait indépendantes du gouvernement 
et du peuple. Je ne crois pas que la nation ait beau- 
coup à se louer de ses représentans : ils perdent 
trop de temps. Quant au sénat, il dort tranquil- 
lement , personne ne s'occupe de lui et il ne s'oc- 
cupe de rien. Le peuple remédiera à cela à la première 
élection ; mais le gouvernement se renferme stricte- 
ment dans ses attributions avec une bonne foi qui lui 
fait infiniment d'honneur. Les cours de justice sont 
indépendantes , et dernièrement le firent voir dans 
l'affaire d'un journaliste orangiste , qui fut relâché 
tout orangiste qu'il était , car les lois sont pour tout 
le monde. Une décision pareille fait autant l'éloge du 
tribunal que du gouvernement, contre un agent duquel 
elle était, et fait sentir à chacun qu'il vit dans un pays 
où sa liberté est protégée. On se plaint de ce que le gou- 
vernement tombe dans les mains des catholiques. J'en 
suis fâché , mais qu'y faire si la majorité de la nation 
appartient à ce parti ? Il faut changer la* nation avant 
de changer sa représentation , et en attendant se sou- 
jnettre ou vider le pays. 



XVUJ 

Je prévois vos objections. Un gouvernement pareil, 
dites-vous , ne pourrait s'établir en France parce que 
Monsieur un tel ne pourrait rester à la tète de l'adminis- 
tration . — Voyez le beau mal ! Tant pi s pour monsieur 
un tel. — Mais, dites-vous, voici une quantité de fonc- 
tionnaires pleins d habileté et d'expérience, qui ont prêté 
serment et fidèlement servi tous les régimes qui se sont 
succédé depuis 40 ans. Le peuple les rejetterait immé- 
diatement : ils n'ont pas sa confiance. Comment faire 
alors pour gouverner ? — Sans eux. Ne vousai-jepasdit 
que le gouvernement de soi-même est ce que je cher- 
che. Les administrateurs qui n'ont pas la confiance 
des administrés doivent sans doute être mis à la porte. 
Le peuple trouvera assez de monde prêt à se char- 
ger de ses affaires , et saura bien les choisir. — Mais , 
ajoutez-vous , croyez-vous que le peuple soit assez 
éclairé sur ses propres intérêts pour faire de bons 
choix ? — Non peut-être maintenant , et si le régime 
présent continue il ne le sera jamais. C'est vouloir 
apprendre à danser à quelqu'un en lui attacliant les 
pieds. Mais que le système d'élection soit introduit, 
et en très-peu de temps tout le monde s'accoutumera 
à penser à la chose publique. Supposons , par exemple, 
que dans un département des moins éclairés, le peuple 



XIX 

ait à élire son préfet. Je vous accorde que la pre- 
mière année il fera un mauvais choix. Il sera mal 
gouverné et s'en apercevra. Il y aura certainement 
deux ou trois personnes qui auront envie de devenir 
préfets , et qui seront obligées d'aller solliciter les 
votes du peuple de porte en porte, au lieu de fré- 
quenter les antichambres de Paris , comme cela se fait 
maintenant. L'un dira aux électeurs : «Messieurs, vous 
êtes mal gouvernés par telle raison. Si j'étais élu , je 
m'y prendrais de telle manière et tout irait bien. — 
Tout irait mal, dit un autre candidat. Ce n'est pas 
là la cause du mauvais gouvernement du préfet actuel, 

mais la voici Et voici comment je m'y prendrais , 

moi, pour y remédier. w Enfin , il y aurait autant d'opi- 
nions que de candidats , et le peuple serait appelé 
individuellement et contradictoirement à juger ces 
questions et s'éclairerait. Bientôt des journaux s'établi- 
raient dans chaque département pour servir de véhi- 
cule à la politique locale et soutenir les différens 
candidats. Chaque question se trouverait ainsi mise 
à la portée de chacun ; les afiaires publiques devien- 
draient le thème constant des conversations , et au 
bout de trois ou quatre élections le peuple serait sûr 
de faire de bons choix. 



XX 



Mais, dira- 1- on peut-être, et voici la dernière 
objection à laquelle je répondrai , l'Europe nous eut- 
elle permis d'adopter un système plus complet de 
liberté? N'avons-nous pas été obligés de faire par- 
donner notre révolution, en n'en suivant pas les con- 
séquences? — Vraiment je ne savais pas que la nation 
française eût besoin de la ratification de l'Europe 
pour faire chez elle les cliangemens qu'elle veut. Et 
si vous aviez peur de l'Europe et étiez obligés par 
crainte de ne pas suivre le principe de la révolution 
après l'avoir faite , pourquoi la faire ? Mais de quel 
droit l'étranger viendrak-il se mêler de ce que l'on 
fait en France ? Ce n'est certainement pas par le droit 
du plus ^ort , car si la contre-révolution a pour elle 
les princes et leurs armées, la révolution a les peuples. 
Ils ont fait des progrès depuis 40 ans , et la France ne 
trouverait plus d'ennemis parmi eux. Vous avez vu la 
sympathie que la révolution de juillet a excitée dans la 
nation anglaise. Les vieux préjugés sont détruits 5 une 
alliance basée sur des intérêts communs et sur la force 
même des choses, non sur de vains sermeus diplomati- 
ques , existe entre la France et l'Angleterre , et assure le 
triomphe de la cause de la liberté de l'Europe. La 
France libre n'a pas d'ennemis parmi les peuples. 



XXJ 

Mais pour conserver celte position élevée et a van 
tajjeuse à la tète de la civilisation, il faut quelle soit 
sage, c'est-à-dire qu'elle soit désintéressée, quelle 
ne pense pas à faire de conquêtes , mais à assurer la 
liberté et Tin dépendance des autres nations sur un 
principe d'égalité et de réciprocité. On croyait autrefois 
que la prospérité et la richesse des nations était aug- 
mentée par la misère de leurs voisins ; mais on est bien 
revenu de cette idée , et l'on sait maintenant qu'il n"y 
aura de liberté et de prospérité stable pour la France 
que lorsqu'elle sera entourée de nations grandes , 
fortes , riches , mais surtout libres. Ne croyez pas pour- 
tant que je recommande le principe de non-interven- 
tion : ce serait être dupe. Tant que les rois pouvaient 
intervenir dans les affaires des peuples pour les empê- 
cher de conquérir leur liberté , le système d'interven- 
tion fut le droit politique de l'Europe; mais depuis 
1 830 , depuis que l'on craint que la France n'aide le 
parti de la révolution au dehors , afin de se procurer 
des alliés, tout le monde a adopté le principe de la 
non-intervention. Messit^urs , cela n'est pas juste. Il 
faut que nous tâtions un peu à notre tour de votre 
système d'intervention , quand ce ne serait que pour 
détruire le mal qu'il nous a fait dans vos mains. 



XXIJ 

Le fait est pourtant que chaque nation devrait se 
mêler de ses affaires et ne pas permettre qu'aucune 
autre y intervînt , mais surtout elles devraient se refuser 
entièrement à reconnaître le droit qu'une alliance des 
puissances s'est arrogé de présider aux destintes du 
inonde. Que l'on traite avec toutes les puissances 
individuellement, à la bonne heure, mais que l'on 
se garde des congrès et des conférences. Ils ont joli- 
ment traité les pauvres peuples qu'ils se sont chargés 
de protocoliser ! Voyez plutôt la Grèce qui depuis 
dix ans est sous le couteau d'opérateurs maladroits. 
La France n'a pas besoin de complices. Elle veut le 
bien. Le sien d'abord, celui des autres ensuite. Que 
suivant ces principes donc , elle intervienne ici , refuse 
d'intervenir là , ne permette pas plus loin l'interven- 
tion d'un tiers , que dans chaque pas particulier elle 
soit conduite par la nature même de la chose , sans 
être liée par aucun principe métaphysique qui ne 
pourrait que la rendre la dupe de ses ennemis , ou le 
don Quichotte de la liberté. 

Qu'elle renonce donc à toute propagande comme 
telle , qu'elle ne se laisse pas plus éblouir par le 
clinquant de la philanthropie que par celui du chris- 
tianisme, qu'elle n'aille pas renouveler le temps des 



xxnj 

croisades. Mais lorsque son intérêt l'y guide , qu'elle 
aide les autres peuples à regagner leur nationalité , 
leur unité, leurs frontières naturelles et leur liberté. 
Jamais elle ne sera sûre des siennes tant que l'Italie 
et l'Allemagne ne seront pas réunies , libres et floris- 
santes. La liberté du monde civilisé sera alors établie. 
La tendance du siècle est non seulement vers les gou- 
vernemens libres, mais vers l'établissement des grandes 
puissances et l'absorption des petites. Maintenant les 
fleuves , les montagnes , ont cessé d'être des fron- 
tières. On a des routes pour aller partout 3 mais*, 
même si elles pouvaient arrêter les armées , elles n'ar- 
rêteraient pas les livres et les journaux. Tout tend 
au gouvernement de l'opinion publique, l'unité de 
langue lui est nécessaire. C'est là donc, ce qui forme 
les limites des nations. Tout ce qui parle allemand 
est Allemand, tout ce qui parle italien est Italien, 
et -ainsi de suite. Le temps viendra où il n'y aura 
plus qu'un gouvernement par langue, alors la paix 
régnera en Europe. Car les grandes puissances qui la 
composeront connaîtront trop bien leur intérêt pour 
se disputer pour rien , et leurs frontières seront éta- 
blies d'une manière stable par la langue. 

Que faire alors de leurs armées, de tous ces élémens 



turbulens qui existent au sein des sociétés européennes, 
de ce surcroît de population qui les affame? Des 
colonies, des conquêtes morales de la civilisation sur 
latarbarie. Que les armées des puissances européennes, 
quittent l'Europe pour l'Asie et l'Afrique. Qu'il ne 
reste plus un homme armé dans la mère patrie, mais 
que ce soit elle qui recrute continuellement les armées 
conquérantes et civilisantes qu'elle entretiendrait 
au dehors. C'était là la politique de Rome au milieu 
des barbares : que ce soit de nouveau celle de l'Europe. 
La France vient d'en redonner le noble exemple. La 
conquête d'Alger ouvre le chemin et sert d'exemple 
pour d'autres conquêtes. L'Afrique et l'Asie sont 
assez grandes pour offrir un vaste champ où la cheva- 
lerie française puisse moissonner de la gloire. Pour du 
pouvoir la France en a assez. 

Mais, je le répète, cette paix générale entre les lan- 
gues de l'Europe ne peut avoir lieu que lorsque les 
nations auront conquis le gouvernement de soi-même, 
parce que ce n'est qu'alors qu'elles seront gouvernées 
suivant leurs intérêts réels, et que léquilibre de leur puis 
sance s'établira d'une manière stable.Une fois établi rien 
ne pourra le déranger et leur avenir de paix sera aussi 
assuré que celui des Etats intérieurs de l'Amérique. 



XXV 

C'est là dans quelques générations qu'il faudra aller 
chercher des modèles des arts de la paix, car je ne puis 
rien prévoir qui trouble la leur. Mais dès à présent 
c'est rUnion américaine qui nous donne le meilleur 
modèle de gouvernement. J'ai tâché , mon cher ami, 
de vous le peindre tel que je l'ai vu. Je dois convenir 
que rien aux Etats-Unis ne m'a étonné. Tout est raison- 
nable et m'entrait dans la tête avec une facilité extrême. 
Ce qui m'étonnait, c'est que tous le autres pays ne fus- 
sent pas gouvernés de même. 

Je m'attends à ce que mes lettres m'attirent 
beaucoup de critiques. Il y aura des voyageurs 
superficiels qui trouveront que je n'ai pas peint fidèle- 
ment. Qu'ils se souviennent qu'ils ne peuvent pré- 
tendre à connaître le pays aussi intimement que moi , 
qui non seulement y ai demeuré plus de neuf ans , 
mais qui suis entré dans toute espèce d'affaires. J'y 
suis marié, et j'y ai une famille, et de nombreux amis, 
qui me sont bien chers , et à l'estime desquels je tiens 
beaucoup. J'y ai beaucoup voyagé, je me suis établi 
dans les bois, et j'y ai vu pousser une nouvellenation et 
l'ai vupasser par tous les degrés de civilisation possibles . 
Je suis avocat , planteur , officier de milice.- J'ai rem- 
pli, suivant l'occasion, d'autres charges, ou à la no- 

iii 



XXVJ 

mination du gouvernement , ou d'après l'élecîtion de 
mes concitoyens. Il n'y a pas une seule des questions 
que je touche dans ces Lettres , que je n'aie discutée 
journellement et souvent en public. Enfin je suis 
vraiment devenu Américain de cœur et d'habitude , et 
certainement je m'honorerai toujours du titre de ci- 
toyen des Etats-Unis et des preuves d'estime et d'atta- 
chement que j'ai reçues partout de la part de ce peuple 
le plus raisonnable, le plus sensé et le moins facile 
du monde à se laisser éblouir. Et éblouir, par quoi?... 
J'étais pauvre, seul, exilé J'y ai trouvé une pa- 
trie que l'Europe me refuse 

Je sais bien que parmi les opinions que je soutiens 
dans ces Lettres j beaucoup ne sont pas celles de la 
majorité, mais ce sont les miennes. En citoyen libre 
des Etats-Unis , j'ai le droit d'exprimer mon opinion 
sur les hommes et sur les choses 5 je n'ai rien dit ici que 
je n'aie soutenu souvent en Floride de mon vote , et je 
me flatte que mes amis reconnaîtront ma conver- 
sation dans mon style. 

Que ne puis-je, mon cher ami, vous en faire juge 
et renouveler avec vous nos confabulations d'Hirtem- 
berg dans le jardin de ces bons frères G..! Nous étions 
prisonniers alors , mais l'Autriche n'a pas encore 



XXVIJ 

trouvé l'art d'enchaîner la pensée. C'est sous le joug de 
son despotisme que vous me communiquiez les fruits 
de votre longue expérience et guidiez ma jeune raison 
dans l'étude de la théorie de la liberté. J'en ai depuis 
observé la pratique moi-même , et il est juste que je 
vous offre mon travail. Agréez-le, ainsi que les assu- 
rances d'une vive amitié qui a survécu à dix ans d'ab- 
sence. 

Achille MURAT. 



ESQUISSE MORALE ET POLITIQUE 

DES 

ÉTATS-UNIS 

DE L'AMÉRIQUE DU NORD. 



LETTRE PREMIERE. 

fue générale et divisions de l'Union Américaine. 

Wascissa , près de Tallahassee 
(Floride), juin 1826. 

Vois rae rappelez, mon cher ami, la pro- 
messe que je vous fis en quittant l'Europe , de 
vous tracer , à tête reposée et sur les lieux , un 
tableau de mon pays. Auriez-vous encore en- 
vie de vous y établir? Rien ne pourrait m'être 
plus agréable. Je le désire plus que je ne l'es- 
père. N'importe, puisque vous le voulez, je 
tâcherai de vous satisfaire. Vous connaissez as- 
sez mon caractère pour être assuré que , quoi- 
que prévenu favorablement pour ma patrie 

1 



2 

adoptive , je vous parlerai avec franchise , et 
que je vous peindrai fidèlement nos qualités et 
ïios défauts; car pouvant avoir une influence 
décisive sur une détermination sérieuse de votre 
part ou de celle de quelques-uns de vos amis , 
je serais au désespoir de vous avoir exposé à 
des regrets. 

Si je parlais à un homme d'affaires qui ne 
voulût que des détails sur la manière de placer 
ses capitaux et sur l'intérêt de l'argent , je lui 
dirais ; Observez notre prospérité croissante , 
et vous y verrez un gage assuré du bon emploi 
de votre fortune. Mais ce n'est pas là votre but, 
du moins votre but principal. Votre vie a été 
consacrée en grande partie aux affaires pu- 
bliques , et vous viendriez chercher ici des prin- 
(îipes de gouvernement plus conformes aux 
vôtres. C'est donc l'état moral delà société qu'il 
vous faut connaître. 

Les Européens qui viennent dans notre pays , 
excepté quelques naturalistes qui n'observent 
que les cailloux et les herbes , se bornent à un 
petit nombre de courses dans nos villes atlan- 
tiques , et retournent en Europe , persuadés que 
nous sommes un peuple de marchands. Ce sont 
presque tous des gens d'affaires qui ne voient 
|»ns d'autre société que celle de leurs correspon- 



dans. Ils ne sentent pas le gouvernement , et ne 
s'en occupent pas. J'en ai vu beaucoup en nier 
jusqu'à l'existence. Il en est peu qui visitent 
l'intérieur et qui entendent parler politique ; 
non pas qu'on se défie d'eux dans ce pays de 
publicité, mais parce qu'on craint de les en- 
nuyer , en parlant de sujets qui ne peuvent pas 
les intéresser. Ils retournent en général en 
Europe , persuadés que nous sommes très-polis 
et très-adroits, et que le gouvernement dure 
encore , parce que personne ne s'en mêle , cha- 
cun étant occupé de ses propres affaires. Il y a 
pourtant des exceptions. Quelques voyageurs 
anglais ont pénétré dans l'intérieur , ayant pour 
motif avoué d'observer l'homme ; mais , pour la 
plupart, c'étaient des méthodistes , ou des gens 
appartenant à d'autres sectes religieuses , et qui 
ont tout peint à travers le prisme de leurs ridi- 
cules illusions. Leurs ouvrages d'ailleurs abon- 
dent en préjugés britanniques qui ne sont nul- 
lement favorables à leurs vainqueurs. 

Quand même on aurait en Angleterre une 
idée exacte des États-Unis , ce ne serait pas une 
raison pour qu'elle vous eût gagné ou eût ga- 
gné le continent. Je crois , sur ma propre expé- 
rience , qu'on ne s'y fîiit pas une idée plus juste 
de l'Angleterre que de l'Amérique. 



Dans le fait, nous sommes une nation bien 
plus agricole que commerçante ; mais nous 
sommes surtout une nation pensante et discu- 
tante. Notre politique est si différente de celle 
de l'Europe , que le peu d'étrangers qui s'en oc- 
cupent , n'y comprennent absolument rien. 

Il vous suffira de jeter les yeux sur une carte 
des États-Unis pour vous convaincre que Vin- 
férêt agricole l'emporte de beaucoup sur ïintérêt 
commercial ou manufacturier. 

La première grande division de l'Union est 
entre les États qui reconnaissent des esclaves et 
ceux qui n'en reconnaissent pas. 

Tous les États au sud de la Potomac , et le 
Maryland au nord , tout ce que nous appelons 
Slave-holdmg States, sont complètement agri- 
coles. Le peu de commerce qui s'y fait est dans 
les mains de quelques habitans du nord , et ce 
n'est que depuis quelques années que le Mary- 
land a commencé à s'occuper de manufactures. 
Baltimore est, dans toute cette étendue de pays, 
la seule ville à l'est , et la Nouvelle-Orléans à 
Touest, qui y emploient des capitaux. A Charles- 
ton, Savanah , etc. , les capitaux appartiennent 
à des marchands de New-York , et le commerce 
y est fait par leurs agens. Au nord-ouest de cette 
ligne, le pays est tout-à-fait agricole. C'est le 



cas de la PensylTanie, excepté Philadelphie. 
Au nord-est les intérêts sont divisés au moins 
également. 

Cette première division est très-sensible dans 
notre politique. Les États du nord sont jaloux 
de nos esclaves et de notre prospérité ; nous ne 
leur envions rien : tout ce qu'ils produisent, 
c'est nous qui le consommons. Ils ont plus de 
capitaux que nous, mais moins de revenus. 
Tant qu'ils se borneront à prêcher contre l'escla- 
vage, et à faire des établissemens sur la côte 
d'Afrique, etc., nous ne nous en inquiéterons 
pas ; mais si leur esprit de prosélytisme les por- 
tait à tenter chez nous l'émancipation des noirs , 
les législatures des États y mettraient un frein ; 
et si le Congrès voulait faire des lois sur cette 
matière, comme il le tenta lors de l'admission 
de l'État de Missouri dans l'Union, le plus bel 
édifice élevé par les hommes , la Confédération 
américaine, serait détruit. Les États du sud se- 
raient obligés de se séparer de ceux du nord. 
Un tel événement, du reste, est imaginaire. L'in- 
térêt hypocrite qu'une certaine classe d'hommes, 
au nord , affecte pour nos esclaves , n'avancera 
pas d'un jour leur émancipation, et ne fait que 
rendre leur situation en quelques cas moins 
supportable. Cette émancipation, que tout 

1. 



homme éclairé désire , ne peut être véritable- 
ment attendue que du temps et de l'intérêt privé 
des propriétaires. Vouloir précipiter cette me- 
sure, ce serait exposer les Etats du sud à des 
convulsions intérieures , et l'Union à se dis- 
soudre sans aucun avantage pour les Etats du 
nord. 

Une autre grande division se fait remarquer 
dans le caractère du peuple , entre les habitans 
du sud, du nord-est, de l'ouest et du centre. 
Elle est si forte qu'elle change tout-à-fait l'as- 
pect du pays. 

Les six États de la Nouvelle - Angleterre 
( New-E ngland States) , Massachussetts , Con- 
necticut , New-Hampshire , Vermont , Maine et 
Rhode-Island , forment à eux seuls une constel- 
lation extrêmement remarquable parmi les États 
de l'Union. Leurs intérêts, leurs préjugés, 
leurs lois , jusqu'à leurs ridicules et à leur 
accent, sont les mêmes. Ils sont ce que dans le 
reste de l'Union nous appelons Yankees , nom 
que les Anglais ont étendu très-mal à propos 
à toute la nation. Ces six républiques frater- 
nisent. Leur industrie et leurs capitaux sont 
immenses. Elles couvrent l'Océan de notre pa- 
villon et {)cuplent notre marine marchande et 
militaire; elles ont donné naissance à plusieurs 



de nos plus grands hommes. Le caractère du 
peuple y est extrêmement remarquable , et ne 
peut se comparer à aucun autre sur la terre. 
Les entreprises les plus gigantesques ne l'ef- 
fraient pas ; il n'est point rebuté par celles de 
détail, et les conduit avec un esprit de suite 
et de minutie tout-à-fait particulier. Là les 
hommes semblent nés pour calculer à sous et 
deniers ; mais ils s'élèvent par-là à calculer par 
millions , sans rien perdre de leur exactitude et 
de leur petitesse de vues originaire. Ils ont une 
avidité de profit déboutée , et vous avouent fran- 
chement , comme Petit- Jean , 

Que sans argent l'honneur n'est qu'une maladie. 

Cet esprit de calcul et d'avarice s'unit à mer- 
veille avec l'observation méticuleuse du di- 
manche, qu'ils appellent Sahath, et de toutes 
les pratiques puritaniques de la religion pres- 
bytérienne qu'ils ont généralement adoptée. Ils 
sont à cet égard si scrupuleux , qu'un brasseur 
fut censuré à l'église pour avoir brassé le samedi, 
ce qui avait exposé la bière à travailler le jour 
du Sabath. Ils appellent cela morale , et la font 
consister beaucoup plus à ne pas jurer, chanter, 
danser et se promener un dimanche , qu'à ne pas 
faire une banqueroute frauduleuse. Cette espèce 



8 

d'hypocrisie religieuse leur est si naturelle, que 
le plus grand nombre la pratique de bonne foi. 
Eux-mêmes appellent avecgloire leur pays, celui 
des mœurs rangées {the countrij of steadij habits), 
non pas qu'ils y soient plus vertueux, mais 
parce qu'ils prennent un air contrit une fois par 
semaine , et ne mangent le samedi que de la 
morue et des tourtes de pommes [apple pies), 
Boston , leur capitale , abonde cependant en 
hommes éminens dans les lettres : c'est l'Athènes 
de l'Union ; elle fut le berceau de la liberté , et 
produisit plusieurs de ses plus zélés défenseurs 
dans les conseils comme sur le champ de bataille. 
L'instruction y est beaucoup plus répandue que 
dans toute autre partie du monde que ce soit. 
Ils ont enfin tout ce qui mène à la grandeur, et 
ont de grandes vues sans abandonner cet esprit 
mesquin de détail qui les suit partout. Partout 
on peut reconnaître un Yankee à la manière 
adroite dont il questionne sur ce qu'il sait , à là 
manière évasive dont il répond aux questions 
qui lui sont faites , sans affirmer jamais rien , et 
surtout à l'adresse avec laquelle il s'éclipse dès 
qu'il faut payer. En politique , ces six Etats 
sont unis ; ils votent comme un homme. C'est là 
qu'est le siège de Y intérêt commercial , quoique, 
depuis quelques années , ils tournent leurs vues 



9 

vers les manufactures avec le succès qui suit 
tout ce qu'ils entreprennent. Le pays y est très- 
peuplé , très-bien cultivé, et, là même, les 
capitaux employés dans l'agriculture sont aussi 
considérables que ceux qu'absorbe le com- 
merce. 

Les États du centre sont bien loin d'être aussi 
unis d'intérêt et d'avoir une physionomie aussi 
marquée. L'État de New -York forme une 
nation de plus d'un million d'ames. La ville de 
New-York a cent vingt mille liabitans ^ ; on y 
a bâti l'an passé quinze cents maisons, et on 
s'attend à en voir s'élever trois fois autant cette 
année. Rien dans le monde ne peut se comparer 
à l'esprit d'entreprise , à l'activité , à l'industrie 
du peuple. Ici ce ne sont pas des vues rétrécies, 
on ne parle que par millions de dollars ; les 
affaires s'y font avec une rapidité sans égale , et 
pourtant sans trop fortes secousses. Tout marche 
en avant à pas de géant , mais à pas réguliers. 
Cet état de choses a reçu un grand élan par le 
génie du présent gouverneur, M. de Witt Clinton, 
qui eut la première idée du grand canal qui 
unit le lac Erié à la mer. L'activité de cet État 



» 3Iainlenant plus de cent cinquante mille. ( l^r oc- 
tobre 1831.) 



10 

est si forte , qu'elle est entièrement absorbée en 
lui-même et qu'il ne lui en reste pas pour ses 
affaires avee l'Union. En général son influence 
ne s'y fait presque pas sentir ; car, ayant de tout 
en lui-même , il centralise dans sa propre dépu- 
tation les intérêts de l'agriculture , du commerce 
et des manufactures. \J intérêt commercial y 
domine pourtant. Il est à rémarquer que cet 
Etat a fourni aux conseils nationaux bien peu 
d'hommes d'un esprit supérieur. Ils sont absor- 
bés et annihilés dans la politique intérieure, qui 
est extrêmement compliquée et qui passe pour 
être pleine d'intrigues assez sottes. Un étranger 
n'y comprend rien , mais s'aperçoit_que les partis 
y sont acharnés et personnels , deux très-mau- 
vais signes. 

La Pensylvanie, le New-Jersey et le Dela- 
ware forment un groupe qui se ressemble da- 
vantage. Le peuple s'y distingue par sa bonho- 
mie, sa tranquillité et son industrie. Excepté 
Philadelphie, Y intérêt y est généralement ma- 
nufacturier et agricole. Ces États sont en grande 
partie peuplés de paisibles quakers et d'Alle- 
mands. Tout y marche sans bruit , sans secousse, 
sans pour ainsi dire qu'on s'en aperçoive. Si 
Boston est le séjour des lettres , Philadelphie 
est celui des sciences ; ce qui y donne peut- 



11 

être il la société un caractère de pédanterie* 
Depuis un ou deux ans , le New- Jersey tâchait 
de s'élancer dans la carrière périlleuse des gran- 
des entreprises , et d'imiter son voisin du nord; 
mais il a fait quelques écoles et est revenu à des 
principes plus sages. Lalégislature , cette année, 
vient de refuser péremptoirement d'incorporer 
de nouvelles banques, et a même retiré les 
chartes de quelques anciennes. 

. LeMarylandest aussi divisé d'intérêt que ces 
autres États . Car , tandis que Baltimore est une 
des villes les plus commerçantes de l'Union , le 
reste du pays est agricole et manufacturier. Le 
caractère du peuple y est un singulier mélange 
de la simplicité et de la bonhomie des quakers 
de la Pensylvanie et de l'orgueil des planteurs 
de Virginie. C'est le seul État où existe l'intolé- 
rance religieuse , plutôt par ancienne habitude 
que par préjugé actuel ; les Juifs ne peuvent 
pas y voter. Cet Etat se trouve, par rapport à ses 
nègres , et peut-être à un plus haut degré , dans 
la même difficulté que la Virginie. 

Ce dernier État a joué pendant long-temps le 
premier rôle dans l'Union par sa politique et ses 
grands hommes. Quatre de nos présidens lui 
doivent le jour : mais la Virginie est bien dé- 
chue de cet état de splendeur rpi'elle ne devait, 



12 

du reste, principalement qu'à l'irritation des 
partis. Les intérêts y sont entièrement agricoles 
et manufacturiers. Le caractère du peuple est 
noble, généreux, hospitalier, mais rude, vani- 
teux et fier. Il vante sa bonne foi au-dessus de 
toute chose. Ses lois, ses usages, sa politique, 
se ressentent de ce louable engouement. On y 
est très-uni; on ne donne jamais son opinion 
sans l'appuyer du suffrage de toute la P^irginie. 
La politique y est pourtant personnelle , fac- 
tieuse ; turbulente et criarde. C'est sans compa- 
raison l'Etat où il y a le plus d'avocats , ou du 
moins de gens qui ont étudié pour l'être. Quoi- 
qu'ils se vantent de démocratie^ ils sont les 
seuls vrais aristocrates de l'Union : témoin le 
droit de suffrage dont la canaille est exclue dans 
cet État. 

La principale culture de la Virginie et du 
Maryland est le tabac et le blé. Le premier de 
ces articles exige le travail des nègres, tandis 
que le second est plus profitable, cultivé par 
des mains libres. Le tabac épuise très-vite la 
terre , et ne croit que dans les terres neuves et 
très-fertiles. Il suit de cet état de choses que ces 
terres étant à peu près épuisées aujourd'hui , au 
moins proportionnellement , et le prix du tabac 
étant diminué , à cause de la quantité qui en est 



13 

cultivée à l'ouest , les planteurs sont réduits au 
blé et obligés de se défaire de leurs esclaves qui 
ne donnent plus de profit. Le jour n'est donc 
pas éloigné où l'on verra ces deux États s'unir 
à ceux du nord contre les Slave-holding States. 
Cependant depuis un ou deux ans, surtout 
la Virginie, ils ont entrepris avec succès la 
culture du coton court , ce qui a rendu de la 
valeur à leurs nègres , et pourra peut-être re- 
porter la Virginie à son ancienne splendeur. 
Mais depuis, le prix du coton court ayant subi 
la même baisse que celui de tout autre coton, 
tous les Etats du sud sont en décadence. 

La Caroline du nord est une mauvaise copie 
de la Virginie : elle a les mêmes intérêts , la 
même politique, et navigue dans ses eaux. C'est, 
malgré ses mines d'or , le plus, pauvre Etat de 
l'Union, et celui qui fournit le plus d'émi- 
grans aux nouvelles contrées. 

La Caroline du sud , la Géorgie , F Alabama , 
leMississipiet la Louisiane constituent propre- 
ment ce qu'on appelle le Sud. Leur intérêt est 
sans mélange, agricole. Le coton long et court, 
le sucre, le riz et le maïs forment leurs produits, 
qui nécessitent le travail des noirs , et fournis- 
sent un prix assez avantageux pour les empêcher 
d'emplo] er leurs fonds autrement. La bonté de 

2 



u 

la terre et le luxe du climat secondent tellement 
le cultivateur qu'il est beaucoup plus avantageux 
d'employer les nègres à la culture qu'aux fabri- 
ques ^ Quoiqueles caractères des peuples varient 
beaucoup sur une étendue de pays aussi consi- 
dérable 5 cependant un fond méridional s'y fait 
observer. La franchise , la générosité , l'hospi- 
talité , la libéralité des opinions du peuple y 
sont passées en proverbe , et forment un parfait 
contraste avec le caractère Yankee qui n'est 
pas à l'avantage de ce dernier. Au milieu de ce 
groupe , la Caroline du sud se fait remarquer 
par une réunion de talens sans égale dans 
l'Union. La société de Charleston est ce que j'ai 
trouvé de mieux dans mes voyages , tant de ce 
côté que du vôtre de l'Atlantique. Elle ne laisse 
rien à désirer sous le rapport du fini et de l'élé- 
gance des manières ; mais , ce qui vaut mieux 
pour les gens qui , comme vous et moi , n'atta- 
chent pas une grande importance à la politesse, 
elle fourmille de vrais talens , et est aussi loin 
de la pédanterie que de l'insignifiance. Dans 
toutes les questions d'un intérêt commun , c'est 
toujours cet État qui mène. La politique des 
autres , excepté la Géorgie , n'est pas encore as- 

' Mainlenanf j'ai (jm Iqncs doutes sur cela. 



15 

sez bien établie pour que j'en puisse parler. 
Quant à la Géorgie, c'est avec peine que je dois 
vous le déclarer , rien n'égale l'acharnement de 
ses factions, si ce n'est celles du Rentucky; en- 
core celles-ci sont-elles pour des principes , tan- 
dis qu'en Géorgie c'est pour des hommes que 
l'on se dispute. Le présent gouverneur a poussé 
les choses si loin , que le mal trouvera proba- 
blement son remède dans son excès. 

Les autres États forment l'Ouest. Incompara- 
blement la plus grande et la plus riche partie de 
l'Union , elle sera dans peu , si elle ne l'est pas 
déjà , la plus peuplée ; et le pouvoir ne tardera 
pas à lui arriver , ainsi que le luxe , l'instruction 
et les arts , qui sont sa conséquence. Leur inté- 
rêt est manufacturier et agricole, quoique le 
premier l'emporte de beaucoup. Le caractère 
du peuple y est fortement marqué par un rude 
instinct de mâle liberté dégénérant souvent en 
licence , une simplicité de mœurs et une rudesse 
de manières s'approchant quelquefois de la gros- 
sièreté et de l'indépendance cynique. Ces États 
sont trop jeunes pour que je puisse beaucoup 
vous parler de leur politique : elle est généra- 
lement acre et ignorante. Les universités, éta- 
blies partout avec luxe, promettent cependant 
une génération de politiciens instruits qui au- 



16 

ront sous les yeux , pour s'éclairer , les fautes de 
leurs pères. Notre pays est si heureusement 
constitué que l'on peut , sans un grand danger, 
mettre à l'essai une loi ou une constitution. Les 
États se soutiennent l'un l'autre comme de bons 
nageurs, et sont toujours prêts à remettre à flot 
celui qui se noie. La constitution fédérale, d'ail- 
leurs , est là pour empêcher que l'on ne fasse des 
essais trop dangereux. Ses bornes arrêtent les 
expérimentateurs, et c'est surtout en cela que 
chaque citoyen , de quelque État qu'il soit, est 
obligé de la considérer comme la sauvegarde et 
la source de la grandeur à laquelle s'élèveront 
nos Républiques. 

Je vous ai parlé de l'intérêt manufacturier , 
commercial et agricole , sans vous dire ce que 
c'est. Vous allez croire , j'en suis sûr , que les 
États de l'ouest sont pleins de manufactures , et 
vous vous tromperiez. Leur intérêt ne se con- 
stitue pas par les manufactures qu'ils ont, mais 
par celles qu'ils comptent avoir. Il y a deux ans 
qu'une réforme du tarif des douanes fut propo- 
sée au Congrès. Cela mit tout en mouvement. 
Les anciens partis se réchauffèrent , mais ce fut 
en vain. Pour que cela devînt une affaire de 
parti, l'intérêt du peuple était trop patent, 
et il y voyait trop clair. Les villes de l'intérieur. 



17 

une partie des E|ats du centre et presque tout 
l'ouest votèrent en faveur d'une mesure qui fa- 
vorisait leurs manufactures présentes ou futures. 
Les villes maritimes et quelques places sur des 
canaux dans l'est , composant Vintérêt commer- 
cial , s'opposèrent à tout ce qui pouvait diminuer, 
même momentanément, l'activité du commerce. 
Tout le sud , unissant ses intérêts à ceux du 
commerce , se prononça fortement contre le ta- 
rif. Cela vous semblera singulier, je fus, je m'en 
souviens , du petit nombre qui combattit cet 
aveuglement. Le tarif passa, mais amendé de 
telle manière qu'il a perdu beaucoup desaforce, 
quoiqu'il lui en reste assez pour faire beaucoup 
de bien, comme nos planteurs commencent à 
s'en apercevoir, depuis qu'un marché intérieur 
pour leurs cotons s'ouvre au nord et à l'ouest , 
au lieu de dépendre de l'étranger. Dans ce cas, 
je vous prie d'observer que le centre était divisé, 
que l'est et le sud étaient réunis contre l'ouest. 
Dans le cas d'une guerre européenne , ce serait 
le contraire , l'ouest et le sud se réuniraient. 

Indépendamment des deux divisions que je 
vous ai indiquées , il en existe encore une troi- 
sième: les anciennes et les nouvelles contrées. 
Cette division , qui s'explique par son nom , ne 
peut pas se marquer sur la carte , parce qu il y 



18 

a beaucoup de districts de nouvelles contrées 
enclavés dans les anciennes; et cependant en 
général les territoires et tout l'ouest des monts 
Alleghanijs sont nouveaux. Cette division est la 
plus intéressante pour vous. C'est là le point 
qu'il vous faut surtout examiner. Voulez- vous 
vous fixer dans la partie du pays nouvellement 
ou anciennement peuplée ? L'un et l'autre de 
ces deux partis ont leurs désagrémens et leurs 
avantages. Si, ennemi de la peine , content de 
votre position dans l'échelle des êtres , ne cher- 
chant pas à vous y avancer, votre fortune vous 
permet de vivre de vos rentes , vivez dans les 
anciennes contrées. Vous y trouverez les arts 
d'Europe , son luxe , sa politesse et un peu plus 
d'hospitalité , mais vous y serez étranger pen- 
dant cinq ans ; et alors toutes les bévues que 
vous aurez commises pendant ce tem})s vous se- 
ront comptées. D'ailleurs quelle profession pren- 
drez-vous? car il ne faut pas penser ici à vivre 
sans occupation , vous sécheriez d'ennui , et vous 
perdriez toute considération. Si vous comptez 
vous adonner au commerce , ou si Esculape a 
reçu vos premiers hommages , les anciennes 
contrées vous offrent plus de ressources. Ce 
n'est que là que les affaires, commercialement 
parlant, se font en grand, et vos assassinais 



19 

patentés seront perdus dans la foule , tandis que 
le récit touchant d'une cure miraculeuse, inséré 
adroitement dans le journal du soir, mettra 
entre vos mains la vie et la bourse d'une nou- 
velle volée de patiens. L'agriculture ne vous y 
rapportera rien , et emploiera tout votre temps. 
Elle n'est profitable qu'aux petits propriétaires , 
à ceux qui sont habitués à mener eux-mêmes la 
charrue. Le barreau vous ouvre un vaste champ ; 
mais vous allez vous trouver en rivalité avec le? 
premiers hommes de la nation , et vous serez 
immanquablement écrasé. Cependant, pour un 
Européen , cette partie du pays convient peut- 
être mieux : elle ressemble davantage à l'Eu- 
rope ; mais s'il n'est pas très-persécuté dans son 
pays , ou si son amour pour nos institutions 
n'est pas extrême , je lui conseille de rester 
chez lui. 

Mais au lieu de cela qu'il vienne dans nos nou- 
velles contrées ; qu'il ait le courage de plonger 
tout d'un coup dans nos mœurs , nos lois et nos 
forêts ! Que laissant en arrière pour quelques 
années les souvenirs de délicatesses passées, 
il s'endurcisse contre des privations par un 
effort passager ! S'il se destine au commerce , 
qu'il établisse un marché où il n'en existait pas ! 
Au barœau, qu'il soit le premier avocat à plai- 



20 

der la première cause au premier terme de la 
nouvelle Cour! S'il est médecin, qu'il établisse 
sa réputation où il n'aura personne pour le con- 
tredire , pas même les morts. S'il se destine à 
l'agriculture , qu'il défriche des terres neuves , 
seul , sans voisin , ne dépendant que de lui- 
même , et il en sera libéralement récompensé. 
Il se trouvera de fait , sinon de droit , naturalisé 
dès le premier jour, car personne ne l'inquiète. 
Si vous venez d'Europe ou d'un Etat lointain , 
point de préjugés établis , de réputations faites 
contre lesquelles il faille lutter. Là tout dépend 
des efiforts individuels. Il ne faut compter que 
sur soi-même. Aucun gouvernement' ne se fait 
réellement sentir ; aucune simagrée sociale n'en- 
trave la marche de l'esprit. Cet état dure peu; 
quatre ou cinq ans au plus voient croître des 
villages , des villes, des universités, etc. ; alors 
vous vous trouverez intéressé dans tout cela et 
pourrez dire avec fierté : 

Quorum jjars magna fui. 

Et si , comme beaucoup d'autres , vous con- 
servez le goût de la vie champêtre dans les bois, 
partez , émigrez tous les deux ou trois ans vers 
l'ouest , emportant avec vous votre léger bagage, 
jusqu'à ce que l'Océan Pacifique vous arrête. Ce 



21 

ne serait pourtant pas mon goût. Il me semble 
que j'aimerais la ville dont j'ai vu poser la pre- 
mière pierre , dont j'ai défriché une partie ; à 
observer l'essort qu'a pris , dans l'espace magi- 
quement court de trois ou six ans, un nouvel 
Etat souverain ; à voir de nouvelles lois , un 
nouvel édifice social s'élever là où les cris barba- 
res de l'Indien épouvantaient sa timide proie ; à 
y entendre discuter nos intérêts, ou effrayer les 
pécheurs par les accens non moins barbares d'un 
prêcheur méthodiste. C'est le parti que j'ai pris 
moi-même , me sentant dégoûté des affaires et 
de la société , et étant trop actif pour rester sans 
rien faire. Pour un étranger, ce parti a un autre 
avantage : il le fait sauter à pieds joints sur ces 
cinq années de probation où il n'est pas encore 
citoyen et cesse d'être étranger, situation gauche 
qu'il évite dans le désert. Je ne me déguise pas 
les difficultés et les privations qui accompagnent 
une semblable résolution, surtout pour un 
étranger. Le plus grand inconvénient est dans 
le grand nombre de fripons et d'intrigans qui , 
de toutes les parties des États-Unis , se donnent 
rendez-vous dans une nouvelle contrée , et sont 
quelquefois assez nombreux pour s'emparer du 
gouvernement. Mais cela n'est que momentané; 
les honnêtes gens reprennent tôt ou tard le 



^-2 

dessus, et cela ne fait que donner une agréable 
occupation. Je ne connais rien de si amusant 
que de travailler à mettre ces colons à la porte. 
C'est l'image d'une révolution , comme la chasse 
est l'image de la guerre. Outre cette objection 
principale , il faut une espèce de courage pour 
se sevrer, pendant quelques années , de toute 
société assortie à l'éducation et aux habitudes 
d'un homme bien élevé, pour renoncer aux 
théâtres , aux comforts de la vie , à une bonne 
maison, au journal tous les soirs, à ses lettres 
tous les matins. 

Ici point de bon vin qui nous grise et nous damne. 

Nous n'avons pour produire les mêmes effets 
que du ivhiskeij, ce que vous connaissez sous le 
nom de schnaps. Nous vivons très-simplement, 
sans ostentation. Tout cela changera dans deux 
ou trois ans ; et en vérité , celui qui est assez ef- 
féminé pour regarder ces privations momenta- 
nées comme un prix trop cher pour l'état de 
mâle indépendance que je vous ai dépeint, peut 
rester chez lui ; nous ne le désirons pas. 

Je relis ma lettre , et je vois qu'elle sera inin- 
telligible pour vous si je la laisse seule. Bon! je 
regarde ce commencement comme une espèce 
d'engagement de vous donner des nouvelles de 



23 

mon pays , jusqu'à ce que vous me disiez que 
vous en avez assez, ou que vous veniez vous- 
même me prouver que je vous ai persuadé des 
avantages sans nombre dont notre gouverne- 
ment , et notre gouvernement seul , nous fait 
jouir sur l'Europe. Je vous ai développé quel- 
ques vues neuves pour la France. On n'y con- 
naît que les États-Unis. Les vingt-quatre répu- 
bliques indépendantes qui les composent , qui 
ont chacune leur constitution , leurs lois , leur 
politique , leurs partis , qui se meuvent dans un 
ordre sublime, sans jusqu'ici s'entrechoquer 
dans les orbites qui leur sont tracés par le gou- 
vernement fédéral , personne n'en parle , per- 
sonne ne s'en occupe. C'est sur leur politique 
intérieure et leurs relations entre elles que je 
me propose d'attirer vos regards. 

Il faut voir la marche tranquille et majes- 
tueuse de cette République. Vous ne pouvez 
vous en faire une idée , vous qui n'avez connu 
la liberté qu'au milieu de la tempête (qui certes 
a bien aussi ses charmes) et attaquée par des 
partis subversifs. Ici les principes sont inamo- 
viblement établis dans les esprits et les cœurs. 
Le peuple est unanime sur le gouvernement. On 
ne dffiêre que sur les personnes et sur quelques 
mesures secondaires. Établira-t-on une banque? 



24 

Fera-t-on un canal ici ou là? Fera-t-on une loi 
contre l'usure? Enverrons-nous tel ou tel au 
Congrès? Voilà les objets qui occupent non pas 
une minorité remuante, mais toute la nation. 
On s'agite jusqu'à ce que la loi ou l'élection soit 
faite ; ensuite il n'en est plus question ; personne 
ne pense à réclamer. Je me propose donc d'at- 
tirer vos regards sur la politique intérieure de 
ces républiques et sur leurs relations entre 
elles. 



LETTRE II. 

f^uc générale. — Origine et histoire des partis. 



Wascissa , près de Tallahassee 
(Floride), juillet 1826. 



Je ne vous ai rien dit, dans ma dernière lettre, 
des partis qui divisent la République ; cela est 
pourtant nécessaire pour achever le tableau gé- 
néral. Si tous les hommes avaient les mêmes 
goûts et entendaient aussi bien les uns que les 
autres leurs intérêts , il n'y aurait point de par- 
tis, point de choc, point de divisions; mais il 
n'y aurait point non plus de changement, de 
diversion , de nouveauté ; l'homme , transformé 
en une simple machine à plaisir, végéterait, 
semblable à tous les autres hommes , comme 
une plante de froment au milieu d'un champ. 
Serait-il plus heureux? M. Robert Owen le croit; 
c'est sur ce principe qu'il établit ses nouvelles 

3 



sociétés. Pour moi , je pense différemment : le 
plaisir ne consiste que dans l'accomplissement 
de nos désirs , comme le bonheur dans celui de 
nos passions ; mais pour que les désirs devien- 
nent des passions, l'opposition est nécessaire; 
sans opposition il n'y a donc point de bonheur, 
point de choc d'opinions d'où jaillisse la vérité. 
Les pouvoirs de l'esprit sont aussi différons que 
ceux du corps. 11 suit de là qu'ils varient non 
seulement dans leurs désirs, mais dans les 
moyens de les satisfaire. 

C'est ce qui constitue la différence entre un 
parti et un intérêt politique ; l'un est un objet 
de fait , reconnu par tout le monde , l'autre une 
division sur le moyen d'y parvenir ; cependant, 
l'aveuglement des passions est quelquefois assez 
considérable pour changer l'intérêt réel, et 
même l'ignorance fait qu'on se trompe. Les ha- 
bitans du sud sont, par exemple, dans ce cas par 
rapport au tarif des douanes : ils méconnaissent 
leurs intérêts, non par aveuglement de passion, 
mais par ignorance des vrais principes d'éco- 
nomie politique. En Espagne, au contraire, la 
misérable canaille qui crie : f^iva el rey abso- 
luto ! muera la nacio?i ! doit être dans un pa- 
roxisme de manie pour méconnaître à un tel 
point ses véritables intérêts. 



27 

Chez nous il n'y a point de cette espèce de 
partis ; les principes fondamentaux du gouver- 
nement sont fixés. Par la loi , le peuple est sou- 
verain; ce n'est plus un objet de spéculation; 
quelle que soit à cet égard l'opinion théorique, ici 
c'est une matière de fait , reconnue par la loi 
écrite du pays. Le peuple est libre de décla- 
rer sa volonté, soit individuellement, par la 
presse, etc. , soit collectivement par des conven- 
tions et des assemblées que chaque citoyen a le 
droit de convoquer, et qui prennent un carac- 
tère officiel dès qu'elles sont composées d'une 
majorité. La constitution reconnaît le droit de 
résistance à l'oppression. Ce n'est donc pas sur 
la forme ou les principes du gouvernement que 
roulent les partis ; c'est principalement sur les 
mesures d'administration et sur les hommes. Les 
partis, fondés sur de semblables dififérences 
d'opinions sont favorables à la chose publique ; 
ce sont les vents qui font marcher le navire et 
contre lesquels il peut toujours se redresser; 
les autres sont les courans qui le font échouer 
et l'entrainent inévitablement à sa perte. Quel- 
que acharnement , au reste , qui existe entre les 
partis , notre amour pour un gouvernement dont 
tout le monde est content fait que cette irrita- 
tion est sans danger, A la dernière élection du 



28 

Président, toute l'Union était divisée en partis 
très-violens ; le jour où il fut élu tous ces partis 
disparurent, ou plutôt s'ajournèrent jusqu'à la 
prochaine élection ; mais il ne vint à l'idée de 
personne de résister aux formes de la constitu- 
tion, quoique le candidat préféré eût décidé- 
ment une majorité contre lui. J'ai vu dans les 
campagnes des élections très-tumultueuses , des 
gens ivres , des coups de poing , etc ; mais je 
n'ai jamais vu penser à violer la boite aux suf- 
frages ou la liberté des votans. 

Un parti ne consiste pas seulement dans une 
différence d'opinion sur une mesure isoïée ; c'est 
une collection d'hommes ayant un code politi- 
que , y rapportant tout , jugeant d'après lui les 
hommes et les mesures , ayant une hiérarchie , 
et recevant plus ou moins aveuglément son im- 
pulsion. D'après cette définition , il n'existe que 
deux partis aux États-Unis, mais qui, sous des 
noms différens , promettent de se perpétuer tant 
que notre gouvernement durera : ce sont les 
fédéralistes et les démocrates. Pour comprendre 
leur histoire, il faut remonter à leur origine, 
et, pour expliquer leurs principes, tracer le 
plan compliqué de notre constitution. 

Lorsque les colonies anglaises, qui avaient 
fait tant de sacrifices pendant la guerre contre 



29 

la France et montré un si vif attachement à la 
mère-patrie, furent obligées de recourir à la 
force des armes pour résister à la tyrannie de 
George III et de son vénal parlement , il n'exis- 
tait encore aucune idée d'indépendance. Très- 
peu d'hommes la prévirent, et la masse du peu- 
ple y était opposée. Washington lai-méme , au 
commencement, n'en eut pas l'idée. Les colonies 
formaient alors treize gouvernemens , parfaite- 
ment isolés les uns des autres , ayant tous une 
constitution représentative et recevant leurs 
gouverneurs d'Angleterre. Un intérêt commun 
les engagea à former un Congrès composé de 
plénipotentiaires d'États souverains. Lorsque ce 
Congrès proclama l'indépendance des colonies , 
il ne s'agissait encore d'aucun pacte entre elles ; 
ce n'était qu'une alliance contre l'ennemi corn- 
mun. En 1778, ces États formèrent une Con- 
fédération qui était loin d'être aussi intime que 
la Confédération germanique. Un Congrès com- 
posé de délégués, élus dans chaque État d'une 
manière différente, votant par États , représen- 
tés pendant les vacances (the recess) par un co- 
mité des États , avait le droit de faire la paix ou 
de déclarer la guerre , de répartir entre les États 
les conlingens de troupes et d'argent, de con- 
tracter des dettes, de fixer une monnaie fédé- 



30 

raie, d'établir la poste, de créer des cours 
d'amirauté, et enfin déjuger les différents entre 
les Etats. Les États, de leur coté, renonçaient, 
en temps de paix , . au privilège de lever des 
forces de terre et de mer pour leur propre 
compte , mais nommaient les officiers de leur 
propre contingent. Ils renonçaient à traiter 
entre eux hors du Congrès, Les citoyens d'un 
État devaient jouir dans tous les autres de droits 
égaux à ceux des citoyens de l'État où ils se 
trouvaient. Les États gardaient le pouvoir de 
régler le commerce intérieur, et en général 
tous les autres droits souverains qu'ils ne délé- 
guaient pas explicitement au Congrès. Ces ar- 
ticles ne furent ratifiés qu'en 1 781 , et en vigueur 
que jusqu'en 1787. On s'était déjà aperçu de la 
faiblesse de ce pacte , et que l'anarchie et pro- 
bablement la guerre entre les États en serait la 
conséquence. Une nouvelle constitution fut pro- 
posée, et, après beaucoup d'opposition, fut 
enfin adoptée et ratifiée par les États; et, à 
quelques légers amendemens près , elle conti- 
nue encore à nous gouverner. L'histoire de tout 
gouvernement fédératif a démontré combien est 
faible l'autorité qui s'adresse à des gouvernemens . 
Pour remédier à cet inconvénient on résolut 
d'investir le gouTcrnoment fédéral du pouvoir 



31 

de s'adresser directement aux individus et de les 
forcer à l'obéissance. Pour cela on divisa la 
matière gouvernable en deux classes : les objets 
d'un intérêt commun , et ceux d'un intérêt par- 
ticulier. La guerre et la paix, l'armée et la 
marine, le commerce étranger, la poste et la 
monnaie appartiennent exclusivement au gou- 
vernement fédéral . Les lois civiles et criminelles , 
ainsi que l'administration intérieure, furent 
conservées aux États. L'armée en fut rendue 
indépendante ; ils n'eurent plus de contingent 
à fournir, mais le gouvernement fédéral put 
lever des troupes à volonté. Il fut également 
rendu indépendant des États pour ses dépenses, 
par la création d'une trésorerie nationale , et 
le pouvoir de lever des contributions. Un pou- 
voir judiciaire fédéral fut institué pour connaî- 
tre des cas entre étrangers et citoyens, entre 
citoyens de difierens États , entre États , et des 
cas où les États-Unis sont partie. La juridiction 
d'amirauté lui fut attribuée ^ . 

Cette réforme dans les pouvoirs du Congrès 

» L'État de New-York a toujours conteslé la juridic- 
tion d'amirauté exclusive aux cours des États-Unis j mais 
il semble que la constitution est claire sur ce point-là. 
Au reste cctie différence d opinion n'a pas encore été 
jugée. 



32 

en exigeait une dans sa forme. Tant qu'il n'avait 
d'autorité que sur les gouvernemens , il pouvait 
n'être composé que de plénipotentiaires; mais 
dès qu'il agissait pour les individus , il fallait 
qu'ils y fassent représentés. Deux chambres 
s'ensuivirent. Le sénat est composé de deux 
membres de chaque État , quelle que soit sa 
population. Ils sont nommés pour six ans par la 
législature de l'État, et reçoivent des instruc- 
tions. La Chambre des représentans est com- 
posée des députés des peuples des États-Unis divi- 
sés en districts électionnaires , d'une population 
chacun de quarante mille âmes; ils ne sont 
sujets à aucune instruction et restent deux ans 
en fonctions. Dans les deux Chambres, les votes 
sont individuels. Le concours des deux cham- 
bres est nécessaire pour passer une loi. 

Le pouvoir exécutif réside dans le Président, 
qui est élu pour quatre ans , et dans le Sénat , 
qui ratifie les traités , consent et conseille la paix 
et la guerre , et les nominations aux différentes 
places. 

Le pouvoir judiciaire est confié à une cour 
suprême , à des cours de circuits et à des cours 
de districts. 

Vous voyez, d'après cela, que tout citoyen se 
trouve concourir à l'exercice de trois pouvoirs 



33 

tout-à-fait distincts , et est représenté trois fois; 
comme citoyen des Etats-Unis dans la Chambre 
des représentans -, comme citoyen de son État 
dans sa législature ; comme membre de la con- 
fédération et partie d'un État souverain dans le 
Sénat fédéral. Le Congrès est donc composé de 
deux élémens, l'un répulsif, l'autre attractif. 
Le Sénat représente les intérêts individuels des 
États isolés , la Chambre des représentans les 
intérêts du peuple en général , ou des citoyens 
de l'Union. De cet ordre de chose, extrêmement 
compliqué, mais tout-à-fait nouveau, naît un 
système de balance et de contre-poids infini- 
ment au-dessus de tout ce que l'on avait aupara- 
vant. La force de ce gouvernement ne peut se 
calculer. Il est construit de manière à recevoir 
le moindre souffle de l'opinion publique et à lui 
obéir, et se trouve complètement dépourvu de 
force pour lui résister. 

Ce gouvernement ne fut pas généralement 
bien compris à son origine, et eut beaucoup 
d'ennemis jusqu'à ce que l'expérience en eût 
démontré la solidité. Ceux qui furent en faveur 
delà constitution prirent le nom de Fédéralistes , 
leurs opposans celui de Démocrates. Les Fédé- 
ralistes de ce temps-là se composaient : 1° de 
gens à grandes vues (lorsque Washington fut 



34 

leur chef) , désirant rendre l'union des États 
perpétuelle ; !2° de gens ambitieux qui trouvaient 
les petits Etats un trop petit théâtre ; 3" enfin 
d'un reste du parti torij ou aristocrate, qui 
voyait dans l'adoption de cette constitution un 
grand pas de fait vers une monarchie ou vers 
une réunion avec l'Angleterre. Cette dernière 
partie du parti fédéraliste fut pendant long-temps 
sa tète, mais elle a maintenant complètement 
disparu. Le parti démocratique était composé : 
1 " de gens de bonne foi républicains , enivrés 
du triomphe momentané que la paix venait de 
leur donner sur l'Angleterre , et beaucoup trop 
confians dans la force d'États isolés ; 2° de 
quelques ambitieux qui , ayant figuré dans leur 
État , craignaient d'être éclipsés sur un nouveau 
théâtre où ils ne se sentaient pas la force de 
paraître ; 3° enfin de quelques gens sensés , sur 
qui la crainte d'une monarchie était plus forte 
que celle d'une division de l'Union. 

Dans ce temps-là , la révolution française éten- 
dait ses bienfaits et ses ravages sur toute l'Europe 
continentale. L'Angleterre, ne pouvant la vain- 
cre , la calomniait dans ses journaux, qui étaient 
les seuls généralement lus ici, à cause de l'iden- 
tité de la langue. Les Fédéralistes comparè- 
rent les Démocrates aux Jacobins et pronosti- 



38 

quèrent la même anarchie s'ils triomphaient, 
tandis que les Démocrates appelaient les Fédé- 
ralistes agens de l'Angleterre , ennemis de l'in- 
dépendance nationale, aristocrates, etc. Cette 
première division continua et créa un parti an- 
glais et un parti français , qui durèrent sous le 
gouvernement de Bonaparte. Dans ce temps, 
ces partis (qui n'étaient que les Fédéralistes et 
les Démocrates déguisés sous d'autres noms) 
prirent une figure plus décidément nationale, 
par l'effet du système continental qui fit res- 
sentir ses effets jusque chez nous. Les habitans 
des ports de mer, et tout ce que je vous ai dé- 
peint comme Vintérêt commercial , ici , comme 
en Europe, dans ce même temps, devinrent 
anti-Français , et par conséquent Anglais et Fé- 
déralistes. Ceux, au contraire, qui pensaient 
comme Jefferson et Patrik-Henry, considérant 
les grandes villes comme les ulcères des répu- 
bliques, se confirmèrent dans leurs principes. 
Les restrictions du commerce causèrent une 
irritation générale qui redoubla par les mesures 
arbitraires de l'Angleterre ; on commença à pré- 
voir une guerre. Les Fédéralistes la craignaient 
et s'y opposaient, soit parce qu'ils pensaient 
qu'elle affaiblirait le gouvernem.ent fédéral ; 
soit parce qu'il leur pesait de s'unir à la France 



36 

contre l'Angleterre ; soit enfin parce que le com- 
merce leur paraissait devoir souffrir encore plus 
d'une guerre , même de courte durée , que des 
entraves que lui opposaient les puissances belli- 
gérantes de l'Europe. Les Démocrates , au con- 
traire, voyaient dans la guerre une chance 
ouverte pour faire regagner aux Etats leur indé- 
pendance primitive, et abaisser l'Angleterre. 
Pleins d'un noble esprit national , ils osaient se 
flatter du succès dans une lutte aussi inégale. 
Les événemens donnèrent -donc naissance à 
deux nouveaux partis , ceux de la guerre et 
de la paix , qui n'étaient encore que les mêmes 
partis considérés sous un différent point de 
vue. 

Washington fut élu président lors de l'accep- 
tation de la constitution . Il fut un des premiers 
A recommander une union aussi intime que 
possible entre les États ; et quoiqu'il fût trop 
sage et trop ferme pour être le chef ou le jouet 
d'un parti , l'opinion le considérait comme 
favorisant les principes des Fédéralistes. Sa fer- 
meté envers l'ambassadeur de la république 
française confirma cette opinion. A son admi- 
nistration succéda celle de M. Adams , qui fut 
tout anglaise, toute tory, et devint si impopu- 
laire qu'il ne put être réélu. L'excès de son fédé- 



ralisme fit pencher la balance en faveur des 
Démocrates, qui élurent M. Jefferson. Sans avoir, 
à proprement parler, des talens aussi supérieurs 
qu'on l'a représenté, il était philosophe, homme 
de lettres et homme aimable. 

Jamais personne ne se rendit aussi populaire, 
et ne s'entendit aussi bien que lui à organiser un 
parti. Il fut tellement maître du sien que , quelque 
mesure que l'administration proposât , elle 
prenait immédiatement le nom de démocrate, et 
était enlevée (camec?) par ce parti. Nous eûmes 
pendant son administration un parti d'opposition 
qui résistait aveuglément à l'administration, 
comme en Angleterre , et s'appelait Fédéraliste. 

M. James Madison , qui avait commencé sa 
carrière avec les Fédéralistes , mais qui depuis 
occupait un rang distingué dans l'autre parti , 
succéda à Jefferson dans la présidence et dans 
son influence sur son parti. Il déclara la guerre. 
Cette mesure occasiona une scission dans le 
parti fédéraliste , et peu après sa ruine appa- 
rente et l'abandon du nom. Je vous ai dit qu'une 
partie des Fédéralistes était républicaine et 
patriote , tandis que l'autre était aristocrate et 
anglaise. Les premiers résidaient principale- 
ment dans la sud , les seconds dans le nord et 
l'est. Tous ÙGMX s'opposèrent tant qu'ils purent 

4 



38 

à la guerre ; mais dès qu'elle fut déclarée , les 
premiers joignirent l'armée et versèrent leur 
sang pour la cause commune, tandis que les 
autres s'opposèrent à toute mesure de dé- 
fense. 

Les partis , à cette époque , se trouvaient agir 
en parfaite opposition à leurs principes. Sans 
l'idolâtrie des Démocrates pour Jefferson et 
l'excitement des passions , la constitution aurait 
probablement souffert de la guerre ; mais ce fut, 
au contraire, ce qui la consolida à jamais. Les 
Démocrates votèrent , malgré leur défiance du 
gouvernement fédéral , une armée de cent mille 
hommes et des contributions directes ( ce qu'ils 
considéraient comme inconstitutionnel et impo- 
litique dans le gouvernement général); ils réta- 
blirent la marine, que M. Jefferson avait anéan- 
tie, et, par leur confiance dans l'administration, 
décuplèrent sa force en mettant un grand zèle 
à mobiliser les milices des États où ils étaient 
les maîtres. Les Fédéralistes, au contraire, 
opposaient entraves sur entraves à la marche du 
gouvernement. Le gouverneur du Connecticut 
refusa d'appeler la milice sur la demande du 
Président. Enfin, après deux campagnes mal- 
heureuses , surtout par leur faute , dans le nord, 
des députés des diflérens f^tats de la Nouvelle- 



39 

Angleterre se réunirent à Hartford pour aviser 
aux moyens de terminer cette guerre dénaturée 
(comme les partisans de l'Angleterre l'appe- 
laient). Cette Convention fut secrète ; elle envoya 
une députation à Washington ; mais elle n'y 
arriva qu'au moment de la paix et ne fit aucune 
communication. On a accusé cette Convention 
d'avoir voulu séparer de l'Union les États de la 
Nouvelle- Angleterre ; mais ses délibérations 
ayant été secrètes , il est difficile de rien savoir 
de positif là-dessus, et je souhaite pour ces mes- 
sieurs qu'ils n'aient jamais eu cette idée , quoique 
j'en doute. 

Si la guerre n'avait pas toujours été heu- 
reuse , rien de plus glorieux que la paix qui la 
suivit. Elle scella le triomphe du parti démo- 
cratique. Il avait réussi au-delà de ses espé- 
rances les plus exagérées , et profita en entier de 
la victoire. Les Fédéralistes qui prirent part à 
la guerre renoncèrent à ce nom devenu odieux, 
et il ne fut conservé aux membres de la Conven- 
tion d'Hartford et à leurs partisans que comme 
une épithète injurieuse. Tous les journaux, 
tous les discours, etc. , proclamèrent la cessa- 
tion , le triomphe ou la réconciliation des partis, 
chacun suivant sa couleur; mais il fut bien 
reconnu qu'il n'en existait plus. Toute irritation 



40 

disparut, etiesnoms mêmes n'en furent rappelés 
que dans les disputes d'élections. 

Il vous sera pourtant facile de voir que ces 
deux partis ( dans le sens primitif de leur nom 
purgé de toutes circonstances accidentelles) sont 
de l'essence du gouvernement, et, sous des noms 
différens, doivent se perpétuer. Ils se servent de 
contrepoids l'un à l'autre et maintiennent le 
gouvernement dans une ligne mitoyenne. Une 
observation dissipera les craintes qu'on pour- 
rait avoir sur leur effet futur ; c'est qu'aucun 
d'eux ne désire changer la Constitution , mais 
redoute au contraire qu'elle ne soit détruite , 
l'un par l'empiétement du gouvernement fédé- 
ral, l'autre par l'empiétement des gouverne- 
mens d'États. Ce sont deux sentinelles vigilantes 
dont l'objet est négatif. 

Il parait qu'à la présente session du Congrès , 
ces deux partis reparaîtront dépouillés de tout 
ornement extérieur. Le traité de la Géorgie avec 
les Creeks et la question des travaux ])ublics 
(internai improvements) donneront probable- 
ment lieu à une division. Je vous en rendrai 
compte séparément. 

Vous avez sans doute vu dans les journaux 
beaucoup de bruit à propos de la dernière élec- 
tion du Président , et je ne doute pas que quel- 



41 

ques personnes en Europe n'aient pensé que la 
guerre civile était sur le point d'éclater. Rien 
pourtant de plus ridicule que cette crainte. Les 
partis dont je viens de parler n'étaient pour 
rien dans cette affaire, l'irritation provenant 
entièrement de l'opinion personnelle que cha- 
cun avait des candidats. Il est vrai qu'un reste 
de parti fédéraliste se remuait en faveur de 
M. Adams , tandis que l'opinion opposée était 
divisée entre ses trois rivaux. Les sentimens 
locaux (sectional feelings) eurent beaucoup de 
part dans l'élection. Tout l'est vota pour 
M. Adams , tandis que l'ouest se trouva divisé 
entre Jackson et Clay. La Géorgie fut pour 
Crawford. Si vous voulez en connaitre toute 
l'histoire , la voici. Il faut d'abord que vous 
sachiez que la manière d'élire le Président dif- 
fère dans les différons États. Chaque État en- 
voie un nombre d'électeurs égal à sa délégation 
au Congrès; ils votent individuellement. Mais 
dans quelques États le peuple vote pour tous 
ses électeurs à la fois ; cela s'appelle Election 
hy gênerai ticket ; dans d'autres , le peuple est 
divisé en districts dont chacun nomme un. élec- 
teur, cela s'appelle voter hy district; dans 
d'autres enfin , les électeurs sont nommés par la 
législature. Si aucun des candidats n'a la moitié 

4. 



42 

plus un des votes, l'élection tombe daiis les 
mains de la Chambre des représentans , qui est 
obligée de choisir entre les trois candidats qui 
ont le plus de voix , en votant par État. 

Quatre candidats s'offrirent , tous hommes de 
beaucoup de talent, mais dont le mérite était 
différemment estimé par chacun , les uns les 
élevant jusqu'aux nues, tandis que d'autres les 
calomniaient à plaisir. Voici leurs noms et leurs 
titres de recommandation : 

1° John Quincy Adams , de Massachussets , 
fils de l'ancien Président. Il a passé la plus 
grande partie de sa vie dans les emplois pu- 
blics , mais toujours hors des Etats-Unis. Il a été 
professeur de belles-lettres , et est tout-à-fait un 
littérateur. Il appartint toujours au parti fédéra- 
liste, jusque dans ces derniers temps qu'il essaya 
vivement de le déprécier. Il est remarquable par 
son style et ses manières serrées et diplomatiques, 
et est de l'école de ceux qui croient qu'il est né- 
cessaire de tromper le peuple pour le gouverner. 
Lors de l'élection il était secrétaire d'État. 

2° Andrew Jackson, de Tennessee. Elevé 
pour le barreau, où il se distingua ; au commen- 
cement de la dernière guerre , à la tête de quel- 
ques milices , il déploya les plus grands talens 
militaires contre les Indiens. Nommé général de 



43 

rarmée , il remporta la fameuse victoire de 
New-Orleans , et sauva , par ses talens adminis- 
tratifs non moins que militaires, tout l'ouest d'une 
invasion. Il fut toujours démocrate. Il est re- 
marquable par son austère répablicanisme , sa 
résolution , la clarté de ses vues , sa droiture , 
une probité et une pureté au-dessus de tout 
soupçon. Lors de l'élection , il était sénateur au 
Congrès pour l'État de Tennessee. 

3° W. H. Crawford, de Géorgie. Sa carrière 
a été principalement législative et diplomatique. 
Il aété ambassadeur en France. Il fut toujours dé- 
mocrate. S'il est remarquable par quelque chose, 
c'est par un esprit turbulent d'intrigue et de cor- 
ruption. Il se servit, dit-on, pour ses vues privées, 
de l'influence que lui donnait la secrétairerie 
de la trésorerie , qu'il occupait lors de l'élection. 

4" Henry Clay, de Kentucky. Sa carrière a 
été législative. Il fut un des plénipotentiaires 
de Gand. Il est remarquable par son éloquence, 
son adresse , son talent comme avocat , et son 
amabilité personnelle. Il était président (speaker) 
de la Chambre des représentans , et possédait 
une grande influence parmi eux. 

Il ne s'en fallut que de très-peu de votes que 
M. Jackson ne fût élu. Adams le suivit de loin, 
et Crawford suivit ce dernier de très-près. La 



Chambre eut doaic à choisir entre ces trois can- 
didats. Leur force dans la Chambre, où le vote 
se prend par Etat , se trouvait à peu près égale, 
et l'élection dépendait du parti que prendraient 
les amis de Clay. Ils se rangèrent pour Adams. 
L'opinion publique condamna hautement cette 
élection comme contraire à la volonté du peuple, 
car Jackson avait certainement une majorité 
très-considérable sur chacun de ses concurrens. 
La nation pensa que sa volonté aurait dû faire 
loi pour ses représentans. Les cris redoublèrent 
encore, lorsque, pour premier acte de son 
administration, M. Adams nomma M. Clay 
secrétaire d'Etat. D'un bout de l'Union à l'autre, 
on cria au scandale , à la corruption , à la véna- 
lité , etc. Ces bruits sont peut-être exagérés , 
mais les preuves d'un marché odieux me sem- 
blent trop claires pour que je puisse m'y refuser. 
Quel aurait été en Europe le résultat d'une 
élection pareille , où le choix du peuple eût 
été renversé par l'intrigue et la corruption la 
plus déhontée ? Une guerre civile aurait peut- 
être eu lieu, et pendant quelque temps, on 
aurait eu deux présidons. Ici , point du tout. 
Chacun se soumit paisiblement à la loi , se pro- 
mettant bien de n'être plus dupe à la prochaine 
élection. Ptien ne fut plus majestueux que le 



45 

spectacle qu'offrit la nation , courbant la tète en 
silence sous le joug de lois qu'elle-même s'était 
forgées. Quoique le présent président soit, dans 
mon opinion , le plus mauvais choix que les 
représentans aient pu faire , et que je n'attende 
rien de grand de la présente administration , je 
crois pourtant que cet exemple de soumission à 
la loi sera du plus heureux effet pour l'avenir. 
L'opinion publique au reste est si forte ici que , 
quelle que soit l'administration , elle est entraî- 
née ; et si elle ne fait pas de bien , elle ne peut 
faire aucun mal. Un semblable état de choses 
ne serait-il pas désirable partout ^? 

J'oubliais de vous dire que, le 18 janvier, 
nous avons posé à Tallahassee la première pierre 
du capitole futur. Il n'y a pas plus d'un an , que 
ce n'était qu'une forêt. Il y a aujourd'hui plus de 
cent maisons et deux cents habitans , et un 
journal. A cette occasion on a prononcé un 
très-bon discours , et il y a eu un diner de cin- 
quante personnes. N'est-ce pas de la magie? 

' Les partis s'ajournèrent après rélection de M. Adams 
par la chambre des représentans , et à la prochaine élec- 
tion André Jackson lut élu par une immense majorité. 
Cest lui qui est président actuellement, et quoique son 
administration n"ait pas répondu à Tidée que ses amis s'en 
étaient faite , il est probable cependant qu'il sera réélu 
pour un autre terme de quatre ans. 



LETTRE m. 



Description des nouveaux étublissemens. 



Lipona, juillet 1826. 



VoDs me demandez ce que c'est qu'un terri- 
toire: il n'est pas facile de répondre à cette 
question ; je vais cependant l'essayer. 

Je vais vous faire la peinture d'un de ces êtres 
hétérogènes dont parlent les fables grecques ; 
vous l'allez voir, nouveau Prothée , changer 
continuellement de forme sous mon pinceau. 
Puisse la copie avoir une partie de l'intérêt 
qu'inspire l'original ! 

C'est la naissance d'une nation , l'histoire de 
ses progrès , jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à 
sa majorité , que je vais vous tracer. Ne riez pas. 



kl 

Vous l'allez voir, en une douzaine d'années, 
s'élever par degrés de la barbarie et de l'igno- 
rance au sommet de la civilisation. C'est un 
miracle dont douze États nous offrent la preuve; 
et dans ce moment trois États naissans , qui sont 
sur le chantier, nous permettent d'observer le 
procédé de cette transformation et de prendre 
la nature sur le fait. Ici , nous voyons passer 
rapidement sous nos yeux et nous pouvons 
étudier ce que les historiens nous représentent 
comme l'œuvre des siècles. Ce pays-ci ressemble 
aux jardins enchantés d'Armide ; les peuples 
et les nations s'y multiplient dans un éternel 
printemps , 

E mentre spunta l'un , l'altro raatura. ( Tasso. ) 
Vous avez , sans doute , observé sur une carte 
des Etats-Unis la petite proportion dans laquelle 
y figurent les Etats. Vous êtes-vous jamais 
demandé par quel procédé ces immenses con- 
trées, qui appartiennent à la Confédération, 
sont peuplées et gouvernées? Je vais tâcher de 
vous le dire. Je ne ferai l'histoire d'aucun terri- 
toire en particulier, mais mon récit sera une 
formule générale applicable à tous. 

Les Indiens occupent l'espace hors deshmites 
des Etats et même au-dedans beaucoup de ter- 
res que , de bon gré ou de force , la Confédéra- 



48 

tion leur fait abandonner peu à peu. Lorsque je 
parle d'Indiens, je n'entends pas précisément 
parler de Sauvages. C'est ici, en ejGfet, que le 
merveilleux procédé delà civilisation commence . 
Beaucoup de peuples ou de tribus à l'ouest 
du Missouri, qui n'ont jamais vu d'homme 
blanc, ni eu de relations directes avec lui, sont 
sans doute des Sauvages ; mais le Creek ou le 
Cherokee, enfermé au milieu delà civilisation, 
cultivant ses terres , ayant organisé un gouver- 
nement représentatif et établi des écoles , est 
plus près d'elle que le paysan d'Irlande ou 
d'Autriche. 

Un homme blanc arrive au milieu d'une na- 
tion encore entièrement sauvage et vivant dans 
toute la barbarie et la fierté de l'ignorance et de 
l'anarchie ; cet homme est en général ce qu'on 
appelle unindiau Trader; intrépide chasseur, tri- 
cheur débouté , il fait le métier périlleux d'aller, 
à travers des contrées et des dangers inconnus , 
vendre aux Indiens de la poudre , des armes , 
des étoffes grossières, mais surtout du whiskey % 
en échange de pelleteries. Ils sont en général 
établis sur quelque rivière navigable à l'extrême 
circonférence de la civilisation. Ces hommes 

I Sorte d'eau-de-vio de crains. 



49 

blancs vivent ordinairement avec des femmes 
indiennes qui leur servent d'interprètes. Tous 
les ans, ils viennent s'approvisionner dans 
quelque grande ville , et sont long-temps les 
seuls intermédiaires entre l'homme de leur cou- 
leur et l'homme rouge. Bientôt les Indiens, non 
seulement s'accoutument aux commodités de la 
vie, mais ne peuvent plus s'en passer. C'était 
seulement pour leur nourriture qu'ils chas- 
saient, maintenant c'est de plus dans le but 
d'un trafic avantageux. Voilà le premier degré 
de civilisation établi. 

D'un autre côté , le chasseur américain forme 
une classe aussi entreprenante qu'intrépide. Le 
retour d'un indian Trader, avec un riche butin 
qu'il rapporte d'une contrée non encore explo- 
rée où il a trouvé la chasse abondante, la terre 
fertile, l'eau salubre, détermine aussitôt une 
émigration de ses pareils. Comment vous les dé- 
peindre après Cooper dans ses Pioneers et les 
derniers des 3Iohicans?l\ est mimiiiMQ, Je vous 
renvoie à ces deux romans. Vous y verrez qu'ils 
ont adopté la vie du sauvage , beaucoup plus par 
goût que par nécessité , et qu'ils réunissent à son 
adresse, à sa patience, et à son courage énergique, 
la douceur et l'humanité de l'homme blanc. C'est 
par eux que commence la connaissance du nou- 

5 



50 

veau pays ; ils en explorent toutes les parties , 
et en font des rapports plus ou moins exagérés. 
L'Indien cependant ne reste pas stationnaire. 
Il ne peut plus se passer de fusil , de poudre , 
de liqueurs , de couvertures ; il se fixe auprès de 
son marchand , et commence à acheter des che- 
vaux et des bestiaux, L'introduction des outils 
lui offre la facilité de se bâtir d'excellentes ca- 
banes ; les femmes (Squaivs) commencent à dé- 
fricher tout à l'entour et à planter un peu de 
maïs et de tabac. Enfin des villages indiens 
naissent dans le désert. L'indian Trader fait de 
bonnes affaires; d'autres marchands le suivent, 
le pays est inondé de chasseurs. Ils se mêlent 
aux Indiens, et ne sont pas long-temps sans 
avoir quelque dispute avec eux. C'est ordinai- 
rement à l'occasion d'une de ces disputes , qui 
presque toujours dégénère en guerre, que le 
gouvernement de l'Union intervient pour la 
première fois. Les Indiens tuent les blancs qu'ils 
rencontrent, et quelquefois même s'avancent 
au milieu des établissemens , et massacrent 
femmes et enfans. Les chasseurs , de leur côté, 
continuent la guerre avec non moins d'ardeur , et 
ne tardent pas à recevoir l'assistance des trou- 
pes de ligne , ou de la milice de quelque État 
voisin. Les Indiens sont défaits , leurs huttes 



51 

brûlées , leurs bestiaux tués , et les hostilités se 
terminent par un traité de paix , après qu'ils ont 
appris à apprécier le pouvoir des États-Unis. 

Les Indiens se choisissent des chefs qui se 
rassemblent sur quelque point central où se 
trouvent des commissaires des États-Unis. Ils y 
ont un talk ou conférence. Les articles du traité 
sont en général ceux-ci ; 1° Les Indiens renon- 
cent à la plus grande et plus fertile partie de 
leurs terres , et le gouvernement , sous le nom 
de réserve, leur en garantit ce qu'il juge à propos. 
2« Les Etats-Unis leur paient une annuité , par- 
tie en bestiaux , en outils , en instrumens d'agri- 
culture, en provisions, et partie en argent.- 
3° Les Etats-Unis établissent près de la nation 
un agent, sans la permission duquel aucun 
blanc ne peut commercer , ni même dépasser 
les frontières. A^ Les Indiens ne peuvent 
aussi quitter leurs limites sans un passe-port de 
l'agent, go c'est à lui que les Indiens et les 
blancs doivent porter leurs plaintes les uns con- 
tre les autres , et c'est à lui à voir que justice se 
fasse. 6° Les États-Unis établissent à l'agence 
(agency), ou maison de l'agent, un forgeron, 
un charpentier et un raaitre d'école à l'usage de 
la nation. 7° Si les récoltes ont été détruites , les 
Etats-Unis donnent des rations jusqu'à la saison 



52 

prochaine. On trouve encore de ces réserves 
dans les vieux États et même dans la Nouvelle- 
Angleterre. Ainsi parqués, les Indiens s'adon- 
nent à l'agriculture. Quelquefois, au sud, ils 
ont prospéré et se sont civilisés ; mais , en gé- 
néral , ils sont tombés dans la paresse et la mi- 
sère , et leur nombre est diminué d'une manière 
effrayante ; des tribus autrefois puissantes se 
sont entièrement éteintes. 

Mais laissons là les Indiens pour nous occuper 
de la population blanche qui maintenant s'étend 
autour d'eux. La guerre qui a eu lieu a fait con- 
naître davantage le pays dont elle a été le 
théâtre ; le gouvernement commence à s'en oc- 
cuper. Il y établit, à portée de l'agence, un 
poste militaire composé d'une quarantaine 
d'hommes de troupes de ligne. 

La première espèce de settlers, ou colons, est 
ce que nous appelons squatters. Ce sont de pau- 
vres citoyens , en général peu industrieux , qui , 
n'ayant pas le moyen d'acheter des terres, 
vivent sur celles d'autrui , et les exploitent jus- 
qu'à ce qu'ils en soient expulsés par le proprié- 
taire. Leur pauvreté est entièrement le fruit de 
leur paresse et de leur ivrognerie, car ceux 
d'entre eux qui sont industrieux ne manquent 
jamais de faire fortune. Il en est cependant beau- 



83 

coup qui , industrieux et avec le mo^^en d'aug- 
menter rapidement leur avoir, poursuivent ce 
genre de vie par choix, par goût, peut-être 
même par habitude. Ils ont en général femme 
et enfans , quelques nègres , et des troupeaux 
parfois très-nombreux. Ils ne font presque jamais 
deux récoltes sur la même terre ; au contraire, 
ils quittent un district dès qu'il devient peuplé. 
Sous leurs mains le pays a bientôt pris un 
nouvel aspect. Tous les sept à huit milles s'élè- 
vent des cabines de troncs d'arbres. Le fer est 
trop précieux pour qu'ils puissent s'en permettre 
l'usage ; le bois y supplée donc , même pour les 
gonds et serrures. Une de ces cabines peut 
facilement être construite en deux ou trois jours; 
on les voit pousser comme des champignons. 
Plus d'une fois , étant à cheval dans les bois à 
chercher mes chevaux ou mes bœufs égarés , 
j'ai rencontré au beau milieu de la forêt une 
charrette chargée de meubles et d'enfans , et un 
ou deux hommes escortant une trentaine de 
vaches et décochons. Après les questions : D'où 
venez-vous? où allez-vous? qui sont toujours- 
cordialement répondues , le chef de la famille 
m'a demandé des détails sur le pays, et m'a 
prié de le diriger sur le creek ou la source la 
plus voisine. Une semaine après, j'étais tout 



étonné d'y voir une bonne cabine , un parc à 
bestiaux , de la volaille ; la femme filant du 
coton , le mari tuant des arbres en leur faisant 
une incision circulaire, ce que nous appelons 
girdle, enfin fixant leurs pénates, sans s'en- 
quérir à qui la terre appartenait. Souvent aussi, 
je les ai vus au bout de quelques jours aban- 
donner leur logis pour la cause la plus légère , 
et se transporter.... Dieu soit où. Cette popula- 
tion de. «fg-î^a^^ers est quelquefois très-nombreuse; 
elle attire le spéculateur en bestiaux , et le 
pedlar, espèce de porte-balles, qui nedifi'èrede 
celui d'Europe qu'en ce que sa boutique est sur 
une charrette. 

Parmi ces premiers settlers , dont quelques- 
uns sont destinés à faire de grandes fortunes, 
dont d'autres resteront toujours errans , il 
n'existe aucune forme de gouvernement ; toute 
dispute se termine amicalement à coups de 
poing. Comme ils vivent hors des États-Unis, 
ils n'ont ni élection ni politique ; la terre ou les 
maisons ne sont pour eux que d'une valeur 
secondaire; ils n'attachent l'idée de propriété 
qu'aux bestiaux ; chacun a sa marque ; et s'il est 
volé , il rassemble ses voisins , et les preuves en 
main , ils vont ensemble chez le voleur, et lui 
administrent une correction })lus ou moins 



55 

sévère. Dans leur morale le cowstealing (vol de 
vache) est le plus grand crime; il n'existe pas 
encore de lois , et cependant la population aug- 
mente d'une manière à faire trembler M. Mal- 
thus et ses amis ; la religion se borne à l'obser- 
vation du dimanche , et à aller entendre quelque 
énergumène méthodiste, lorsqu'il s'en égare 
dansune contrée , qu'il abandonne bientôt comme 
trop pauvre et trop pénible à exploiter. 

Autour des huttes que j'ai dépeintes s'ouvrent 
des champs irréguliers ; les arbres y sont encore 
debout et seulement morts; des barrières de 
bois fendu les entourent. De nombreux sentiers, 
bien battus et marqués sur l'écorce des arbres , 
mènent d'une cabine à l'autre, et quelques 
routes à charrettes serpentent à travers la forêt 
à l'ombre de l'antique verdure. 

Cependant les yeux des citoyens entrepre- 
nans des États voisins sont ouverts sur ce riche 
butin ; quelques-uns d'eux le vont reconnaître ; 
il en est parlé au Congrès. Le gouvernement 
propose d'ériger en territory l'espace compris 
entre telles et telles limites ; un bill fixe la forme 
du gouvernement territorial ; la voici dans ce 
premier degré: 1" Un gouverneur, pouvoir 
exécutif, nommé par le Président des Etats-Unis 
pour un nombre d'années déterminé. Il nomme 



56 

aux places territoriales , et a le droit de grâce 
dans tous les cas d'offense contre le territoire . 
et de sursis quand l'offense est contre les États- 
Unis ; il est aidé par un secrétaire d'État qui 
est en même temps trésorier. 2° Un conseil 
législatif , pouvoir législatif , composé d'une 
douzaine de membres , nommés tous les ans par 
le Président des États-Unis. Ils font des lois en 
toutes matières , qui doivent pourtant être sanc- 
tionnées par le gouverneur, et qui peuvent être 
rejetées parle Congrès. 3° Le pouvoir judiciaire 
est composé d'un juge pour chacun des dis- 
tricts entre lesquels le territoire est divisé ; il 
réunit la juridiction des États-Unis et du terri- 
toire. 4° Un délégué est tous les deux ans élu 
par le peuple , pour le représenter au Congrès , 
où cependant il n'a point de vote ; il complète 
ce gouvernement bien simple que je vais tâcher 
de montrer en action. 

Le second pas, qui suit ordinairement de très- 
près la création d'un gouvernement territorial , 
est l'établissement d'un land-district. J'ai déjà dit 
que toutes les terres vacantes appartenaient aux 
Etats-Unis ; il s'agit de les vendre. Dans tous les 
États qui ont été reçus depuis l'union , cette règle 
ne s'est pas trouvée vraie ; au Rentucky il existait 
des land-warrants (patentes) de l'État de Yirgi- 



57 

nie, à qui le pays appartenait originairement. 
Dans la Louisiane et dans la Floride , des con- 
cessions de terres , faites par les anciens gouver- 
nemens, et les droits acquis des anciens habitans, 
des achats réels ou simulés faits aux Indiens, qui 
sont encore venus embrouiller les titres , qu'il a été 
quelquefois impossible d'ajuster. On a eu géné- 
ralement recours pour cela à une commission 
administrative qui, sans prononcer sur les conflits 
de réclamations entre particuliers , s'est bornée 
à séparer les terres aliénées de celles restant au 
pouvoir des États-Unis ; ce n'est que de celles 
de cette dernière espèce qu'il s'agit à présent. 
Il existe à Washington un Département des 
terres publiques , qui correspond avec les difîe- 
rens districts entre lesquels le pays est divisé. 
S'agit-il de créer un nouveau district , on lui 
assigne des limites extérieures , et en général un 
point central destiné à bâtir une ville , proba- 
blement la future capitale de l'État. Un arpen- 
teur général (surveyor gênerai) est nommé ; il 
se transporte avec sa famille et ses aides au 
point de départ ; de ce point , avec l'aide de la 
boussole , les arpenteurs commencent par tracer 
la base et la méridienne , en allant nord et sud, 
est et ouest , en ligne droite , à travers bois , 
marais, rivières, etc.; la ligne est marquée sur 



58 

les arbres , de chaque côté de la chaîne , de 
façon qu'elle est aisée à suivre. A tous les six 
milles les arpenteurs plantent un poteau ; de ces 
poteaux , d'autres lignes sont tirées parallèles à 
la base et au méridien , ce qui divise le pays en 
carrés de six milles. Chacun de ces carrés est 
appelé ville (township) et reçoit un numéro 
d'après sa place ; chaque ville est ensuite divisée 
en carrés d'un mille par des lignes tracées sur 
les arbres , de la même manière , mais avec des 
marques différentes ; ces secondes divisions . 
appelées sections , contiennent six cent quarante 
acres , et sont divisées par des lignes imagi- 
naires en huitièmes de quatre-vingts acres cha- 
cun. Les sections et huitièmes sont numérotés 
dans chaque ville , et ces numéros sont indiqués 
sur les poteaux qui se trouvent aux coins 5 de 
façon qu'en rencontrant une ligne au milieu des 
bois, et en la suivant jusqu'au coin {corner)^ 
on sait où l'on est ^ Une provision très-impor- 
tante est celle-ci : la section numéro seize de 
chaque ville est destinée à défrayer l'éducation 
publique, et ne peut pas être vendue. Cette opé- 



' Par exemple ma maison , d'où j'écris , est silue'e 
— Eastern halfofthe S.-E. quarfer of sectionS , town- 
ship l, range 3, S.-E. froin Tallahassee. 



59 

ration donne de l'emploi à beaucoup de monde , 
l'arpenteur général faisant des contrats généra- 
lement avantageux avec des arpenteurs , pour 
telle quantité d'ouvrage qu'il juge convenable. 
Le maximum du prix fixé par la loi est de 
A dollars par mille courant, ce qui n'est pas 
trop si l'on considère que chaque arpenteur doit 
avoir six ou sept hommes avec lui pour l'aider. 
Pendant que ces opérations géodésiques ont 
lieu, le gouvernement s'organise; le gouverneur, 
généralement un homme distingué, et qui a lui- 
même le projet de s'établir dans le territoire , 
est arrivé avec sa famille et ses nègres. Les juges 
arrivent à leur tour, les avocats les suivent avec 
ce que Figaro appelle toute Fenragée boutique à 
procès du pays. Chacun de ces employés a une 
famille et des amis qui viennent s'établir. La 
législature se rassemble au milieu d'un bois ; 
une cabane de troncs d'arbres , un peu plus 
vaste mais aussi grossière que de coutume , est 
érigée , et l'assemblée rustique y siège avec au- 
tant de dignité et souvent autant de talent 
qu'elle pourrait le faire dans le Ccipitole. Quels 
peuvent être , demandera-t-on , les points de 
législation pour une société si neuve , et dont , 
pour ainsi dire , il n'existe que les cadres ? Les 
voici : fixer une place pour la capitale et d'autres 



60 

villes, s'il y a lieu; diviser le territoire en 
comtés [counties) ; organiser les justices de 
paix et les cours supérieures ; faire des lois 
civiles et criminelles , car cette assemblée , 
quoique tenue en tutelle par le Congrès , est 
déjà souveraine; enfin pétitionner le Congrès 
sur tous les sujets qu'elle trouve convenables. 

Cette première session du conseil donne un 
immense élan au territoire ; mais ce qui lui 
donne du corps , c'est la vente des terres publi- 
ques. Le Président, lorsqu'il le juge à propos , 
publie une proclamation annonçant, qu'en tel 
temps , en tel lieu , telles terres publiques seront 
vendues. Un register et un receiver sont nommés 
par le Président, et le grand jour de l'enclière 
arrive enfin , époque de la plus haute impor- 
tance pour la petite société naissante. Déjà , de- 
puis la publication de la proclamation , le pays 
s'est rempli d'étrangers. Les uns cherchent des 
terres pour s'établir eux-mêmes le plus tôt possi- 
ble ; d'autres pour un fils ou un gendre ; d'au- 
tres ne sont que spéculateurs , et n'achètent que 
pour revendre. Tous se répandent dans le pays, 
avec leurs boussoles à la main, suivant les lignes 
marquées , examinant les terres , prenant des 
notes , gardant un profond silence , s'évitant l'un 
l'autre. Peut-être auront-ils acheté d'un arpen- 



61 

teur le secret supposé d'une section excellente 
et ignorée. De petits plans à la main avec des 
chiffres mystérieux , circulent sous le manteau. 
Il n'est question que de terres, de leurs quali- 
tés, de leur prix probable, etc. L'intrigue et 
la coquinerie la plus déboutée s'y déploient dans 
tout leur lustre. 

La capitale naissante où cette vente a lieu a 
pourtant pris déjà une forme depuis la session 
du conseil. Un plan a été adopté , les rues ont 
été nettoyées , les lots vendus à crédit ; on a 
décrété un Capitole. Une foule de peuple est 
attendue aux ventes , aux cours , aux assemblées 
de la législature. Des tavernes s'élèvent; désertes 
la plus grande partie de l'année , leurs murs à 
jour sont remplis dans ces occasions marquées 
d'avance. Le couvert est mis pour trente per- 
sonnes. Deux ou trois grandes chambres, que 
vous ne daigneriez pas appeler granges , reçoi- 
vent , dans une douzaine de lits , deux fois ce 
nombre d'hôtes. Ceux qui n'ont pas pu trouver 
de place s'étendent sur le plancher dans leurs 
couvertures. Point de places réservées pour 
dîner ou coucher; nous sommes pour cela trop 
républicains. Chacun paie son dollar, et a le 
droit de manger et de dormir où il lui plaît, 
pourvu qu'il ne dérange pas un premier occu- 

6 



pant. Il est reçu qu'un lit contient deux indi- 
vidus, et personne n'est assez ridicule pour 
s'inquiéter qui est son voisin, pas plus qu'au 
parterre du théâtre. 

Le grand jour arrive enfin. La foule des af- 
fairés et des curieux s'est augmentée ; le spécu- 
lateur , l'agioteur sont en mouvement et en con- 
sultation. Le fermier qui veut s'établir est calme ; 
il a arrêté ses vues et fixé son prix. L'heure 
s'approche , le pauvre squatter accourt en ville. 
Il a travaillé toute l'année pour acheter la terre 
sur laquelle sa maison est située. Peut-être , 
faute d'un dollar ou deux , lui sera-t-elle enle- 
vée par d'avides spéculateurs. L'anxiété et le 
trouble sont peints sur son honnête et sauvage 
contenance. Un agioteur s'approche, le plaint, 
et offre de se désister de ses prétentions pour la 
somme de trois dollars ; le pauvre ignorant les 
donne sans se douter que l'agioteur n'a pas de quoi 
enchérir sur lui. Cela s'appelle hush-moncij (ar- 
gent qui fait garder le silence ) . Le crieur appelle 
les terres par huitième , commençant par une 
section et ville en ordre régulier ; les prix sont 
différens, mais l'enchère s'ouvre toujours à 
1 dollar Tôc. l'acre; c'est lepkisbas prix auquel 
les États-Unis vendent. Un ancien village indien, 
une situation pour un moulin ,1a plantation d'un 



63 

squatter, l'endroit où mène une route ou une 
rivière , ou qui semble devoir devenir le siège 
d'une ville ou d'un entrepôt , sont autant de 
circonstances qui augmentent la valeur des terres 
au décuple ou davantage. Toutes les ventes se 
faisant d'ailleurs suivant les lignes réelles ou 
imaginaires , il arrive souvent que le champ ou 
la maison d'un squatter se trouvent coupés en 
deux. 

La vente et tout le mouvement qui en résulte 
continuent jusqu'à ce que toutes les terres con- 
tenues dans la proclamation aient été ofiPertes, 
Celles qui restent après cela dans la possession 
des États-Unis peuvent être entered, pour 100 
dollars par huitième. Ceux donc qui connaissent 
les bonnes terres , et savent qu'ils sont les seuls, 
font mieux d'attendre ce temps-là ; car , se trou- 
vant sans compétiteurs , ils les obtiennent à 
bas prix. 

Cependant la vente a cessé. Les spéculateurs , 
leurs titres dans leur poche, sont retournés chez 
eux voir venir. Le planteur est allé chercher ses 
nègres et sa famille. Le pauvre squatter est re- 
venu chez lui, le cœur gros de n'avoir pu 
réaliser ses espérances , et d'être obligé d'aller 
encore une fois chercher où établir ses pénates; 
peut-être aussi s'est-il loué , comme gérant , au 



64 

planteur qui a acheté sa maison et ses terres. Il 
faut du reste remarquer qu'il est dans l'intérêt 
du planteur , jusqu'au moment où il a besoin de 
sa terre, d'y laisser le squatter, car sa présence 
en double la valeur. 

Les habitans de la ville, particulièrement les 
aubergistes , ont fait beaucoup d'argent. Au lieu 
de leurs log-houses (maisons d'arbres), d'élé- 
gantes maisons de charpente et de planches , 
peintes de toutes sortes de couleurs , s'élèvent 
comme par enchantement au milieu du bois qui 
est appelé Ville. Les arbres tombent de tous 
côtés ; les souches brûlées indiquent les rues et 
les places publiques. L'importance du lieu est 
bientôt accrue par un post-ofjico , ou bureau de 
poste aux lettres (il n'y en a pas d'autre) , et la 
résidence d'un directeur de postes , personnage 
important, car, dans l'état actuel, l'accession 
d'une famille ou même d'un individu n'est pas 
indifférente. Alors les journaux abondent; cha- 
cun, outre un journal de Washington ou de 
quelque ville atlantique , reçoit celui du village 
d'où il a émigré, car tout village a le sien, et 
nous aurons bientôt le nôtre. Les revues et ma- 
gasins, les journaux littéraires, les nouveautés 
de tout genre nous viennent de New^ - York , de 
Philadelphie et de l'Angleterre à un prix mo- 



6o 

dique , et un ou deux mois après leur publica- 
tion sur l'Atlantique. J'ai lu, j'en suis sûr, le 
dernier roman de Waiter Scott , avant qu'il fût 
parvenu à Vienne. Mais laissons là la ville, et 
voyons si les progrès des campagnes sont en 
proportion. 

Le planteur est retourné chez lui , a vendu 
ses terres , sa maison , a augmenté le nombre 
de ses nègres, est parti avec tout ce qui lui ap- 
partient, ses meubles et ses provisions sur des 
charrettes , ses nègres à pied , lui-même et sa 
famille en voiture ou à cheval selon sa fortune. 
Ils campent tous les soirs , traversent les déserts, 
ouvrent des chemins , font des ponts et arrivent 
enfin sur la nouvelle propriété. La première 
chose à faire est de bâtir des cabanes de 
troncs d'arbres pour les nègres et la famille. 
Cela dure de deux à trois semaines ; pen- 
dant ce temps-là , on bivouaque. Un champ 
est bientôt ouvert et planté ; mais le grand em- 
barras est de subsister la première année. Le 
maïs est rare, toujours cher, et les transports 
sont très-coûteux. Heureux le squatter qui a fait 
une bonne récolte et peut s'en passer, s'il est 
près d'un planteur. Il a son prix, il entre ses 
terres , devient planteur lui-même , et jette les 
fondemens d'une fortune indépendante. Ce ne 

6. 



66 

sont plus maintenant de petits défrichemens 
irréguliers . de petites huttes éparses au milieu 
des arbres. Ce sont de grands défrichemens de 
cinquante à cent acres pour la première année , 
entourés de bonnes fences ou haies , des villages 
de huttes bâties régulièrement pour les nègres, 
et une grande log-hoiise de trois ou quatre 
chambres bien connnodes , arec cuisine , écu- 
rie, etc., pour la famille. Ces bâtimens sont 
bien misérables sans doute au dehors , mais 
entrez-y! Ce pays est celui des contrastes. Sous 
cette habitation presque sauvage vous trouverez 
une famille aussi bien élevée et aussi instruite que 
vous pourriez le faire à Boston ou à New-York. Ses 
manières ne sont pas rustiques. Elle a quitté le 
monde pour quelque temps , elle est occupée à 
créer autour d'elle un monde nouveau. Elle 
reçoit ses lettres, ses journaux; elle est au cou- 
rant de la politique du jour. Dans un de ces éta- 
blissemens vous trouverez souvent tel nom que 
vous êtes accoutumé à lire avec respect sur les 
journaux , et figurant avec éclat au Congrès ou 
dans les législatures d'États. C'est un citoyen qui 
est venu fonder une nouvelle patrie. Les femmes 
surtout supportent ces privations avec une pa- 
tience angélique , adoucissent par leur présence 
ce que cette scène énergique a peut-être de trop 



67 

sauvage , et produisent un contraste des plus 
singuliers. Un planteur ne vient jamais seul ; il 
a persuadé à des parens , à des amis , d'émigrer 
avec lui , ou du moins de venir voir le pays. La 
plus grande partie de ces visiteurs s'y fixe. 
Au milieu de sa plantation naissante et de 
ce cercle d'amis et d'anciennes connaissances , 
il vit heureux et tranquille chez lui, et les 
affaires qui l'appellent au dehors sont bien 
rares. 

Il est pourtant obligé de servir dans le jury , 
car la première cour va ouvrir sa session , et le 
shérif est venu le citer et diner avec lui. Un 
juge est arrivé, ordinairement un homme de 
mérite , mais pourtant , assez souvent dans cet 
état de société , le rebut des autres tribunaux. 
Il n'existe pas encore de court-house (palais de 
justice). Le juge choisit , ou la grande chambre 
d'une taverne , ou un grenier spacieux. J'ai vu 
la cour siéger dans un magasin , où des plan- 
ches , posées sur des barils de porc ou de farine, 
formaient les sièges de l'audience. Une semaine 
de cour est aussi une occasion d'excitement et 
de fortune pour les aubergistes. Le peuple s'y 
rend en foule de cinquante milles à la ronde, 
soit pour affaires , soit par curiosité. L'époque 
de cette réunion est mise à profit par tous ceux 



68 

qui ont besoin du public. L'un offre son nègre 
à l'enchère , l'autre donne une exhibition des 
grâces de son étalon pour lui attirer des prati- 
ques. Les avocats cherchent des cliens , les mé- 
decins des patiens. Le shérif ouvre la cour et 
appelle les causes, le bruit cesse. Sur deux 
planches sont rangés vingt - quatre hommes 
libres , chefs de familles, hotise-heepers , formant 
le grand jury. Quel assemblage! Depuis le 
chasseur en culotte et chemise de peau, dont la 
barbe n'a pas vu de rasoir depuis un mois , le 
squatter en chapeau de paille et habillé d'étoffes 
domestiques fabriquées par sa femme , le petit 
marchand dans toutes les grâces exagérées du 
comptoir, siégeant à côté du forgeron, jusqu'au 
riche planteur, dernièrement arrivé , tous les 
rangs , toutes les professions y sont confondues. 
Le silence s'établit. Les avocats commencent 
leurs plaidoyers avec plus ou moins de talent. 
Le juge fait son résumé {his charges) avec autant 
de dignité que s'il siégeait à Westminster, et 
les verdicts ne se ressentent pas de l'hétéroclite 
apparence de la cour et du jury. Le soir la cour 
s'ajourne au lendemain. C'est la même scène ; à 
quoi il faut ajouter les plaideurs haranguant le 
peuple dans les tavernes sur la justice de leur 
cause, etc. 



69 

Le temps des cours est aussi le moment que 
les candidats à la place de délégué choisissent 
pour se présenter au peuple. Eux et leurs amis 
sont occupés à gagner les sujffrages de la multi- 
tude par tous les moyens possibles de persua- 
sion et quelquefois de déception. Des histoires 
sur les candidats sont tour à tour racontées et 
démenties. Chacun harangue ou fait haranguer 
le peuple par ses amis. Des disputes s'ensuivent 
et finissent en général par des coups de poing , 
surtout le soir, où la tempérance n'est pas à l'ordre 
du jour; car chacun des candidats a traité ses 
amis. 

C'est dans les campagnes qu'il faut voir une 
élection. Le jour arrive. Déjà depuis quelques 
mois les candidats et leurs amis sont en mouve- 
ment , font leur tournée d'habitation en habita- 
tion , tâchent de persuader , d'accuser , d'expli- 
quer, etc. En général les amis prennent plus 
de peine que les candidats eux-mêmes. Le gou- 
verneur , par une proclamation , a fixé le jour 
et divisé le pays en precincts (sections), dans 
chacun desquels il choisit une maison centrale , 
et nomme trois juges des élections. Ces trois 
dignitaires d'un jour se rassemblent dès le ma- 
tin, et jurent, en baisant la Bible, de se con- 
duire avec intégrité, etc. Ils s'asseoient autour 



70 

d'une table auprès d'une fenêtre. Une vieille 
boîte à cigares dûment rapetasssée, avec un 
trou dans le couvercle , une feuille de papier et 
une écritoire , forment le matériel de l'établisse- 
ment. Chacun se présente en dehors de la 
fenêtre , dit son nom , qui est enregistré sur la 
feuille, dépose son bulletin dans la boite qui 
lui est présentée et se retire. Si lesjuges doutent 
de la qualité de l'électeur (faute de résidence ou 
d'iige), ils lui font prêter serment. Dans la 
chambre , tout se passe avec ordre , mais il n'en 
est pas de même au dehors. Le bois est bientôt 
rempli de chevaux et de charrettes. Les élec- 
teurs arrivent en troupes , riant et chantant , 
souvent à moitié gris dès le matin, et s'excitant 
à soutenir leur candidat. Eux-mêmes ou leurs 
amis se présentent aux arrivans avec des bulle- 
tins tout faits , souvent imprimés , et s'exposent 
à leurs railleries et à leur grossièreté. Tout 
arrivant est questionné sur son vote ; il est reçu 
avec applaudissemens ou à coups de sifflet. Un 
homme influent se présente pour voter, énonce 
son opinion et ses raisons dans un petit discours; 
le bruit cesse pour un moment et il entraîne 
beaucoup de monde avec lui ; personne ne le 
moleste. Cependant le whiskey circule ; le soir 
chacun est plus ou moins gris , et il est rare que 



71 

le peuple souverain abdique son pouvoir sans 
une bataille générale , où personne ne s'entend, 
et où tous ceux qui ont encore leur voiture ont 
bien soin de ne pas s'engager. Chacun s'en va 
coucher chez soi. Les juges dépouillent les suf- 
frages , et envoient le résultat à la capitale. Le 
lendemain, battus et battans sont bons amis 
comme si de rien n'était, car chacun a appris 
dès son enfance à plier devant la majorité. F^ox 
popiili, Tox Dei est ici un axiome absolu. Il est 
à remarquer que l'intérêt public ne souffre pas 
de ce tumulte , parce que généralement , avant 
de voter, chacun a fait son choix long-temps 
d'avance , et , gris ou sobre , s'y tient. L'excite- 
ment d'une élection passe avec une extrême 
rapidité. Auparavant on n'entend parler que de 
cela , le lendemain il n'en est pas plus question 
que du Grand-Mogol. 

Le poste de délégué est le plus recherché de 
ceux qu'offre un Territoire ; car outre l'avantage 
d'être membre du Congrès, de passer l'hiver 
délicieusement au milieu des fêtes et de la meil- 
leure compagnie , d'être personnellement connu 
de tout ce qu'il y a de plus distingué dans 
l'Union , son influence sur les destinées du Ter- 
ritoire est immense. Il est consulté ex officio sur 
tout ce qui s'y rapporte, et c'est généralement 



il 

sur sa présentation que les places sont remplies. 
Il a fait au peuple des promesses qu'il tâchera 
de réaliser. Ce seront probablement des routes, 
des canaux , des bureaux de poste ; de changer 
les districts des cours , d'en augmenter ou d'en 
diminuer le nombre ; d'obtenir gratis des terres 
publiques pour bâtir des villes, d'établir des 
ponts , d'augmenter le nombre des membres de 
la législature, d'avoir telle loi confirmée ou 
rejetée , etc. Il obtiendra quelques-uns de ces 
points, et manquera dans les autres. Son parti 
tâchera de lejustifier , l'autre trouvera mauvais 
tout ce qu'il fera; et au milieu de ce conflit 
d'opinions , il est à parier qu'il ne sera pas réélu, 
d'autant plus que , pendant ses deux ans d'exer- 
cice , les intérêts de la population auront changé; 
elle se sera même altérée. 

La première année, le planteur a apporté 
avec lui ses provisions , ses outils et tout ce dont 
il a besoin pour habiller ses nègres ; mais il 
n'en est pas ainsi des années suivantes. Des 
chargemens assortis sont envoyés des villes 
atlantiques par nos immenses rivières ou canaux; 
des magasins sont établis dans les villes nais- 
santes; ils donnent de grands bénéfices, car 
tout s'y vend deux ou trois fois son prix. Les 
premiers envois consistent enprovisions, comme 



73 

bœuf, porc et poisson salés, jambon, beurre, 
lard, esprits, farines, et en étoffes pour les 
familles et les nègres , en fonte , en terraille , 
sellerie, quincaillerie, médecine, etc. Tout 
cela se vend pêle-mêle dans la même boutique, 
par la même personne. Le marchand, qui , en 
général, n'est que le commis intéressé de quelque 
grande maison du nord, amène ordinairement 
sa famille , et apporte les grâces et les modes de 
la grande ville d'où il vient. Il s'habille à l'in- 
croyable et forme un parfait contraste avec le 
reste de la population. Il fait, en général, de 
très -bonnes affaires , quoiqu'il soit souvent 
obligé de donner crédit à tout planteur jusqu'à 
la récolte. Il engage presque toujours les pro- 
duits du pays d'où il va retourner au nord , 
lorsque le premier chargement est épuisé, et 
où il reviendra avec un nouvel assortiment. 

Les /mri/e;Sj jurisconsultes , avocats, procu- 
reurs, notaires, car le mot signifie tout cela, 
et la profession embrasse toutes ces branches , 
arrivent de leur côté. Notre pays abonde en 
pauvres diables sans aucun moyen pécuniaire , 
qui pourtant ont reçu une espèce d'éducation. 
Ils étudient les lois tout seuls, en faisant un 
autre métier, à l'armée , dans un comptoir, ou 
une taverne par exemple ; et dès qu'ils peuvent 

7 



74 

soutenir un examen , se font recevoir et vivent 
là-dessus. Je n'ai pas besoin de dire combien 
peu d'entre eux sortent de la boue. Petits chica- 
neurs , la plus grande partie ne s'attache qu'à 
faire naître des discussions entre les pauvres 
ignorans, pour les traîner en justice pendant cinq 
à six cours et faire une trentaine de dollars. Rien 
de plus respectable que le barreau des anciens 
États , mais rien de plus misérable que l'assem- 
blage qui , dans un nouveau pays , pullule autour 
d'une cour. Beaucoup de ces messieurs pourtant 
se perfectionnent dans leurs études par la pra- 
tique , font de l'argent , acquièrent des principes 
et de la considération. Quelque laivyer élevé 
régulièrement pour sa profession , vient cepen- 
dant bientôt s'établir dans le pays: il monopo- 
lise la pratique et les salaires {fées) ; tous les 
chicaneurs sont éclipsés , anéantis , obligés de 
déguerpir ou de chercher fortune d'une autre 
manière. 

C'est à cette période que le Territoire devient 
la proie des vagabonds, des banqueroutiers, 
des agioteurs de toute espèce , qui semblent s'y 
donner rendez-vous de toutes les parties de 
l'Union. Auparavant, le pays était trop pauvre, 
et n'offrait aucune proie d'importance ; plus 
tard ils seront démasqués et déjoués trop aisé- 



75 

ment. Il est pourtant une espèce d'escrocs qui 
vaut la peine d*un article à part. Je vous ai dit 
que jusqu'ici nos Territoires avaient une grande 
partie de leurs terres concédées par les gouver- 
nemens antérieurs. Des agioteurs ont acheté 
pour rien les titres douteux des pauvres conces- 
sionnaires originaires , souvent ils ont pratiqué 
de faux titres , ou ont acheté des terres des 
Indiens, ce qui est contraire aux lois, et par 
conséquent nul. Ils font faire de beaux plans , 
bien enluminés , de leurs possessions ; silestitres 
sont douteux , ils ont des laivyers qui leur font 
des consultations où leur droit devient patent. 
Armés de ces instrumens de déception , ils vont 
dans les pays où l'émigration a commencé , et 
échangent leurs terres imaginaires contre toute 
espèce de propriétés réelles. On ne peut se faire 
une idée de l'adresse et du talent que quelques- 
uns d'eux ont déployés , et de l'étendue de leurs 
plans. Ils deviennent quelquefois assez puissaus 
pour entraver la marche de la civilisation. Ils 
gagnent beaucoup d'influence par leurs impos- 
tures , et sont quelquefois en état de contrôler 
les élections. 

Mais cet état de corruption n'est jamais de 
longue durée : la population augmente tous les 
jours, la société se forme, et les vampires sont 



76 

obligés de se retirer. La société commence en 
général par des fêtes publiques. Le A juillet, 
jour de l'indépendance, le 22 février, naissance 
de Wasbinpfton , le 8 janvier, bataille de la Nou- 
velle-Orléans , sont autant d'occasions. Quelque 
temps auparavant une assemblée publique est 
convoquée dans une taverne. Un président et 
un secrétaire , car tout se fait en forme , sont 
nommés par acclamation. Un orateur propose 
de célébrer le jour, et dit pourquoi; ensuite un 
autre fait la motion d'avoir un dîner ; la mise 
aux voix est opinée ; elle est combattue , faute 
de chambre assez grande pour tous ceux qui 
désirent y prendre part. Un autre propose un 
barbacue , dîner en plein air ; appuyé , adopté ; 
un autre, qu'un discours soit prononcé : adopté. 
Quelqu'un propose un bal ; mais il n'y a que 
trois ladies en ville qui dansent ; car s'il y en 
avait quatre , assurément la motion passerait. 
L'assemblée nomme un orateur et un comité 
d'exécution, et se sépare. Le procès-verbal , 
dûment certifié, est inséré dans le journal (car 
il y en a déjà un hebdomadaire) , au grand con- 
tentement du rédacteur-imprimeur, qui man- 
quait de matériaux. Au jour fixé, les citoyens 
se rassemblent en procession , et vont à l'église 
ou à la taverne, à la court-house ou dans un 



77 

grenier, selon les circonstances , entendre un 
discours , en général bon et éloquent ; car je dois 
toujours montrer le contraste qui existe ici entre 
l'homme et son entourage. De là ils se rendent 
sous des arbres où un bœuf et quelques cochons 
rôtis les attendent. Il est pourvu à la dépense 
par une souscription , et l'on porte des toasts 
qui servent à montrer l'opinion politique du 
peuple. L'année suivante il y aura un autre 
harhacîte, discours et bal. Le bal se donne aussi 
par souscription. La court-house a été préparée 
pour cet usage. Le banc du juge est occupé par 
un vieux nègre raclant du violon , accompagné 
de deux petits négrillons jouant du tambourin et 
du triangle ; des chandelles de suif éclairent la 
scène; mais les femmes sont aussi jolies et aussi 
bien mises qu'à New-York. Le planteur a quitté 
son habit de chasse grossier , et tiré de la malle 
le frac bleu qu'il portait dans un autre temps et 
un autre pays , et ses manières sont celles de la 
meilleure société. Le défaut de musique, etc. , 
ne sert qu'à augmenter l'hilarité des danseurs. 
Cependant les sessions de la législature se 
sont succédé , et chaque année a vu le nombre 
de ses membres s'augmenter. Le gouvernement 
a pris son assiette. Des cours de justice, respec- 
tables par les talens du juge et du barreau, ont 



78 

été établies dans chaque comté ; le nombre de 
ceux-ci a doublé chaque année. Des taxes sur 
les nègres, les bestiaux, etc., ont été établies; 
des chartes d'incorporation ont été données aux 
différentes villes : le temps est venu de passer 
au second degré de gouvernement territorial. Il 
consiste à donner au peuple l'élection du Con- 
seil et d'autres privilèges dans l'organisation 
judiciaire, dont je ne puis parler sans entrer 
dans de trop longs détails d'une nature technique. 
Le peuple n'est pas long-temps sans ressentir 
les bienfaits du selfgonernment (gouvernement 
de soi-même) . L'opinion publique prend un ca- 
ractère décidé ; les intrigans et escrocs se réfor- 
ment ou changent de pays ; enfin les derniers 
pas se font avec la plus grande rapidité. L'émi- 
gration continue en progression géométrique; 
les capitaux s'accumulent ; une banque publique 
est établie. D'année en année un recensement 
est ordonné. 

Il arrive enfin , ce temps désiré où le Terri- 
toire compte quarante mille âmes ; il est admis 
au rang d'Etat. Une convention se rassemble 
pour organiser sa constitution , qui consiste tou- 
jours dans un gouverneur électif et deux Cham- 
bres législatives. La législature envoie deux 
sénateurs , et le peuple un représentant à Wash- 



79 

ington ; et le nouvel Etat commence à rouler 
dans son orbite , augmentant les forces de tel 
ou tel intérêt , et changeant l'équilibre et la 
balance politique dans le Sénat. 

Dans cette esquisse rapide il faut observer 
que je n'ai pas parlé de religion ; c'est qu'ordi- 
nairement , dans cet état de société, elle est une 
imposture si dégoûtante , sous le nom de métho- 
disme ou de baptisme , que je n'aime pas à en 
parler. A mesure que les mœurs se perfection- 
nent , la religion pourtant s'épure , et l'on peut 
juger des progrès de la civilisation par l'établis- 
sement d'une église presbytérienne , mais sur- 
tout d'une église épiscopale, qui est la reli- 
gion comme il faut. Dans l'état de société que 
j'ai tâché de décrire , l'éducation est jointe à la 
religion , et marche d'un pas égal. Des écoles 
primaires , dans les mains ou sous l'influence 
des ministres, et des académies dans les mains 
de quelques Yankees, sont tout ce qui existe. 
Mais dès que le territoire devient État, et même 
souvent plus tôt , la seizième section devient sa 
propriété , et sert à l'établissement d'un fonds 
permanent pour l'éducation publique , employé 
soit en détail dans chaque ville , ou centralisé 
dans des universités , collèges, etc. Ce sujet est 
au reste assez important pour être traité à part. 



80 

Je n'ai parlé que du sud. Je n'ai jamais voyagé 
dans les parties nord -ouest des États-Unis. 
J'imagine pourtant que ma formule peut s'y ap- 
pliquer en grande partie , si vous supprimez les 
nègres et si vous supposez plus d'activité et 
d'industrie aux squatters. La religion aussi doit 
y jouer un rôle plus considérable. Les spécula- 
tions en terres dans le nord ont aussi été faites, 
je crois, dans un esprit plus libéral. Le spécu- 
lateur ne s'est pas contenté de voir venir , mais 
il a improved (mis en valeur) les terres, en fai- 
sant des routes , établissant des usines , et les 
donnant en ferme. Ces différences sont déci- 
sives , mais je ne peux vous les tracer en dé- 
tail. 

Je terminerai cette esquisse par une réflexion 
importante. Nous avons acheté à la France la 
Louisiane, à l'Espagne la Floride. Ces pays 
étaient peuplés , et avaient des lois en général 
si opposées à l'esprit de notre gouvernement 
que, quand bien même ils auraient eu la popu- 
lation nécessaire pour devenir Etats, il aurait 
fallu tout de suite un gouvernement territorial 
pour les amalgamer, et briser d'anciennes rou- 
tines. Il n'en serait pas de même des possessions 
britanniques sur le continent et dans les Indes 
occidentales ; elles sont organisées en provinces 



81 

qui ont leurs législatures et leurs lois. Pour les 
réunir à l'Union , il ne faudrait que les admettre 
et recevoir leurs sénateurs et représentans au 
Congrès. Mais Dieu nous en préserve! L'aug- 
mentation d'influence que Vintérêt méridional 
recevrait , serait loin d'égaler la proportion qui 
écherrait au nord. Dansl'étatprésentdel'Union, 
c'est la seule chance de dissolution qui la me- 
nace. Dans vingt ans, lorsque le sud aura pris 
un ascendant qui mettra ses intérêts à couvert , 
cet accroissement de territoire sera désirahle , 
mais beaucoup plus pour les sujets de sa majesté 
britannique que pour nous. 



LETTRE IV 

De l'esclavage. 

Lipona . février 1827. 

Je suis fâché de voir que vous partagiez le 
préjugé trop général en Europe contre nos États 
méridionaux. Comme beaucoup d'autres choses, 
l'esclavage vu de loin a une toute autre physio- 
nomie que vu de près. Ce que la loi a de dur 
est adouci par l'usage ; les abus s'entre -détrui- 
sent, et ce qui est horrible et monstrueux en 
théorie devient souvent parfaitement tolérable 
en pratique. C'est donc à redresser vos vues, et 
à vous donner une juste idée de la condition de 
nos nègres que je vais consacrer cette lettre. 
Sur notre continent et nos iles il n'existe pas 
d'objet plus important ; et je suis constamment 
à me demander comment , de tant d'auteurs de 
voyages qui ont écrit sur l'Amérique , aucun n'a 
donné à ce sujet la place qu'il mérite. Vous 
trouverez bien dans quelques voyageurs anglais 
des peintures aussi dégoûtantes qu'exagérées de 



83 

la saleté des nègres et de la cruauté des maîtres , 
mais je vous défie de me montrer sur l'esclavage 
une page qui ait le sens commun. 

A moins de changer le sort de la classe ou- 
vrière et par conséquent toutes les relations so- 
ciales , à moins de créer des mœurs tout-à-fait 
différentes , et d'exercer la plus grande influence 
sur la religion et l'éducation , l'esclavage est et 
sera le grand pivot sur lequel tourne toute notre 
politique intérieure. Son influence se fait sentir 
dans toutes ses parties , même dans celles qui 
semblent avoir avec lui le moins de rapport. 

Je ne réfuterai point des calomnies aussi gros- 
sières que ridicules contre les possesseurs d'es- 
claves, elles n'en valent pas la peine. Ce n'est 
pas du pathos sentimental qu'il faut opposer à 
l'usage général de tous les siècles, ce sont de 
bons raisonnemens bien fondés en morale et 
surtout en économie politique. Pourquoi les 
amis des noirs n'en ont-ils jamais fourni de cette 
espèce? Les calomnies et les préjugés doivent 
leur existence en Europe particulièrement à la 
jalousie britannique. Le ministère anglais, vou- 
lant empêcher l'émigration aux États-Unis , est 
descendu jusqu'à faire écrire par des auteurs 
mercenaires des voyages pleins de mensonges 
sur le peuple et le gouvernement. Dans tous ces 



u 

livres , qui ont eu une grande vogue chez John 
Bull, l'esclavage joue toujours un rôle très im- 
portant. Une autre cause d'erreur est la nais- 
sance en Angleterre et par conséquent l'éta- 
blissement ici de certaines sectes religieuses , 
ayant une tendance théocratique , et dont je 
vous parlerai une autre fois. Elles ont pensé 
qu'elles devaient sauver nos âmes aux dépens 
de nos vies et de nos propriétés , et le ministère 
anglais , pour s'emparer de leur influence , est 
obligé de les seconder. C'est à ces sectes que 
l'on doit la suppression de la traite des nègres, 
et les lois pour protéger la liberté des chevaux. 
C'est à elles que l'Angleterre devra bientôt la 
perte de ses colonies dans les Indes occiden- 
tales ; car la marche qu'y suit le gouvernement 
est diamétralement opposée à la raison. 

Les motifs que l'on peut avoir pour ne pas 
devenir possesseur d'esclaves , ne peuvent être 
que de deux classes , de droit ou de calcul. Je 
tâcherai de les détruire et d'abord de justifier 
le droit du maitre , ensuite de vous montrer qu'à 
certaines périodes de la société, cet ordre de 
choses est aussi avantageux à l'esclave qu'au 
maitre. 

Il ne peut exister aucun doute sur la question 
de droit, si l'on veut s'expliquer et s'entendre. 



85 

L'erreur est venue de ce qu'on a considéré le 
droit comme une chose absolue , tandis qu'il est 
toujours relatif par rapport à la règle et à la per- 
sonnalité. En droit individuel qu'aucuns , mal à 
propos, nomment droit naturel ^ l'individu a 
droit d'approprier à son usage tout objet exté- 
rieur, et de détruire tout obstacle qui s'oppose 
à ses vues. Que le sujet de son action soit une 
pierre , une plante , un animal , cela ne change 
rien à sa qualité subjective d'objet extérieur ou 
d'obstacle. Or, l'individu ne peut juger que sub- 
jectivement. Il faut bien faire attention pourtant 
que ce droit de l'individu n'est relatif qu'à lui- 
même , car l'obstacle a également droit d'appro- 
prier à son usage l'individu ou de le détruire; 
dans ce cas il change de place et de nom. Un 
homme rencontre un lion : il a incontestable- 
ment le droit de s'en approprier la peau ; mais 
le lion a un droit tout aussi incontestable sur la 
viande de l'homme. Or, comme l'un défend sa 
peau et l'autre sa viande, il arrive que la sponta- 
néité objective de chacun d'eux devient un ob- 
stacle pour l'autre , qu'il a le droit de détruire. 
Voici donc deux droits bien constatés mis en 
présence ; il n'existe ni ne peut exister entre 
eux d'autre arbitre que les grandes lois géné- 
rales de la nature. L'homme ne prétend pas 

8 



86 

faire reconnaître par le lion son droit à l'écor- 
cher, à le punir, s'il ne se soumet pas ; il prétend 
le forcer, le contraindre. 

L'état social apporte de grands changemens 
dans les droits des indiv idus ; cependant les trois 
règles suivantes peuvent être considérées comme 
certaines. 1° Les sociétés agissent entre elles 
comme les individus entre eux , sans être réglées 
autrement que par le droit individuel [naturel). 
2° Les sociétés agissent suivant le même droit 
envers les individus qui leur sont étrangers. 
3° Les membres d'une société recouvrent leur 
indépendance individuelle envers les objets 
étrangers aux lois de cette société. 

Un homme attrape un cheval et le dompte : 
a-t-il acquis aucun droit sur ce cheval par rap- 
port à ce cheval? Non. Il a le droit d'approprier 
le cheval à son usage , le cheval a le droit de le 
jeter par terre et de s'enfuir. Les lois de la na- 
ture , qui garantissent la victoire au plus fort , 
mais surtout au plus habile , décideront ce con- 
flit de droits individuels. Le cavalier a pourtant 
acquis un droit social sur ce cheval , non envers 
lui, mais envers la société. Elle s'engage à pro- 
téger son industrie et son travail , et à lui ga- 
rantir l'usage de leurs produits. Elle empêchera 
donc que ce cheval ne soit tué ou volé; s'il 



87 

s'échappe , elle ofl'rira au cavalier des facilités 
pour le rattraper , lui permettra enfin d'échanger 
la commodité qu'il s'est acquise par son travail , 
contre toute autre commodité acquise par un 
autre , et de substituer cet autre dans ses droits. 
Un homme n'a sans doute aucun droit sur un 
autre homme par rapport à cet autre ; cepen- 
dant il peut avoir un droit sur lui par rapport 
à la société. 1° Si , étant tous les deux membres 
de la société , ils sont liés par un contrat quel- 
conque , le violateur du contrat commet une 
offense morale pour laquelle il mérite que la so- 
ciété lui inflige un châtiment proportionné à 
l'ofiense. 2"^ Si un seul des deux est membre de la 
société , et qu'elle lui garantisse des droits quel- 
conques sur l'autre . Dans ce cas point de contrat , 
point d'oflense morale, point de châtiment; 
mais en cas de résistance un combat que chacun 
a le droit de pousser â outrance , et dans lequel 
le membre de la société a droit de requérir 
son aide. En résumé, l'esclave a autant de droit 
de résister à son maitre et de s'échapper , que 
celui-ci en a de l'approprier à son usage et de 
le contraindre à l'obéissance. Il n'existe aucun 
contrat entre eux , par conséquent aucun droit 
réciproque , car un droit social ne peut être 
fondé que sur un autre. L'erreur est venue de 



88 

ce qu*on a voulu faire à l'esclave un devoir 
moral de l'obéissance passive, ce qui est ab- 
surde ; car cela supposerait un contrat où tous 
les avantages seraient d'un côté et tous les dés- 
avantages de l'autre , contrat qui est nul ipso 
facto. Le maître a cependant autant de droits 
à être soutenu par la société dans son auto- 
rité sur son esclave que dans celle sur son che- 
val. 

Mais laissons ces considérations abstraites et 
venons au cas particulier. Lors de la colonisation 
de l'Amérique, il n'existait certainement aucun 
contrat entre les Indiens et les blancs. Ils avaient 
donc réciproquement le droit de s'approprier 
les uns à l'usage des autres , et de s'entre-dé- 
truire toutes les fois qu'ils le jugeraient à propos. 
Selon les lois éternelles de la nature , les plus 
faibles , mais les plus habiles , triomphèrent , et 
les indigènes furent réduits en esclavage dans 
toutes les possessions espagnoles en Amérique , 
qui étaient habitées par des nations molles et 
efféminées. Il n'en fut pas de même dans les 
États-Unis. Des nations belliqueuses résistèrent 
aux attaques des blancs , et usèrent souvent du 
droit qu'elles avaient de les détruire et d'appro- 
prier leurs dépouilles à leur usage. Les blancs 
traitèrent avec elles , et finirent par faire avec 



89 

presque toutes des conventions plus ou moins 
avantageuses. 

Tout travail doit avoir son prix. Des négo- 
cians allèrent sur la côte de Guinée et y ache- 
tèrent des esclaves à des nations qui n'avaient 
aucun pacte avec la leur. Ces esclaves étaient 
vendus ou en vertu des lois de leur société qui 
considèrent l'esclavage comme une punition 
légale , ou pour avoir été pris à la guerre et ap- 
propriés à l'usage du vainqueur. Mais ces né- 
gocians les auraient pris pour rien que cela ne 
changerait pas leur droit. Si j'attrape un cheval 
sauvage dans les plaines du Missouri , la peine 
de le prendre et de le dompter, le risque que je 
cours qu'il ne s'échappe , sont tout le prix que 
j'ai payé. L'intervention de la société se borne 
à s'assurer qu'aucun de ses membres n'avait sur 
mon butin un droit antérieur au mien. Toute 
société a sans doute le droit de régler le travail 
de ses membres, et d'interdire telle ou telle 
espèce d'industrie ; mais dans le cas présent tout 
le contraire arriva. Toutes les nations d'Europe 
encouragèrent plus ou moins la traite des nègres. 
Plusieurs colonies tentèrent de résister à l'in- 
troduction des esclaves chez elles , mais furent 
forcées par la métropole d'ouvrir leurs ports à 
ce trafic. Les maitres se trouvèrent donc avoir 

8. 



90 

de leur côté non seulement le droit théorique , 
mais la législation expresse et positive des so- 
ciétés dont ils étaient membres. 

La révolution sur notre continent, quoique 
presque simultanée , fut pourtant partielle. 
Chaque colonie conserva son indépendance pen- 
dant tout le temps de la lutte , et lorsque les 
treize républiques unies furent reconnues , bien 
qu'un gouvernement central fût établi, elles 
n'en restèrent pas moins États souverains, 
parfaitement indépendans les uns des autres 
dans tout ce qui concerne leur législation inté- 
rieure. Lors de la révolution, une partie des 
Etats-Unis s'était déjà défaite de ses esclaves ; 
d'autres ont imité cet exemple depuis ; d'autres 
l'imiteront probablement dans le temps futur ; 
mais quelques-uns sont dans l'impossibilité la 
plus positive de se passer d'esclaves , et conti- 
nueront probablement long-temps encore a en 
avoir. Aucune autorité n'aie droit, ou n'a même 
prétendu l'avoir , de régler leurs affaires do- 
mestiques. Mais des questions relatives à l'escla- 
vage sont tous les jours soumises au Congrès. 
Les Etats-Unis , qui ont le droit exclusif de ré- 
gler le commerce, ont défendu la traite des 
nègres depuis 1808. Personne ne s'est plaint de 
cette mesure qui avait été annoncée long-tem[>s 



91 

d'avance; mais, je ne crains pas de le dire, 
toute tentative pour faire des lois sur nos esclaves 
obligerait les États du sud à se séparer de l'U- 
nion. C'est une obligation fondée sur le droit 
qu'a chaque homme de défendre sa vie et sa 
propriété. Croiriez-vous qu'il y a des gens assez 
fous pour ne pas sentir cela , et assez irapré- 
voyans pour vouloir en courir le risque ? 

L'opinion publique dans les Etats du sud est, 
je crois, que l'esclavage est nécessaire , mais 
qu'il est un mal. Je suis loin de considérer la 
chose sous ce point de vue ; au contraire , je 
suis tenté de la considérer , dans certaines pé- 
riodes de la vie des nations , comme un bien. 
Comment , par exemple , employer sans esclaves 
de grands capitaux dans l'agriculture d'un pays 
neuf? C'est à cela cp'est due la rapide popula- 
tion de nos déserts. De même que le marbre 
façonné en statue a été tiré de la carrière avec 
le pic , a été travaillé par le ciseau et a été poli 
par la lime , de même il est nécessaire qu'une 
terre sauvage , avant de devenir capable de re- 
cevoir un peuple éminemment civilisé , passe 
par les mains de différentes classes de popula- 
tion. Il faut une succession d'outils pour cultiver 
le sol , comme une succession de livres pour 
l'éducation d'un homme, et une succession d'in- 



92 

stitutions pour l'éducation d'un peuple. Dans les 
pays coupés du nord , où toute la terre est fertile , 
où de nombreuses rivières offrent des moyens fa- 
ciles de communication , où les chaleurs de l'été 
sont tempérées par les brises de mer et l'éléva- 
tion du sol, une population de petits propriétaires 
peut s'établir , et jouir , dans peu d'années , de 
toutes les commodités de la vie. Mais dans les 
immenses plaines méridionales , qui ne sont ar- 
rosées par de grandes rivières qu'à des distances 
considérables , où les bonnes terres ne sont que 
dans une proportion infiniment petite avec les 
landes éternelles , où la chaleur du climat rend 
mortel pour tout homme blanc un travail con- 
tinu en plein air; de grands capitaux et une 
population noire sont nécessaires pour mettre 
les terres en culture. Si de petits propriétaires 
seuls tentaient de semblables établissemens , ils 
s'isoleraient entièrement de la civilisation et 
consumeraient leurs ressources en transports et 
approvisionnemens. La main-d'œuvre serait 
trop chère , car il faudrait payer les risques que 
chacun courrait pour sa vie. De grands capita- 
listes , au contraire, découvrent l'oasis du désert, 
y transportent tout d'un coup une population 
entière , ouvrent des routes , font des ponts , des- 
sèchent des marais , et , après quelques années 



93 

de dépense, réalisent d'immenses profits. A 
l'ombre de ces grands propriétaires , le pays se 
peuple bientôt de fortunes médiocres. Bientôt 
les grandes fortunes sont divisées par la mort 
des possesseurs. De petits propriétaires pren- 
dront leurs places ; leur nombre s'accroitra; ils 
s'acclimateront , et dès lors partageront le tra- 
vail avec les nègres , pour lesquels le climat est 
extrêmement salubre , car ce n'est jamais de la 
chaleur qu'ils se plaignent. Des terres, qui main- 
tenant sont considérées comme de nulle valeur, 
seront cultivées dès que toutes les bonnes terres 
seront prises , et que l'on commencera à prati- 
quer le système des engrais. Si l'esclavage en 
économie politique a le résultat de faciliter la 
population de nos terres méridionales , son effet 
pour la société n'est pas moins avantageux. Le 
planteur , dégagé de tout travail manuel , a beau- 
coup plus de temps pour cultiver son esprit. 
L'habitude de se considérer comme moralement 
responsable du sort d'un grand nombre d'indi- 
vidus , donne à son caractère une sorte de di- 
gnité austère qui conduit à la vertu , et qui , 
tempérée par les arts , les sciences , la littéra- 
ture , contribue à former du planteur méridional 
un des plus parfaits modèles de l'espèce hu- 
maine. Sa maison est ouverte à tout venant 



94 

avec une généreuse hospitalité ; sa bourse ne 
l'est que trop souvent avec profusion. L'habi- 
tude d'être obéi lui donne une noble fierté en 
traitant avec ses égaux , c'est-à-dire avec tout 
homme blanc , et une indépendance de vues en 
politique et en religion qui forme un parfait 
contraste avec la réserve et l'hypocrisie , qu'on 
ne rencontre que troji souvent au nord. Pour 
ses esclaves , il est un père plutôt qu'un maître, 
car il est trop fort pour être cruel. 

En politique , le résultat n'est pas moins fa- 
vorable. Notre pays est encore jeune, la popu- 
lation est clair-semée , chacun a ses affaires : ici 
point d'oisifs , de badauds , de populace ; mais il 
n'en sera pas toujours ainsi . Déjà dans les grandes 
villes du nord , en plusieurs occasions , des tu- 
multes ont eu lieu parmi la classe ouvrière et les 
matelots. Sommes-nous destinés à voir renaître 
chez nous les scènes du forum romain? Pour 
nous en garantir , aurons-nous recours à la ca- 
valerie, comme en Angleterre ? Le remède serait 
pire que le mal. Un État isolé n'a rien à craindre 
de semblables émeutes, car les autres vien- 
draient à son secours et le soutiendraient ; mais 
que deviendrait l'Union si le Congrès était dis- 
sous ou asservi par la populace de Washington? 
Refuser aux citoyens qui n'ont pas une fortune 



95 

donnée le droit de voter , comme cela a lieu 
en Virginie , est sans doute un moyen ; mais cela 
est contraire à l'esprit de nos institutions, et 
toute fixation de ce genre est toujours arbitraire; 
d'ailleurs , cela n'empêcherait pas le peuple de 
s'ameuter. Comparez les élections dans les 
grandes villes du sud et du nord ; quel tumulte 
dans les unes , quel calme dans les autres! Dans 
le nord , les classes inférieures de la société 
s'emparent tumultueusement du lieu des élec- 
tions , et en chassent , pour ainsi dire , par leur 
conduite indécente, tout homme instruit et 
éclairé. Dans le sud, au contraire, toutes les 
classes inférieures sont noires, esclaves, muettes. 
Les gens éclairés conduisent les élections tran- 
quillement et raisonnablement ; et c'est peut- 
être à cela seul qu'est due la supériorité de ta- 
lons qui se fait remarquer dans le Congrès des 
États-Unis, en faveur du sud. 

Jusqu'ici je ne vous ai parlé des avantages 
comparatifs de l'esclavage que par rapport aux 
maîtres , mais les esclaves sont les premiers qui 
profitent de cet état de chose. Dans tous les 
pays et tous les temps, une grande majorité de 
la race humaine est condamnée à subsister par 
son travail manuel, et je ne doute pas que cette 
portion de la société ne soit plus heureuse et 



plus utile dans un état d'esclavage qu'autrement. 
Comparez le sort de nos nègres , bien vêtus , 
bien nourris et n'ayant aucun souci du lende- 
main , aucune peine au sujet de leur famille; 
comparez-le, je ne dis pas à la race dégradée 
des nègres et mulâtres libres, ayant tout le poids 
de la liberté sans avoir aucun de ses avantages, 
mais aux ouvriers blancs d'Europe , travaillant 
deux ou trois fois autant et toujours à la veille 
de mourir de faim eux et leurs familles. Je ne 
balance pas à dire que nos nègres sont plus 
heureux non seulement que les ouvriers des 
villes manufacturières d'Angleterre, mais même 
que les paysans ne le sont généralement dans 
toute l'Europe. Me direz-vous que la seule idée 
de la liberté contrebalance les privations et les 
inquiétudes auxquelles cette même liberté 
donne lieu? Je vous répondrai que cela est vrai 
pour vous et pour moi ; mais il faut un certain 
degré d'instruction, une certaine énergie de vie 
morale pour goûter la noble idée de la liberté. 
Prenez un paysan autrichien , hongrois ou bo- 
hème , transportez-le en Amérique , et dites-lui 
qu'il est libre. Le premier dimanche, il ne trou- 
vera personne pour walser avec lui ; il maudira 
le pays , sa liberté et ses élections, et préférera 
retourner à son Schatz, à son f^erwalter, à son 



97 

TVirths-Haus et à son Rohorth. Au contraire 
l'idée de devoir reconnaître un supérieur ren- 
drait un de nos squatters malheureux , si vous 
le transportiez en Europe, lors même que vous 
lui feriez tous les avantages imaginables. Ceux 
qui, en détruisant le système féodal en Autriche, 
s'imagineraient améliorer le sort du paysan, 
se tromperaient grossièrement , s'ils ne com- 
mençaient par l'éclairer. Ce changement de 
condition lui serait nécessaire , car il ne pour- 
rait vivre heureux en sentant sa dégradation 
morale. C'est à peu près le cas des nègres et mu- 
lâtres libres dans quelques parties de l'Union. 
Mais nos esclaves sont heureux et ne désirent 
aucun changement. Quoi qu'on en ait dit d'ail- 
leurs, le nègre est incontestablement une race 
d'homme inférieure au blanc , et qui ne semble 
pas capable des mêmes jouissances intellec- 
tuelles. Pourquoi sont-ils restés sauvages depuis 
le commencement du monde jusqu'à ce jour? 
Pourquoi redeviennent-iîs sauvages dès qu'ils 
sont abandonnés à eux-mêmes , comme cela ar- 
rive dans ce moment à Haïti? Leur félicité se 
borne à la féhcité animale, et celle-là ils en 
jouissent plus librement dans l'état d'esclaves , 
qu'ils ne le feraient ou libres ou sauvages. Cette 
peinture ne s'accorde pas sans doute avec celle 

9 



98 

de M. Willberforce et de ses saints. Comment, 
direz-vous , un nègre peut-il être heureux sous 
le fouet d'un commandeur, continuellement 
exposé à se voir séparé de sa famille , ou de la 
voir déshonorée par le libertinage d'un maître 
ou d'un gérant? Tout cela est du pathos mal à 
propos. Je loue un ouvrier blanc; il force la 
porte de mon magasin , me vole , est découvert 
et condamné aux travaux publics , désho- 
noré pour la vie, et perd le peu de morale et 
d'honnêteté qu'il avait ; ses maux sont peut-être 
aggravés par ceux de sa famille , à la nourriture 
de laquelle son travail était nécessaire. Qu'un 
de mes nègres en fasse autant, il est fouetté et se 
corrige. La peine corporelle une fois subie, il 
n'en ressent aucune mauvaise conséquence , et 
des enfouis innocens ne sont pas punis de la faute 
de leur père. Quoi qu'on en dise, les chàtimens 
cruels n'ont pas lieu, car ils seraient contre 
l'intérêt du maitre. Qu'un ouvrier que je loue 
ne travaille pas , je le renvoie ; mais je ne peux 
pas me défaire ainsi des mes nègres , et je suis 
obligé de les forcer au travail par des punitions 
corporelles. Dans de grandes plantations, où 
quelques centaines de nègres sont réunis, une 
discipline et des règles de police plus ou moins 
rigoureuses sont nécessaires, sans quoi tout 



99 

serait bientôt détruit ou volé. Quant à se voir 
séparer de leur famille, il faudrait d'abord qu'ils 
en eussent une. Généralement ils s'attachent à 
une femme et s'y tiennent ; mais ils sont très- 
enclins à en changer. Ceux d'entre eux qui sont 
religieux se marient, il est vrai, à l'église; mais 
toutes les fois qu'ils changent de femme , ils en 
font autant, et j'en connais qui ont reçu le sacre- 
ment une douzaine de fois , et ont autant de 
femmes vivantes dont chacune a autant de maris. 
Quant à déshonorer les jeunes négresses , cela 
serait en effet curieux. C'est en vain que leur 
modeste rougeur est cachée par la couleur de leur 
teint. Combien de fois ai-je appris avec effroi 
que mes jeunes hôtes avaient quitté le lit que 
mon hospitalité leur avait préparé , pour aller 
se glisser dans le cotton-house ! Je craignais de 
voir le lendemain mon nègre Virginius immoler 
sa fille Dolly — Mais pas du tout ; le bon père 
était trop sur de sa vertu; je l'ai vu sourire au 
tentateur, et poliment lui demander une chique 
de tabac , comme pour se moquer de l'inutilité 
de ses efforts. Quant à la vertu des vieilles né- 
gresses , mères de famille , qui aurait le courage 
de s'y frotter? Loin que cet état de choses soit 
une aggravation au sort des esclaves , je consi- 
dère la liberté entière dont ils jouissent sous ce 



100 

rapport comme une espèce de compensation de 
leur servitude. Quoique les maîtres tâchent 
d'encourager les mariages en faisant une foule 
de petits avantages aux parties contractantes , 
il est rare qu'un nègre se marie sur la planta- 
tion où il vit; il aime mieux aller chez les voi- 
sins. 

Une plantation bien réglée est en vérité un 
spectacle très-intéressant : tout y prospère et y 
va de l'avant dans un ordre parfait. Chaque 
nègre a une case ; en général elles sont dispo- 
sées dans un ordre régulier; il a des poules et 
des cochons à lui ; il cultive des légumes et les 
vend au marché. Au lever du soleil , le son d'un 
cornet à bouquin l'appelle au travail ; chacun a 
une tâche proportionnée à ses forces et à son 
talent. En général cette tâche est finie dès trois 
à quatre heures de l'après-midi ; à midi le travail 
est interrompu par le dîner. La tâche faite , on 
n'exige aucun service de lui ; il cultive son jar- 
din ou se loue à son maître pour des travaux 
extraordinaires , ou bien va voir sa femme ou 
sa maîtresse sur les plantations voisines. Le di- 
manche matin , il met ses beaux habits, et va à 
l'habitation recevoir sa ration hebdomadaire ; il 
emploie comme il veut le reste du jour, souvent 
à danser. Le gérant n a qu'à donner le matin les 



101 

taches , et qu'à veiller le soir à ce qu'elles soient 
bien finies. Le maître fait à cheval une tournée 
sur les champs et donne des ordres généraux ; 
tout cela marche en règle comme un régiment ; 
et j'ai vu s'écouler six mois sans avoir même à 
gronder. Cependant il y a de temps en temps 
des disputes et des vols à punir. A Noël, les 
nègres ont trois jours de repos ; deux fois par 
an on leur donne l'étoffe nécessaire à leur habil- 
lement , qu'ils font eux-mêmes chacun à son 
goût. 

Ceux qui vivent dan s la maison sont exactement 
traités comme les domestiques blancs en Europe; 
ils sont en général nés et élevés dans la famille, 
dont ils se considèrent comme faisant partie ; ils 
y sont très-attachés et très-fidèles; toutes les 
fois que le maître a un enfant , il lui donne de 
suite un petit esclave de son sexe et de son âge 
qui est élevé avec lui et devient son domestique 
de confiance. Les petites négresses ou mulâ- 
tresses ainsi élevées dans la maison sont en gé- 
néral d'excellentes ouvrières et souvent très- 
jolies; mais les maîtresses font une grande 
attention à leurs mœurs , surtout si elles vivent 
auprès des demoiselles; si elles se conduisent 
mal , la punition dont elles sont le plus effrayées 
est d'être vendues. 

9. 



102 

Outre ces deux classes de nègres , il y a beau- 
coup d'ouYriers, comme charpentiers, forge- 
rons, tailleurs, etc.; en général les proprié- 
taires les prennent à louage et les traitent comme 
des ouvriers blancs. Souvent les maîtres se con- 
tentent d'en exiger une rétribution annuelle , et 
les laissent se louer comme bon leur semble. 

Cette peinture , qui est vraie, ressemble-t-elle 
aux absurdités imprimées par les missionnaires? 
Il est facile de prendre un cas particulier , de 
l'exagérer, de le généraliser, et ensuite d'écrire 
des déclamations. Il n'existe à la vérité aucune 
loi qui protège l'esclave contre les mauvais trai- 
temens du maître; mais il a dans l'opinion pu- 
blique une protection plus forte que toutes les 
lois ; l'homme qui se laisserait emporter par ses 
passions, comme je l'ai vu décrit par des écri- 
vains anglais, perdrait pour toujours le carac- 
tère de gentleman. 

Les nègres cultivateurs ne sont pas traités 
partout de la même manière. En Virginie et 
Maryland, par exemple, les fermiers ne leur 
donnent pas de tâche, les logent dans de grandes 
maisons en briques, leur font faire la cuisine, 
enfin les traitent comme les valets de ferme en 
Europe. Il en résulte que l'esclave, perdant de 
vue la distance qui le sépare de l'homme libre , 



103 

est mécontent de n'être pas entièrement son 
égal et de ne pas recevoir de gages ; il devient 
insolent , est puni , déserte , est repris , et finit 
probablement par être vendu à un émigrant 
dans une nouvelle contrée qui l'aura bientôt mis 
au pas. Dans ces nouvelles contrées, les pro- 
priétaires en général , outre les vieux nègres de 
famille, emmènent tout ce que leurs moyens 
leur permettent d'acheter. Un certain degré de 
sévérité devient donc nécessaire au commence- 
ment pour mettre de l'ordre dans cette masse 
hétérogène, d'autant plus que le travail étant 
irrégulier , ne peut pas être divisé en tâches , et 
que les nouveaux nègres essaient le caractère de 
leur maître ; s'il a pourtant un peu d'énergie , 
ce temps d'essai et de désordre n'est pas de 
longue durée. 

Il serait impossible de vous donner le digeste 
des lois qui concernent les esclaves , car elles 
changent dans les difïérens États; la constitu- 
tion des États-Unis garantit au maître le droit 
de poursuivre son esclave déserteur dans les 
Etats où l'esclavage n'est pas admis. Les lois 
particulières aux difFérens États garantissent 
toute facilité au maître dans le même cas. Voler 
un nègre ou l'aider à s'enfuir, est presque par- 
tout un cas pendable. Un nègre libre ou esclave 



' 10-4 

ne peut voyager sans passeport, et tout blanc a, 
dans ce cas , le droit de l'arrêter et de le déposer 
dans la première prison, où on le détient , s'il ne 
peut pas prouver sa liberté. Les enfans suivent 
toujours la condition de la mère. La peine de 
mort est infligée au nègre qui attaque un blanc 
ou lui résiste violemment. Le témoignage d'un 
nègre n'est pas reçu en justice contre un blanc. 
Enfin presque partout la peine de mort encourue 
par un esclave, peut être commuée dans sa vente, 
à condition de son exportation de l'Etat. 

Les lois concernant les nègres libres sont 
beaucoup plus compliquées , et ont donné lieu 
à beaucoup de débats tant dans le Congrès qu'au 
dehors. La situation équivoque de cette popu- 
lation la rend très-dangereuse à nos Etats méri- 
dionaux ; ce sont eux , et non nos esclaves , qui 
sont mécontens ; c'est d'eux et non de nous que 
ces derniers sont jaloux. Tous les États du sud 
ont des lois pour régler l'émancipation qui , en 
général , n'est permise qu'autant que les esclaves 
émancipés quittent l'État dans un certain délai. 
Ils sont soumis à une police très -sévère, 
et dans beaucoup d'endroits à des taxes par- 
ticulières. Dans quelques États ils sont obligés 
d'avoir des curateurs de leurs biens. Dans la 
plupart, ils peuvent être vendus pour payer les 



105 

dettes de leurs maîtres contractées avant leur 
émancipation , ou même pour payer leurs frais 
de prison , s'ils sont arrêtés voyageant sans passe- 
port ou certificat de leur liberté. Il semble 
enfin que toute la législation des États méridio- 
naux ait pour but de diminuer cette classe infor- 
tunée , mais dangereuse, ou du moins de les en- 
gager à émigrer au nord. Mais ils tiennent au 
climat du sud, et d'ailleurs on se tromperait 
grossièrement si l'on croyait qu'ils sont mieux 
traités au nord ou dans la Nouvelle Angleterre. 
Dans treize des vingt-quatre États, ils ne sont 
pas admis à voter par la Constitution, et dans 
presque tous les autres U y a des lois particu- 
lières qui les en empêchent ; il n'y a , je crois , 
qu'en Pensylvauie et New-York où ils en aient 
le droit. 

Par des lois très-sévères , quelques-uns des 
États méridionaux ont défendu l'importation 
des nègres libres et les ont soumis à des pei- 
nes très-fortes , si de bon gré ils violent ces 
lois. La constitutionnalité de cette mesure a 
donné lieu à une question qui n'est pas en- 
core décidée, et qui ne le sera probablement 
pas de long-temps ; elle est délicate et personne 
n'aime à l'aborder. La Constitution des États- 
Unis (art. 4, sect. 2, § 1^') déclare que tout 



106 

citoyen d'un Etat jouira dans tous les autres États 
des droits dont y jouissent leurs citoyens. Or 
un nègre libre de New-York est citoyen de cet 
Etat , et par conséquent des États-Unis ; mais 
un nègre libre de la Caroline du sud n'est citoyen 
ni de cet Etat ni des États-Unis ; les nègres 
libres de NcAV-York prétendent jouir à Charleston 
des droits de citoyen. Au sud, on leur oppose 
qu'ils doivent être assimilés aux nègres libres et 
non aux citoyens des États où ils se trouvent ; 
quand je dis qu'ils prétendent , ce n'est pas eux, 
ils ne se soucient pas de voter, mais ce sont 
leurs amis blancs qui élèvent cette prétention 
poureux. La questionn'a pas encore été décidée, 
et chacun s'en tient à son explication. 

Lors de l'admission de l'État du Missouri dans 
l'Union, en 1 820-2 1 , un article de la Constitution 
du nouvel État qui défendait l'entrée des per- 
sonnes libres de couleur dans ses limites , donna 
lieu , dans le Congrès , à un long et dangereux 
débat ; l'article fut cependant approuvé , avec 
la condition qu'il ne serait applicable à aucun 
citoyen d'un autre État; ce qui n'est qu'em- 
brouiller de plus en plus la chose , au lieu de 
l'éclaircir. La discussion sur l'admission de cet 
Etat , communément appelée the Missouri ques- 
tion j agita violemment l'Union, et fit, à une 



107 

certaine période, craindre sa dissolution. Pour 
éviter d'aborder de semblables questions , quel- 
ques États ont pris le parti d'asseoir une capita- 
tion extrêmement forte sur tout individu de 
couleur libre , et même d'en autoriser la A^ente 
s'il ne peut pas la payer autrement ; cette me- 
sure n'est-elle pas aussi inconstitutionnelle que 
l'autre? 

Cette classe , des hommes de couleur libres , 
est très-embàrrassante , car si d'un côté le sens 
commun dit qu'une fois libres ils devraient être 
entièrement assimilés aux citoyens blancs , d'un 
autre côté un préjugé , plus fort que toute raison, 
les maintient dans un état de dégradation mo- 
rale ,. etles exclut de toute occupation honorable. 
Ce préjugé est même plus fort à l'est , où ils sont 
traités avec beaucoup plus de mépris qu'au sud. 
Ils sont très-dangereux pour nos esclaves qui 
envient leur oisiveté ; ils ont parmi eux des 
prêcheurs qui sont alliés aux sociétés religieuses 
du nord dont je vous parlerai bientôt , et qui ne 
cessent de travailler nos nègres pour les exciter 
au mécontentement. Si vous faites attention que 
la vie et la propriété de chaque habitant d'un 
Etat méridional sont intéressées dans ces me- 
sures , vous vous persuaderez facilement que, 
constitutionnellement ou non , nous ne pouvons 



108 

pas y renoncer, et que notre séparation de 
l'Union aurait lieu , si l'on voulait nous y con- 
traindre. Quelque désastreux que ce pas pût 
être , il vaudrait mieux le franchir que d'être 
anéantis. Ces questions ne sont pas spéculatives, 
elles touchent à l'intérêt privé de chacun ; il est 
donc ridicule de chercher à lui persuader le 
contraire. Vous vous tromperiez pourtant beau- 
coup si vous pensiez que nous courons aucun 
danger. L'Union est autant en sûreté de ce côté-là 
que de tout autre ; la division d'intérêts et d'opi- 
nion ne sert qu'à exciter une agitation et souvent 
des tempêtes qui empêchent l'océan politique 
de croupir. En eftêt , quels sont ceux qui veulent 
l'émancipation subite de nos nègres ? des enthou- 
siastes ou des hypocrites religieux. Il est vrai 
que ces nobles Don Quichottes ont un puissant 
soutien dans l'opinion publique au nord ; mais 
cela peut-il se comparer avec l'unanimitédu sud, 
fondée sur le plus grand ressort politique , l'in- 
térêtprivé? D'ailleurs les États du sud sont les plus 
forts et les plus riches ; une séparation serait un 
coup beaucoup plus rude pour le nord que pour 
nous. Leurs vaisseaux viendraient de même 
exporter nos tabacs, nos cotons, nos sucres, 
mais ils paieraient des droits et ils ne pourraient 
pas soutenir la concurrence des manufactures 



109 

anglaises. Nous continuerions à nous approvi- 
sionner au meilleur marché. L'enthousiasme 
religieux chez un Yankee ne va pas au point de 
sauver son ame aux dépens de ses fabriques et 
de son commerce. Ils ont aussi beaucoup moins 
de part dans les sociétés d'émancipation , d'abo- 
lition , de manumission , de transportation , de 
colonisation, etc., que n'en ont les honnêtes 
quakers de Pensylvanie ou de Maryland. 

Il faudrait cent bouches, chacune avec cent 
langues, et des poumons d'airain, pour vous 
réciter les différentes Chartes de ces sociétés ; 
d'ailleurs il faudrait les connaître. Quelques- 
uns tachent , dit-on , de faire révolter nos nè- 
gres , croyant par là sauver nos âmes ; mais j'ai 
peine à croire à un tel degré d'absurdité. La 
plupart tâchent de faire émanciper les escla- 
ves, prennent sous leur protection ceux qui 
l'ont déjà été, et empêchent que les lois, qui 
sont déjà si sévères, ne soient encore aggravées. 
Leur but est honnête, mais ils se conduisent si 
imprudemment qu'ils deviennent dangereux aux 
maîtres en faisant autant de bien à leurs proté- 
gés que Don Quichotte en faisait aux siens. La 
société de colonisation vaut pourtant la peine 
d'être distinguée. Elle a acheté ou pris, je ne 
sais lequel , mais enfin elle a en Afrique un en- 

10 



110 

droit appel éZ«Z>ena, ou elle transporte les nègres 
libres qui consentent à émigrer ; ils y redevien- 
nent sauvages aussi vite qu'ils peuvent ; mais 
cela nous est égal pourvu que nous en soyons 
débarrassés. La grande difficulté est la lenteur 
des opérations de la société ; elle transporte par 
an deux ou trois douzaines de porte-faix et de 
filles de joie repenties des grandes villes At- 
lantiques, et en 1820 nous avions 233.^527 per- 
sonnes de couleur libres. Il y a deux ou trois 
ans qu'un envoyé de Saint - Domingue , un 
homme très comme il faut, M. Grainville, vint 
visiter les États du nord et persuader à une 
grande quantité de personnes d'émigrer à Haïti; 
mais elles sont presque toutes revenues , préfé- 
rant l'oisiveté et la corruption de nos grandes 
villes , à une honnête industrie dans un pays 
libre. 

En terminant ce tableau de l'esclavage et de 
ses suites, permettez-moi de vous faire une 
nouvelle observation contre les projets ridicules 
de nos Don Quichotte émancipateurs. A quoi 
bon presser le temps? L'abolition totale de l'es- 
clavage aura lieu aux États-Unis , lorsque le 
travail libre sera à meilleur marché que le tra- 
vail des esclaves. Est-ce le christianisme qui a 
aboli l'esclavage en Europe? Est-ce l'islamisme 



m 

qui le perpétue en Asie? Ni l'un ni l'autre n'ont eu 
ce résultat ; ce n'est qu'aux calculs de l'intérêt 
privé que Ton doit attribuer ces effets contra- 
dictoires. Autrefois l'esclavage était général aux 
États-Unis ; mais à mesure que le travail libre 
est devenu meilleur marché, les législateurs 
l'ont aboli. La même chose a lieu sous nos yeux 
maintenant en Virginie et Maryland : la popu- 
lation s'étant augmentée , le prix du travail et 
celui des nègres ont baissé. Les propriétaires 
s'en défont aussi vite qu'ils le peuvent ; ces nè- 
gres sont achetés pour être transportés dans les 
Etats nouveaux où la main d'œuvre est chère. 
Dans quelques années , il ne restera presque 
plus d'esclaves dans ces deux Etats, et alors la 
législature fera bien , pour la forme , d'y abolir 
l'esclavage. La même chose aura lieu avec le 
temps pour tous les Etats présens et futurs , et 
l'Union sera enfin débarrassée de cette peste 
domestique. 

Il est plus difficile de savoir comment nous 
nous déferons des nègres libres ; il est cependant 
bien clair qu'ils cesseraient d'être dangereux 
s'ils n'étaient pas soutenus par ceux dont la 
grande afïiiire est de se mêler de ce qui ne les 
regarde pas. La philantropie générale et uni- 
verselle est sans doute une bien belle chose; 



112 

mais ce n'est pas à elle que nous devons notre 
liberté et notre prospérité; elle n'a, que je 
sache , enrichi personne ; c'est à nous à nous 
occuper assidûment de nos propres affaires, 
sans regarder celles de nos voisins. C'est une 
maxime en politique qui nous a été léguée par 
Washington , et qui devrait bien être adoptée 
par les différentes sectes religieuses dont nous 
sommes bigarrés. 



LETTRE ÏV, 



De la Religion. 



Londres, mars 1831. 



Taisdis qu'une lutte à mort s'est engagée en 
Europe entre ceux qui veulent maintenir des 
institutions nées des siècles de barbarie , et ceux 
qui veulent les mettre de niveau avec les lu- 
mières du siècle ; tandis qvie , chez tous les peu- 
ples civilisés , une portion plus ou moins consi- 
dérable des nations s'agite pour obtenir une 
liberté qu'elles ne connaissent pas et qu'elles sem- 
blent chercher plutôt par instinct que par calcul , 
marchant vers ce grand but par des chemins 
trompeurs , qui ne font que les en éloigner da- 

10. 



vantage , il est curieux d'observer le calme qui 
règne aux États-Unis , le seul pays du monde où 
les principes delà liberté soient établis sans mé- 
lange et sans opposition. C'est un gouvernement 
à-peu-près semblable à celui-là qui est appelé 
par les vœux des nations de l'Europe; mais leur 
ignorance de l'objet de leurs désirs fait que 
leurs efforts sont presque toujours mal dirigés. 
Ces réflexions me sont suggérées parles tumultes 
populaires qui ont eu lieu dernièrement en 
France , et dans lesquels le peuple s'est amusé à 
abattre les croix des églises , et par la loi qui 
assimile les rabbins aux prêtres catholiques et 
aux ministres protestans , en les rendant pen- 
sionnaires de l'État. Il ne m'appartient pas de cri- 
tiquer ou d'approuver ce qui s'est fait en France ; 
je me contenterai de vous tracer un tableau 
de l'état de la religion aux États-Unis, où 
elle existe parfaitement libre et indépendante 
du gouvernement , sans le gêner en rien. Il vous 
sera aisé de voir, d'après ce que je vais dire, 
quelle est mon opinion sur ce sujet. 

Ne croyez pas pourtant que j'aille entreprendre 
de vous expliquer les dogmes des mille et une 
sectes qui partagent le peuple des Etats-Unis. 
Les énumérer seulement serait impossible , car 
elles changent tous les jours, paraissent, dispa- 



iVâ 

raissent, se réunissent, se séparent, et n'ont rien 
de stable que leur instabilité. Depuis les dogmes 
purs de l'unitarianisme jusqu'aux absurdités 
grossières du méthodisme, toutes les nuances 
s'y trouvent, et toutes les opinions y ont leurs 
sectateurs et y vivent en paix les unes auprès des 
autres. Dans cette variété de religions , chacun 
peut choisir celle qu'il veut , en changer quand 
cela lui plait, ou rester en suspend et n'en suivre 
aucune. Cependant, avec toute cette liberté, il n'y 
a pas de pays où le peuple soit aussi religieux 
qu'aux Etal*-Unis : aux yeux d'un étranger, il a 
même l'air de l'être trop ; mais cela n'est qu'ap- 
parent , comme je vous l'expliquerai. 

Lorsque les Etats de la nouvelle Aiigleterre 
furent peuplés par des gens bannis de la mère- 
patrie pour cause de religion, ils établirent 
parmi eux une espèce de gouvernement théocra- 
tique. Quoique les persécutions qu'ils avaient 
éprouvés eussent dû leur enseigner la tolé- 
rance, ils se mirent à persécuter de tout leur 
pouvoir les quakers , les catholiques et les sor- 
cières. Ils avaient rédigé un code de lois, que je 
ne sais pourquoi on appelait bhte laivs, qui éta- 
blissait un grand nombre de pratiques ridicules 
comme partie intégrante des bonnes mœurs. 
Le dimanche devait être observé d'une manière 



116 

très rigoureuse. Il n'était permis ce jour là ni 
de voyager ni de marcher dans la rue (que 
pour aller et revenir de l'église) , ni de faire la 
cuisine , ni même d'embrasser sa femme. Une 
coupe particulière était prescrite pour les che- 
veux, et certains mets n'étaient permis qu'à 
certains temps de l'année. Un 36"^^ des terres 
publiques fut mis en réserve dans chaque ville 
pour doter une école et une église d'une déno- 
mination quelconque, pourvu qu'elle fut protes- 
tante. Dans les Etats colonisés par le gouver- 
nement, comme la Virginie et la Caroline du 
Sud , l'église d'Angleterre fut établie comme elle 
l'était dans la mère-patrie , et dura ainsi jusqu'à 
la révolution. Les catholiques bannis d'Angle- 
terre fondèrent le jMaryland et y établirent l'in- 
tolérance. La Louisiane et les Florides , peuplées 
de Français et d'Espagnols, avaient des églises et 
des couvens richement dotés. Il était réservé au 
grand Penn d'établir le premier la tolérance la 
plus entière dans la colonie de Pensylvanie. Ce 
système fut graduellement suivi par les autres 
colonies , et est maintenant la loi de tous les 
États. Lors de l'adoption de la constitution des 
Etats-Unis , le principe de la tolérance générale 
fat non seulement adopté comme partie du 
pacte fédéral , mais il fut même interdit au 
(îoiigrès de législer sur des sujets de religion. 



117 

Dans tous les Etats, les églises et leurs pro- 
priétés, si elles en ont, appartiennent, non 
aux prêtres, mais à la congrégation. Ainsi, 
lorsqu'une nouvelle ville est fondée , un lot est 
mis de côté pour la première congrégation qui 
le demande ; des trustées (espèce de fidéi-com- 
missaires) sont nommés à qui et aux successeurs 
desquels les terres sont données ou vendues pour 
l'usage de telle ou telle congrégation. De ce 
moment la corporation est formée et devient une 
personne capable de vendre et d'acheter, de 
poursuivre et d'être poursuivie en justice, selon 
les conditions mises à son existence par la charte 
d'incorporation. Cette personne morale fait des 
quêtes , emprunte de l'argent , bâtît une église , 
vend une partie des bancs , en loue une autre , 
vend ou loue des endroits choisis dans le cime- 
tière, etc.; et lorsque tout cela est prêt , élit un 
pasteur, le paie, le garde, le renvoie, le change 
comme il lui plaît. Tantôt ils ont un salaire fixe 
seulement, tantôt, outre cela, un casuel, l'usage 
d'une maison , ou le revenu des bancs loués. 
Enfin chaque (congrégation fait son marché 
avec son pasteur comme elle l'entend. Beau- 
coup de ces congrégations sont très riches , beau- 
coup sontpauvres, ou, gachantleurs moyens, font 
banqueroute , etleur église est vendue à l'enchère 



118 

comme tout autre propriété le serait. Il arrive 
souvent qu'un prêcheur s'imagine de prêcher 
une doctrine mal sonnante pour les oreilles 
pieuses. L'évêque ou le consistoire l'excom- 
munie; alors la congrégation, ou change de reli- 
gion et garde son pasteur, ou change de pasteur 
et garde sa religion. Il arrive en général que le 
pasteur excommunié , avec une minorité de la 
congrégation , forme une nouvelle secte ; alors 
une nouvelle corporation est formée, une nou- 
velle église est hàtie ou achetée. La secte prend, 
et d'autres églises de la même dénomination s'é- 
tablissent , ou elle meurt avec son fondateur et 
la congrégation , ou change encore de religion 
ou se divise, ou reste sans pasteur, ce qui pour- 
tant n'est pas ordinaire. 

Les sectes les plus répandues aux États-Unis 
sont les épiscopaux , ou église d'Angleterre , et 
les presbytériens. En effet, presque toutes les 
autres peuvent se réduire à celles-là. Chaque 
état forme un diocèse. Dans quelques-uns il y 
a un fond appartenant en commun à toutes les 
congrégations épiscopales, afin de pourvoir aux 
frais d'un évêque , d'une cathédrale et d'un 
séminaire ; dans d'autres , chaque congrégation 
contribue d'une certaine portion de son revenu 
pour cet objet. Une convention épiscopale , rom- 



119 

posée d'un certain nombre de députés de chaque 
congrégation et d'un certain nombre de gens 
du clergé , élit l'évéque, le paie, et dirige de con- 
cert avec lui tous les intérêts spirituels de l'église 
dans l'Etat. Des députés, des conventions d'Etat 
se réunissent de temps en temps en convention 
générale de l'église épiscopale protestante en 
Amérique. 

Les presbytériens font lamême chose, excepté 
que n'ayant pas d'évêques, c'est dans les con- 
ventions que le pouvoir spirituel suprême réside. 
Cela est de même le cas dans toutes les autres 
sectes qui sont assez nombreuses pour suivre cet 
exemple. C'est enfin le dogme de la souverai- 
neté du peuple qui gouverne l'église comme 
l'Etat. Chaque congrégation dit à son pasteur: 
nous te donnerons tant pour prêcher telle doc- 
trine. Lorsqu'une congrégation diffère de doc- 
trine avec la convention, il faut qu'elle cède 
ou qu'elle fasse schisme , et cela , comme vous 
pouvez bien penser, arrive tous les jours. 

Au reste , toutes ces congrégations , conven- 
tions, etc., ne sont reconnues par la loi que 
comme corporations ayant la faculté d'ache- 
ter, de vendre , de poursuivre et d'être pour- 
suivies en justice, de la même manière que les 
autres corporations qui ont pour object des 



no 

charités, des travaux publics ou des spécu- 
lations commerciales. Les loges et les chapi- 
tres maçonniques sont incorporés de la même 
manière, ainsi que les musées, les galeries de 
tableaux et les sociétés savantes. Les privi- 
lèges des membres du clergé se bornent à 
être exempts de la milice et du jury , de même 
que les maîtres de postes , les maitres d'école , 
les médecins, etc. Dans quelques états aussi, 
ils sont exempts de payer aux ponts et barrières 
tant qu'ils voyagent pour affaires de religion. 
Dans quelques autres , ils sont exclus de toute 
éligibilité à des charges publiques. Mais ces 
privilèges et ces incapacités s'appliquent éga- 
lement aux ministres de toutes les religions , 
pourvu qu'ils soient reconnus comme tels par 
une congrégation , et ne durent pas s'ils quittent 
l'église. Chacun à la vérité qui en a l'envie, peut 
prêcher s'il trouve des auditeurs , et cela n'est 
pas difficile ; de ce moment il devient membre 
du clergé [dergiman). Cela a lieu surtout chez 
les Méthodistes et les Baptistes. Ces deux sectes, 
qui sont les plus nombreuses aux États-Unis, 
surtout dans le sud , croient à la prédestination 
et à la grâce efficiente. Elles pensent que dès 
qu'un homme a eu la grâce, a été converti 
et a été assuré par la possession intérieure 



121 

du Saint-Esprit, qu'il est élu, que dès ce moment 
là il ne peut plus pêcher , mais que c'est le diable 
qui pêche en lui. Les méthodistes sont la secte 
certainement la plus extraordinaire, comme 
la plus caractéristique et la plus répandue dans 
les Etats-Unis. Ils ont des évêques , des congré- 
gations , des églises comme les autres sectes ; 
mais outre cela ils ont des assemblées de ceux 
qui sont convertis , ou , pour se servir de leurs 
expressions , des saints , où tout le monde prê- 
che, parle et chante à la fois. Où ils n'ont pas 
d'églises fixes, ils ont des anciens qui exhortent, 
et tout le pays est partagé en districts, qui 
chacun a un coureur de district (circuit rider) , 
dont le métier consiste à visiter toutes les 
églises , les congrégations , les assemblées et les 
familles de son district, et à entretenir partout 
le fanatisme. 

Une ou deux fois par an, dans chaque dis- 
trict , on tient ce qu'on appelle un camp meeting, 
ou assemblée du camp. Pour cet effet, l'on choi- 
sit un endroit propice dans le bois , générale- 
ment auprès d'un ruisseau ou d'une source. On 
y nettoie un grand espace circulaire sous l'om- 
bre antique des géans de la forêt ; l'on y place 
des troncs d'arbres fendus en guise de bancs; 
l'on y bâtit une espèce de tribune aux harangues, 

11 



122 

ou chaire capable de contenir une douzaine de 
prêcheurs à la fois ; l'endroit le plus remarquable 
pourtant de ce temple rustique est le penn ou 
bercail , le sanctum sanctorum. C'est un endroit 
d'une douzaine de mètres carrés, enclos comme 
un parc à brebis , et rempli d'un pied de paille 
fraîche. Toutes les familles religieuses des envi- 
rons viennent ou envoient d'avance se bâtir une 
baraque en dehors de l'endroit nettoyé. De sorte 
que vers le temps fixé pour l'assemblée, la forêt 
a pris l'air d'un petit village de huttes champê- 
tres , et ressemble beaucoup aux baraques d'un 
régiment de cavalerie , excepté qu'elles ne sont 
pas si régulières. Au jour fixé, en général un di- 
manche, les familles arrivent en foule à cheval, en 
voiture ou en charette, portant avec elles leur lit, 
leurs meubles et leur batterie de cuisine; chacun 
s'instale dans sa hutte comme s'il devait y rester 
quelques mois. Tous les prêcheurs méthodistes, 
exhortateurs , anciens (elders), coureurs de cir- 
cuits, etc., ont bien soin de s'y rendre de cent 
milles à la ronde. L'évêque ou le prêcheur local , 
ou le cùxuit rider, suivant les circonstances, 
commence la cérémonie en donnant un psaume 
qui est chanté par le peuple; ensuite vient 
une prière , puis un sermon , ou deux , ou trois, 
8elon l'inspiration des prêcheurs qui remplissent 



123 

la chaire. Le service continue de cette manière, 
sans presque aucune interruption , pendant cinq 
ou six jours. Je ne veux pas dire que chacun 
reste à écouter ou à prêcher tout ce temps là ; 
au contraire , chacun fait ce qu'il veut. Les ri- 
ches ont de très-bons dîners , dans leurs huttes , et 
y invitent lesprêcheurset les pauvres. On prend 
part aux dévotions autant que l'on veut , ou pas 
du tout. C'est un endroit choisi par les jeunes 
gens des deux sexes pour se faire la cour et 
préparer les mariages. En effet, rien n'est poé- 
tique comme d'errer dans l'ombre de la forêt, 
au clair de la lune , entendant de loin le chant 
des hymnes ou l'éloquence enragée des in- 
spirés, avec une jeune fille dont tous les sens 
sont agités et la raison ébranlée par ce tapage , 
pendant que sa mère la croit occupée à prier. 
La piété dans le cœur des femmes a une douce 
influence qui les dispose à aimer, et il ne faut 
pas s'étonner si dans ces promenades nocturnes 
des prières sont adressées à d'autres qu'au bon 
Dieu et d'autres faveurs obtenues que la grâce 
du Saint-Esprit. En effet, un camp meeting 
est un excellent endroit pour toutes sortes d'af- 
faires. C'est un point de réunion pour tous les 
flâneurs et les jeunes gens , pour ceux qui ont 
des marchés à proposer ou à conclure , pour 



les candidats qui viennent électioner, (un mot 
que vous n'avez pas en français , mais que vous 
serez obligé d'adopter dès que vous aurez un 
gouvernement vraiment libre. ) Chacun vaque 
à ses affaires , dort , mange , fait l'amour , mar- 
chande un cheval , rabaisse ou exhalte un can- 
didat. Le lieu saint est désert, le silence 
pour la première fois règne autour de la chaire ; 
la pleine lune, quoique au milieu de son cours , 
est voilée par un nuage passager, et tout semble 
inviter au repos et aune suspension des travaux 
de la journée 5 quand un prêcheur, resté seul 
agenouillé dans le fond de la chaire , se lève 
lentement; l'inspiration vient de lui arriver; 
il entonne un hymne d'une voix d'abord faible , 
mais qui, crescendo par degré, a bientôt atteint la 
mélodie de Stentor. Quelques âmes pieuses vont 
reprendre leur place sur les bancs, d'autres 
prêcheurs le joignent, et la curiosité a bientôt 
reproduit un auditoire. Une prière enthousiaste 
et pathétique suit : il engage les saints à prier pour 
la conversion des pauvres pécheurs qui sont au 
milieu d'eux ; il leur représente la grandeur de 
la miséricorde de Dieu , les peines de l'enfer ; 
il les exhorte à laisser de côté la fausse honte à 
venir faire amende honorable devant leurs frè- 
res. Cinq ou six personnes se lèvent et s'avan- 



125 

cent lentement vers le sanctum sanctorum, 
et à la vue de tant de convertis , l'énergumène 
redouble de chaleur , il députe deux saints pour 
prier avec chacun des nouveaux venus. Le néo- 
phite est agenouillé sur la paille, soupirant, 
s'accusant , sanglotant et pleurant , tandis que de 
chaque côté un saint , à genoux auprès de lui , 
lui vocifère dans l'oreille dont il s'est emparé, 
une description , à sa manière , de la gloire de 
Dieu et delà méchanceté de Satan. Ces dix-huit 
ou vingt personnes , hommes et femmes, dans le 
bercail , font un tapage qu'on peut entendre à 
quelques milles, tout le monde crie, chante, prie, 
pleure, prêche à la fois. Les chouettes et les 
hibous , attirés par l'odeur des cuisines , leur ré- 
pondent du haut de la futaie, et s'éloignent 
effrayés de ce vacarme qu'ils ne peuvent éga- 
ler. Une jeane fille cependant avait erré dans 
les bois avec son amant plus long-temps qu'elle 
ne croyait. Le temps passe si vite lorsque l'on 
est avec l'objet aimé , et cela pour la première 
fois , au printemps de la vie , rêvant des siècles 
de bonheur dans une union chérie , en goûtant 
peut-être la réalité dans des déclarations pas- 
sionnées... Elle venait d'être rappelée uses sens 
par ce taj)age , l'esprit encore tout troublé , 
l'ame tout émue d'un plaisir inconn.i, les nerfs 

il. 



126 

étonnés, ébranlés. Elle s'approche, se trouble, 
la frayeur s'empare d'elle. Elle se croit damnée. . . 
puis convertie . . . elle entre dans l'enceinte sacrée, 
y est bientôt étourdie et saisie de convulsions 
histériques ; elle crie, pleure, sanglotte , se 
roule sur la paille dans un délire affreux. Les 
assistans, les prêcheurs et les saints redoublent 
de vociférations, le peuple crie Amen! Le ta- 
page , le vacarme s'accroît ; une conversion si 
sincère, si exemplaire ne doit pas être cachée 
par les ombres de la nuit ; des torches de bois 
résineux, fournies par les pins voisins, sont 
bientôt apportées, et jettent une vive clarté sur 

cette scène d'horreur La mère, les sœurs 

de la jeune fille accourent au bruit , mais au lieu 
de la secourir, admirent la miséricorde de Dieu 
qui s'est plù à l'appeler parmi les saints. Elles 
joignent leurs voix à celles du peuple, et ne l'em- 
portent dans leur cabane que lorsqu'elle atout- 
à-fait perdu connaissance. Le lendemain elle se 
croira sainte, et n'être plus sujette à pécher, quel- 
que chose qu'elle fasse. Bien plus, elle donnera 
son expérience ( comme cela s'appelle) pour l'édi- 
fication de la cormiiunauté , et racontera en 
public par quelles voies détournées le seigneur 
s'est plù à la conduire à lui , et exhortera les au- 
tres à suivre son exemple. Au reste, le pouvoir 



d'imitation est si fort sur les nerfs , qu'il est rare 
qu'une conversion de ce genre ait lieu sans que 
quelques autres personnes ne tombent en his- 
tërie aussi. Souvent une vingtaine de person- 
nes de tout âge, tout sexe et toute couleur, sont 
à se rouler pêle-mêle sur la paille, l'œil hagard 
et la bouche écumante , au milieu des saints qui 
prient, chantent, sanglottent et pleurent de 
joie de voir un si beau triomphe remporté sur 
Satan. Le méthodisme égalise tout, de façon 
que vous voyez une vieille négresse prêcher à 
son maître , un nègre prier sur sa jeune maî- 
tresse. Vous croyez que je plaisante, que je 
vous parle des farces de Saint - Médard qui 
firent tant de bruit du temps de Voltaire ; mais 
que direz-vous lorsque vous saurez que chez un 
peuple éminemment raisonnable, cette secte 
est la plus répandue et compte peut-être trois 
fois plus de sectateurs que tout autre ! Elle 
augmente tous les jours, et probablement sera 
dans quelques années la seule religion parmi 
les classes ignorantes du peuple. 

L'unitarianisme , de son côté, promet de de- 
venir la secte dominante chez les personnes 
éclairées. Quoiqu'elle soit encore peu nom- 
breuse, elle fait cependant de rapides progrès. 
Rien n'est plus simple que leurs dogmes. Ils 



128 

ne croient pas au Saint-Esprit, ne regardent 
Jésus-Christ que comme un homme inspiré , 
créé pour servir de modèle au monde. Ils ne 
croient pas à l'éternité des peines futures , et 
rejettent l'inspiration de l'ancien testament. 
Leur culte est pur, élégant et dégagé de toute 
espèce de cérémonie ou de superstition ; ils ne 
s'adressent qu'à la raison , soit dans les hymnes 
bien choisis qu'ils chantent , soit dans leurs 
sermons , qui sont en général des discours mo- 
raux d'un vrai mérite littéraire. Ils ont à leur 
tête , dans ce moment-ci , un homme du plus 
rare mérite et d'une vertu exemplaire , un vrai 
Platon, c'est le docteur Channing : rien ne peut 
surpasser son éloquence ni la pureté de la 
morale et de la doctrine qu'il prêche. 11 a formé 
une grande quantité de disciples qui en général 
promettent beaucoup pour l'avenir, La libéra- 
lité de cette secte leur attire l'inimitié de toutes 
les autres, mais surtout des presbytériens. Ils 
leur reprochent de n'être que des déistes mal 
déguisés, et de blasphémer le nom de Christ 
chaque fois qu'ils l'invoquent. D'autres trouvent 
que le premier re})roche est fondé , et qu'ils ne 
vont pas assez loin. 

De toutes les sectes des Etats-Unis , celle qui 
est la plus redoutable est la presbytérienne. Ses 



129 

bilieux enfans , disciples austères du sombre 
Calvin , ont hérité de tout son fiel et de tout son 
venin , et ne se font pas scrupule de prêter à la 
Divinité leur esprit de vengeance et de méchan- 
ceté satanique. Selon leur doctrine, tous les 
hommes ont été créés indistinctement pour être 
damnes, et le méritent richement pour avoir 
commis le crime de naitre. Dieu pourtant, par 
un retour de clémence , envoya son fils souffrir 
pour une partie des races futures, et permit que 
ses mérites fussent appliqués à un petit nombre 
d'êtres prédestinés. Ceux donc qui sont compris 
dans ce nombre seront sauvés ; les autres, quels 
que soient leurs mérites, seront damnés , car les 
bonnes œuvres ne peuvent d'elles seules rache- 
ter le péché originel , et Jésus-Christ n'applique 
les mérites de son attonement qu'à qui il lui 
plait. Il y en a même entre eux qui vont jusqu'à 
prêcher que les bonnes œuvres sont contraires 
au salut, en ce qu'elles inspirent une fausse 
confiance ! ! Jolie petite religion ! il vaut autant 
adorer le diable tout d'un coup , qu'un dieu de 
leur façon ! Cette secte, qui était et est encore la 
religion dominante d'Ecosse , où l'inimitable 
Walter Scott nous l'a peinte avec des couleurs 
si vraies dans les temps de toute sa force , est 
très-nombreuse aux États-Unis. Soit foi réelle , 



130 

soit hypocrisie , elle montre plus de zèle à con- 
vertir que toutes les autres mises ensemble. Si 
on la laissait faire, elle nous aurait bientôt 
reportés au temps des hleu laïcs. Elle est , il est 
vrai, divisée en mille sectes différentes sous 
le rapport de la doctrine , car peu de leurs 
prêcheurs vont aussi loin que je viens de le 
dire; mais malgré cela, ils sont tous unis par 
leur discipline, et présentent une phalange so- 
lide au dehors , quelque désunis qu'ils soient 
entre eux. Ce sont principalement ceux qui 
envoient des missionnaires prêcher partout, qui 
publient des brochures et qui fondent des 
sociétés de mille espèces différentes. 

Aux États-Unis la concurrence est la grande 
maxime de l'esprit public , et ce trait distinctif 
se retrouve partout , aussi bien dans le gouver- 
nement que dans les entreprises privées et dans 
l'église. Beaucoup déjeunes gens reçoivent une 
éducation tout-à-fait littéraire dans les mille 
et un collèges de l'Union ; ceux qui ont de 
quoi vivre indépendans , ou de quoi du moins 
commencer une profession sans en dépendre 
absolument, s'en trouvent très-bien. Mais il y 
en a beaucoup qui n'ayant rien , fils de pauvres 
cultivateurs ou artisans , ne peuvent plus quitter 
les Muses pour la charrue ou le rabot. Gela est 



131 

surtout le cas dans la nouvelle Angleterre , où 
tout le monde est bien élevé. Les plus entrepre- 
nans deviennent avocats ou médecins, et trou- 
vant la place prise autour d'eux , vont s'établir 
sur les frontières. Beaucoup deviennent maîtres 
d'école, et en vérité dans toute l'Union il n'y a 
presque pas de maître d'école qui ne vienne 
de ces états. Les plus paresseux deviennent 
prêcheurs. Cette route ne mène jamais aussi 
loin que les deux premières , mais elle est plus 
sure et rapporte dès le commencement , au lieu 
que dans les autres professions , il faut avoir 
obtenu quelque réputation avant de se faire de 
quoi vivre. Si le jeune prêcheur a du talent, il 
va se disputer avec les anciens sur quelque 
point obscur de doctrine ; être excommunié , 
crier à la persécution des saints, fonder une 
nouvelle secte, et sa fortune est faite. Il peut 
pourtant être enfoncé dans cette tentative, et le 
plus sûr est de s'enrôler tout tranquillement 
dansle clergé presbytérien. Mais comment, avec 
un nombre limité de bonnes congrégations qui 
paient bien, et que les anciens naturellement 
veulent garder pour eux mêmes , comment pour- 
voir à cette innombrable quantité de petits 
prêcheurs. Voici où l'ingénuité sacerdotale se 
déploie. / 



m 

D'abord il faut envoyer des missions chez 
tous les peuples païens. Il y en a aux Grandes 
Indes , mais surtout dans les iles de l'Océan 
Pacifique, où les prêtres américains se sont 
créé un petit Paraguai dans les iles Sandwich, 
où ils ont fait beaucoup de mal en arrêtant le 
seul commerce pour lequel les habitans du pays 
se sentissent du goût. Il y en a aussi chez nos 
Indiens qu'ils font semblant de civiliser, et aux- 
quels ils font grand tort, en les encourageant à 
résister au gouvernement, de peur de perdre 
leurs stations, qui sont de belles et bonnes fer- 
mes très productives. Il y en a ensuite d'envoyés 
partout dans les Etats-Unis où il n'y a pas d'église 
de leur dénomination régulièrement établie. 
Ils voyagent à cheval, s'arrêtant chez les dévots, 
où eux et leur monture sont bien choyés , et où 
ils paient en prières et sermons. Ils corres- 
pondent avec des comités directeurs , lèvent 
des souscriptions pour bâtir des églises qui 
peut-être n'existeront jamais, prêchent partout, 
convertissent , intriguent , sèment la zizanie 
dans les familles , et lorsqu'ils ont fait quelque 
impression sur quelques douzaines de per- 
sonnes dans un village, célèbrent ce qu'ils ap- 
pellent un revival of faith ( une résurrection de 
foi). Pour cet efifet, cinq ou six prêcheurs au 



133 

moins se réunissent et prient , chantent et prê- 
chent pendant toute la journée pour plusieurs 
jours de suite. L'exhaltation s'empare des es- 
prits , surtout de ceux des femmes ; l'on jeûne, 
l'on fait des quêtes pour bâtir ou réparer l'é- 
glise , ou pour quelqu'autre objet pieux. L'on 
distribue des bibles, des brochures et des jour- 
naux religieux , l'on organise quelque société 
religieuse , l'on nomme enfin un comité de 
laïques pour aller de porte en porte s'enquérir 
de l'état spirituel des familles, et les exhorter à 
aller à l'église et profiter du moment où la porte 
de merci est ouverte, pour entrer dans la com- 
munion des saints. Ces messieurs sont mal reçus 
par les gens dont l'opinion est décidée ; mais 
les gens timides , qui s'étaient d'abord cachés , 
n'osent leur résister et vont grossir de leur con- 
version la liste que l'on envoie au quartier-gé- 
néral. L'effet apparent de ces revivais est de 
placer une belle bible neuve dans toutes les 
maisons de l'endroit , de déplacer une certaine 
quantité d'argent de la poche des citoyens pour 
le faire passer, vous vous imaginez bien où , de 
faire cesser la joie, casser les violons et les 
flûtes, émigrer le maître de danse, alonger d'un 
pied le visage des habitans et faire jaunir leur 
teint. Ces efl'ets, au reste, ne durent pas très 

12 



îong-temps , car bientôt les demoiselles s'aper- 
çoivent que ces changemens n'augmentent })as 
leurs chances d'avoir des maris ; et maintenant 
que les jeunes prêcheurs si saints , si éloquens , 
qui montraient de si belles dents et un jabot si 
bien plissé, sont partis sans faire de choix parmi 
les belles de l'endroit , maintenant qu'ils sont 
remplacés par une brigade d'ingénieurs topo- 
graphes qui lèvent le plan d'un canal , qui ont 
de jolis uniformes, jurent, boivent du mint 
julep, ne vont pas à l'église, mais aiment à 
danser, la gaîté renaît, et pour les captiver la 
foi disparait, les visages se rarrondissent, et les 
belles reprennent le teint de rose qui leur est 
naturel. 

Le mariage est en effet une spéculation favo- 
rite des jeunes prêcheurs. S'ils sont jolis gar- 
çons, qu'ils se mettent bien, qu'ils aient tant soit 
peu le don de la parole , ils se montrent avec 
beaucoup davantage de la chaire , et si le père 
de quelque jeune personne riche est tant soit 
peu dévotement disposé , il ne tient qu'à lui de 
s'assurer les secours spirituels aux mêmes con- 
ditions que le malade imaginaire voulait s'as- 
surer ceux de la médecine. En général pourtant, 
s'il est jeune , le prêcheur qui épouse une per- 



135 

sonne riche quitte le froc et devient fermier ou 
marchand. 

Les araes pieuses ont tant de soin des conforts 
des prêcheurs, qu'il existe vraiment dans la nou- 
velle Angleterre (à Neio-Haven , je crois,) une 
société de dames dont le but est de fournir de 
femmes {wives) les missionnaires qui doivent 
partir pour des pays lointains. S'ils ont jeté les 
yeux sur quelqu'un, elles se chargent de la négo- 
ciation ; mais sans cela , elles ont toujours prêt 
un magasin de beautés disponibles, filles pieu- 
ses, recevant un salaire de la société à condition 
d'être toujours prêtes à épouser le premier venu, 
et le suivre et l'aider partout et en tout dans son 
devoir apostolique. Dès que la société des mis- 
sions étrangères et domestiques (foreiyn and 
home missionary society) a résolu d'établir une 
nouvelle station, soit en Cochinchine, soit dans 
une des iles de l'Océan Pacifique , ou dans les 
déserts de l'Ouest, elle fixe un salaire à ce tra- 
vail et fait choix d'un jeune homme pour rem- 
plir ce poste. Aussitôt il donne avis officielle- 
ment de sa nomination à la société femelle , qui 
lui trouve une femme ; ils sont mariés souvent 
sans s'être vus, et quelquefois passent de l'autel 
à bord du navire qui doit leur faire faire la moi 
lié du tour du monde avant qu'ils soient rêve- 



136 

nus de rétonnement de se trouver ensemble. 
La quantité de sociétés religieuses qui exis- 
tent aux États-Unis est vraiment surprenante. Il 
y en a partout. Par exemple : pour répandre 
la bible , pour distribuer des brochures , pour 
encourager des journaux religieux , pour con- 
vertir, civiliser, élever les sauvages , pour ma- 
rier les prêcheurs , pour prendre soin de leurs 
veuves et de leurs orphelins, pour prêcher, 
étendre, épurer, conserver, réformer la foi; pour 
bâtir des églises, doter des congrégations, sou- 
tenir des séminaires , pour catéchiser et con- 
vertir les matelots , les nègres et les filles de 
joie ; pour assurer l'observation du dimanche et 
empêcher le blasphème en poursuivant juridi- 
quement les violateurs, pour établir des écoles 
du dimanche où des demoiselles apprennent à 
lire et le catéchisme aux petits polissons et po- 
lissonnes, pour empécherrivrognerie.etc. Cette 
dernière société surtout est très répandue et 
très singulière. Les membres s'engagent à ne 
jamais boire aucune liqueur distillée ni à en 
permettre l'usage chez eux, mais rien ne les 
empêche de boire du vin. C'est croire le bon 
Dieu bien mauvais chimiste! Le nombre de ces 
sociétés est encore centuplé, parce que d'abord 
il y en a une au moins de chaque espèce dans 



137 

chaque état et par chaque secte ou dénomina- 
tion (pour me servir de l'expression techni- 
que) un peu répandue. Ainsi il y a des Pro- 
testant-Épiscopal , Methodist-épiscopal , metho- 
dist,preshiterian, haptist, evangelical,etc.,etc., 
tract Society^ for the state of New- York , Nev> 
Jerseij, Pensihania, etc., etc., e^c. Gela n'en finit 
plus.Iifautpenserensuite que quelque soitl'objet 
de la société, il faut au moins un secrétaire et 
un trésorier, un local, des frais de bureau, 
d'impression, de poste, des commis , et tout le 
personnel d'une administration , dont toutes les 
places sont remplies par des prêcheurs et payés 
plus ou moins. Cela fait comprendre un peu 
comment la vigne du seigneur est exploitée de 
manière à soutirer à la nation des sommes im- 
menses. Il n'y a certainement pas de clergé qui 
coûte si cher au peuple que le clergé américain ; 
mais il faut être juste , ces contributions sont 
entièrement volontaires, etmoi, parexemple, qui 
vous en parle, j'aurais tort de m'en plaindre, car 
jamais prêcheur n'a reçu un centime de moi. 

Mais pour bien vous montrer leur art en tout 
son lustre , transportez-vous à New-York , au 
bout de Nassau-street : vous y verrez un hôtel 
ma gnifique à façade péry stile et perron de marbre 
blanc. Levez les yeux ; il appartient à la société 

12. 



138 

pour répandre la bible, comme vous pouvez 
vous en convaincre par des lettres d'or d'un 
pied de haut. Entrez : un long corridor donne 
accès à plusieurs chambres fermées de portes 
d'acajou ; lisez les inscriptions sur ces portes : 
comptoir de telle ou telle société ; comptoir du 
révérend M. un tel, trésorier ou secrétaire de 
telle ou telle société. Entrez plus avant, vous 
trouverez un gros joufïlu de révérend gentleman, 
perché sur un haut tabouret à trois pieds devant 
un pupitre occupé à poster ses livres. Autour de 
lui, de T^QÛis révérends l'aident dans son travail. 
Vous êtes bien réellement dans un comptoir. Je 
le sais, parce que j'ai eu des traites sur ces mes- 
sieurs, et que toute la différence que j'ai trouvé 
entre eux et un banquier, c'est qu'ils voulaient 
toujours m'engager à leur abandonner l'ap- 
point pour l'objet de la société. 

Un jeune homme , donc , qui entre dans l'é- 
glise, y trouve toujours sa place et un moyen d'y 
faire, sinon fortune, du moins d'y traîner une 
existence douce dans l'abondance. S'il est joli 
garçon , il se marie; s'il est homme a talens, il 
prêche, il devient chef de secte et écrivain ; s'il 
a de l'aptitude en affaires , il invente quelque 
nouvelle société , se charge d'en diriger les af- 
faires, et vous n'y voyez plus que du feu. 



139 

Vous lue demanderez probablement, après 
avoir lu ceci, si la religion soutenue par de tels 
moyens et disposant de tels capitaux ne fait pas 
de grands progrès , et si elle ne va pas bientôt tout 
envahir? Au contraire , à peine peut-elle garder 
son terrain: comme un navire, avançant contre 
la marée , semble faire beaucoup de chemin si 
l'on regarde l'eau, et reste stationnaire par rap- 
port à la terre, de même l'église est emportée par 
le grand courant des opinions, de la littérature , 
de la philosophie du siècle à qui rien ne résiste. 
Voilà d'abord la grande cause qui la combat, et 
qui certainement finira par détruire la religion 
chrétienne. Peut-être même cette destruction, 
comme unité , est-elle plus avancée aux États- 
Unis que l'on ne croit généralement. Mais outre 
cela d'autres causes y travaillent. L'élévation 
de la secte des Unitairiens est peut-être une 
des plus efficaces. Théistes purs , philosophes 
éclairés et vertueux , ils n'attaquent pas de 
front, il est vrai „la superstition , mais ils lui ôtent 
l'appui de leurs noms , et c'est beaucoup . Boston , 
par exemple, était le centre delà bigotterie. Il 
est devenu celui de cette secte philosophique 
et le sanctuaire des lettres. Qu'on me cite un 
homme distingué en poUtique ou en littérature 
de cette ville, qui ne soit Unitairien. L'univer- 



uo 

site de Cambridge , qui est auprès , est le chef- 
lieu de la secte, et la répand d'un bout de l'U- 
nion à l'autre. Mais outre cela, il y a d'autres 
sectes philosophiques qui font une guerre di- 
recte à la religion. 

Dans ce pays de liberté on peut avoir quelque 
opinion que l'on veuille , et la publier ou même 
vivre d'après elle, pourvu que l'on n'agisse pas 
contre la loi civile du pays. Aussi les États-Unis 
ont été le refuge de presque tous les visionnaires . 
C'est ainsi que les frères Moraves , les quakers 
trembleurs, les harmonistes , M. Pv. Owen et 
Miss Wright s'y sont transportés et y ont fixé 
leur domicile. Je ne parlerai pas des premiers , 
espèces de monomaniaques, dont le nombre 
n'accroit ni ne décroit depuis leur fondation , 
dont personne ne s'occupe, et qui n'ont aucune 
influence sur l'esprit du siècle. Mais les deux 
derniers valent la peine qu'on en parle. Vous 
connaissez M. Owen, le propriétaire de New 
Lannarck en Ecosse , où il fonda une commu- 
nauté d'ouvriers pour exploiter une filature. 
Ces gens vivaient en commun , leurs enfans 
étaient élevés, ils étaient très bien mis , s'occu- 
paient de littérature et des arts dans les inter- 
valles de leur travail , qui , quoique beaucoup 
I>lus court , était beaucoup plus productif que 



Ul 

celui des autres fabriques , tant tout était bien 
arrangé. De là l'idée lui vint que Fordre de so- 
ciété actuel pouvait être réformé de manière à 
détruire entièrement toutes les causes du mal 
moral et même du mal physique. Il ne s'agis- 
sait pour cela que de vivre en commun d'après 
un plan qu'il proposa. Propriétaire d'une im- 
mense fortune , suivi de quelques disciples 
ardens, lui-même extrêmement enthousiaste 
et de très bonne foi , doué de beaucoup d'apti- 
tude aux affaires , de l'art de persuader et d'une 
patience à toute épreuve, il vint aux États- 
Unis tâcher d'y établir ses villes-communautés. 
Sa doctrine est le matérialisme et l'athéisme le 
plus complet. Il nie l'existence de toute mo- 
rale , ne reconnaît d'autre but à l'existence que 
le bonheur, et tout lui semble bon pour y ar- 
river. Il rapporte à l'ordre physique tous les 
phénomènes de l'ordre moral. Il ne nie pas 
l'existence du crime, mais l'attribue aux obsta- 
cles que la société actuelle oppose au bonheur 
d'une majorité des individus, et croit en renver- 
sant ces obstacles les détruire entièrement. II 
n'y a pas de doute que si tout le monde ét^it 
heureux, il n'y aurait pas de crimes. Mais le bon- 
heur n'est pasle même pour tout le monde , aussi 
M. Owen corapte-t-il tirer un grand parti de 



142 

cela. II prétend que chacun a des talens pour une 
chose particulière dont il ne doit pas être fier , 
puisque c'est le résultat de son organisation; 
que tous les arts, les métiers, les professions, 
sont donc égaux en dignité, que tout travail 
devrait donc être égal en salaire , que si dans 
ses villes-communautés , chacun travaillait six 
ou huit heures par jour à ce que chacun vou- 
drait, il en naitrait l'ahondance et toutes les 
jouissances du luxe et des arts , même un sur- 
croît de capital pour être employé à l'éducation 
de la génération future , qui veime au monde au 
sein de l'abondance et du bonheur, élevée sans 
aucuns de nos préjugés , loin du vice et du 
besoin, en ignorant jusques au nom, ne pour- 
rait manquer de faire faire des pas immenses 
aux sciences et aux arts nécessaires au bonheur. 
Mais souvenez-vous bien qu'il n'existe aucun 
frein à la liberté illimitée qu'il accorde. Le ma- 
riage n'existe pas. On se prend, on se quitte 
comme l'on veut. Les enfans sont élevés aux 
frais de tous. Il est vrai que loin d'encourager 
le libertinage , il prétend que l'homme étant un 
animal monogame , il se choisira une compagne, 
peut-être après quelques coups d'essai , et s'y 
tiendra beaucoup plus fidèlement que s'il y 
était contraint par les lois. Il y a assez de pro- 



143 

babilité à cela. Rêvant donc la transformation 
delà terre en une Arcadie universelle, celle de 
riiorame et de lu femme en êtres innocens , 
jouissant sans interruption d'un bonheur au- 
dessus de ce que nous pouvons concevoir dans 
notre état de corruption présente , annonçant 
la destruction des institutions du pays et de 
ses villes avant le terme de deux ans, et prêchant 
l'athéisme , cet honnête enthousiaste traversa 
le pays et acheta enfin de très-grandes pro- 
priétés dans l'ouest. Il avait prêché partout, 
même devant le congrès ; il avait fait beaucoup 
de partisans parmi la classe littéraire, c'est-à- 
dire de jeunes naturalistes -et des élèves en 
médecine s'étaient déclarés ses disciples. Il 
partit avec eux pour le désert, y établit une 
communauté , y dépensa beaucoup d'argent, et 
revint quelque temps après. Mais Philadelphie 
n'était pas encore dépeuplée , les institutions des 
vieilles sociétés duraient encore; en un mot, 
il avait tout-à-fait manqué son coup. Il retourna 
en Angleterre , où il est maintenant , déclarant 
que l'Amérique était de tous les pays le plus 
corrompu et le moins capable de recevoir ses 
doctrines. La société qu'il avait fondée existe 
pourtant, et même publie un journal. Ses disci- 
j)les , en adoptant sa théorie jusqu'à un certain 



point, ont abandonné l'idée de ses villes-com- 
munautés. En effet, il étaitplus facile de trouver 
des artistes , des médecins et des naturalistes , 
que des ouvriers, des cuisiniers et des décro- 
teurs sentimentaux , jeunes gens bien élevés qui 
se sentissent un goût naturel pour brosser des 
habits ou gâcher du mortier pendant une partie 
de la journée , pour venir en passer le reste en 
conversations littéraires et philosophiques , 
s'adonnant en même temps aux plaisirs purs et 
raffmés du sentiment. 

Owen manqua donc son coup. Mais il a cer- 
tainement fait époque. Sa manière franche et 
polie, mais irrévocable, d'attaquer la révélation, 
produisit un très grand effet. Il ne s'offense 
jamais , considérant un homme qui lui donne 
un soufHet du même œil qu'un arbre qui lui 
tomberait sur la tête. Il tache de l'empêcher, 
mais il ne se fâche pas. Le clergé fut tout 
étourdi de son arrivée, et n'osa le persécuter de 
peur d'augmenter sa force. Même plus tard un 
prêcheur, le révérend M. Campbell , consentit 
à soutenir une thèse publique contre lui , dans 
une église. Elle dura plusieurs jours, devant un 
auditoire extrêmement nombreux, et lorsque 
l'on prit les voix par assis et levé , le prêtre eut 
une immense majorité. Malgré cela, le peuple 



145 

s'accoutume à entendre et à lire des discussions 
libres sur les bases de sa foi , et à réfléchir sans 
préjugés sur ces objets. Il y a trente ans que 
Tom Payne manqua d'être lapidé , pour sou- 
tenir des doctrines qui sont maintenant propa- 
gées par cinq ou six journaux dans les États- 
Unis. Il y a certainement progrès. 

Il serait encore bien plus remarquable si les 
disciples de M. E.. Onen voulaient se borner à 
attaquer les vieilles erreurs sans tâcher d'en éta- 
blir de nouvelles , et sans vouloir reformer la 
société. Miss Wright, femme de beaucoup d'es- 
prit, a pris en main la cause de son sexe si cruel- 
lement opprimé parce tyrannique sexe masculin, 
celle des nègres et des indiens. Elle y ajoute 
de temps en temps de petites diatribes contre 
toute espèce d'ordre social et parcourt l'Union 
en prêchant le matérialisme et l'anarchie au 
nom de la vertu et de la liberté. 

Beaucoup d'autres disciples de la même secte 
se sont établis dans les grandes villes, et tâ- 
chent de produire une convulsion politique en 
s'eraparant de l'esprit des pauvres et des ou- 
vriers , et les dirigeant contre les riches et tout 
ordre social quelconque. Ils prêchent des lois 
agraires , la division égale des propriétés , l'uni- 
versalité d'une éducation classique gratuite, 

13 



146 

et tâchent par là de s'élever au pouvoir. Ils ont 
déjà réussi dans la ville même de New-Yorck à 
conduire une ou deux élections, mais cet en- 
gouement ne peut qu'être temporaire. Le peu- 
ple aux Etats-Unis est trop heureux et trop 
raisonnable pour se laisser entraîner à une 
semblable jonglerie , vrai St-Simonisme Athée. 
Toutes ces sectes au reste produisent beaucoup 
plus de bien que de mal , car si elles égarent 
quelques maniaques , elles entretiennent un 
choc d'opinions dont la lumière doit naître , et 
contrebalancent les efforts du clergé. La masse 
du peuple athénien n'était ni cinique , ni épicu- 
rienne , ni péripatéticienne. Ces sectes existaient, 
se disputaient, la nation s'éclairait , jugeait des 
coups et. . . doutait. C'est où tendent les peuples 
des Etats-Unis. Dans une génération la nation 
ne sera plus chrétienne, mais elle ne sera pas 
Owenite. Elle sera sage , heureuse , et délivrée 
du joug des prêtres qui pèse encore sur elle. 

Ilfauten convenir, de toutela physionomie des 
États-Unis , la Religion est le seul trait qui dé- 
goûte un étranger. Un dimanche , surtout dans 
le nord et l'est , est un jour mortel et fait pour 
faire regretter tout autre séjour, même celui de 
\'ienne à un captif. Les Israélites redeman- 
daient bien dans le déserties oignons d'Egypte. 



U7 

Pas de théâtre ce jour là , ni de société. Les 
boutiques sont fermées , les rues désertes , les 
communications interrompues. A peine permet- 
on à la poste des États-Unis de transporter les 
dépêches, et cela grâce aux représentans du Sud . 
On ne sort que pour aller à l' Église . Tout le monde 
a un air morne et taciturne. Dans les familles 
on ne fait pas la cuisine ce jour là. On vit des 
restes de la veille. Les femmes s'assemblent en 
cercle , chacune une bible à la main, qu'elle fait 
semblant de lire en bâillant. Les hommes en font 
autant , ou sous ce prétexte s'enferment dans leur 
cabinet et s'occupent d'affaires privées , surs de 
n'être pa s dérangés le jour du sabbat , comme cela 
s'appelle. Ah! ça, qui donc est-ce que Von trompe? 
me suis-je souvent demandé en assistant à de 
semblables scènes de familles et connaissant les 
opinions individuelles des différons membres. 
Le fait est que l'on ne trompe personne , quoi- 
que l'on désire tromper tout le monde. Chacun 
sait bien à quoi s'en tenir sur la religion de son 
voisin , mais personne ne veut être le premier à 
attacher le grelot. Le maitre est là, tout le 
monde est candidat pour sa faveur dans un pays 
où l'opinion publique règne sans mélange. Il 
faut le flatter, et les flatteurs se trompent sur les 
opinions du maître. L'opinion que l'on a gêné- 



U8 

ralement de la force des préjugés religieux est 
de beaucoup exagérée, et le monument n'est pas 
loin qui mettra un terme à l'influence du clergé 
et à l'hypocrisie forcée qu'elle produit, en faisant 
voir que ceux qui y sont directement soumis 
sont dans une très-faible minorité. Le parti de 
l'incrédulité n'a qu'à connaître sa force pour 
secouer entièrement le joug de la superstition , 
et depuis quelque temps il fait des pro]orès im- 
menses vers ce but. L'influence au reste du 
clergé n'est qu'apparente; elle est tyrannique , il 
est vrai, sur les matières de formes , mais quand 
au fond personne ne se soucie de lui. Même 
autrefois elle ne fut pas assez forte pour empê- 
cher l'élection de M. Jeflerson , qui refusait pu- 
bliquement toute croyance à la .bible. Aujour- 
d'hui elle pourrait encore beaucoup moins. 
Dans SO ans elle ne pourra plus rien. 



LETTRE VI. 



De l'administratioîi de la Justices 



Bruxelles, janvier 1832, 

Ma vie a été bien agitée. Le sort m'a placé 
dans beaucoup de positions singulières , sou-^ 
vent contradictoires les unes aux autres. J'ai 
toujours obéi à ses décrets , curieux de voir où 
me mènerait le fil de l'eau sur laquelle j'étais 
embarqué; et, ma foi, je ne m'en suis jamais 
trop mal trouvé, et j'ai cueilli bien des fleurs 
sur les rivages où j'ai été transporté sans trop 
savoir comment; et souvent la plage que je 
m'attendais à trouver la plus aride a été celle 
qu'en abordant j'ai trouvée la plus fertile en 

13» 



150 

sensations agréables. En voici un exemple : 
Établi dans un pays neuf comme celui que je 
vous ai décrit , des revers de fortune rendirent 
ma position financière embarrassante. A l'âge de 
vingt-six ans, je me fis avocat. J'acbetai d'un 
de mes voisins , qui quittait la pratique , sa bi- 
bliothèquepro/è««70/^ne//epourunepairedebœufs 
comptant et un billet à long terme, et je me mis 
à étudier le droit pendant la saison morte de l'hi- 
ver, tout en donnant mes soins à ma plantation. 
Je me tirai d'affaires. Mais oùje m'attendais à ne 
trouver qu'une corvée extrêmement désagréable, 
une occupation tout-à-fait opposée à mes goûts , 
mes habitudes et mes idées précédentes , je ren- 
contrai une profession extrêmement attachante, 
que j'ai suivie depuis avec enthousiasme et dontje 
ne parle jamais qu'avec plaisir. Chez nous l'avo- 
cat est le premier homme de l'état , c'est là la vé- 
ritable aristocratie du pays , et outre l'influence 
morale et politique dont il jouit, sa vie est une 
suite continuelle d'occupations intéressantes où 
il est à la fois acteur et spectateur. Rien en effet 
pour moi n'est comparable à l'intérieur d'un 
tribunal . J'y passerais ma vie avec plaisir, même 
si j'étais forcé à m'y taire. On parle du théâtre! 
ce n'est qu'une bien faible et bien gauche copie 
d'une cour dejustice. Ici . nous avons la réalité. 



151 

Tragédie, farce, drame, comédie, tout s'y trouve, 
et les acteurs sont bien meilleurs , parce que ce 
qu'ils représentent sont les passions qu'ils sentent 
vraiment. Je parle des parties et des témoins. 
Il faut avoir pratiqué pour connaître le plaisir 
qu'il y a à poursuivre une idée , à dénicher une 
loi qui semble vous éviter au travers de vingt 
volumes , à la forcer d'un retranchement dans 
l'autre. Lorsque vous la tenez enfin, après avoir 
vérifié mille citations , quel triomphe ! C'est bien 
autre chose que d'avoir attrapé un renard 
rouge , après une course de vingt milles ? Vous 
arrivez à l'audience : avec quel plaisir vous 
jouissez de la surprise que votre trouvaille cause 
à la partie adverse. Il veut remettre la cause. 
Vous ne le permettez pas ; il faut plaider in- 
stanter. L'audition des témoins commence. Tous 

sont pour lui jusqu'à ce que vous les 

examiniez. Je ne connais rien de plus amusant 
que d'examiner un témoin moitié sot , moitié 
fripon, et bien endoctriné par la partie adverse 
devant un bon jury. Quel art il faut pour le 
faire se contredire, et avec quelle facilité, après 
cela, on détruit l'édifice du raisonnement de son 
adversaire ! Les plaidoiries viennent après : 
alors on est acteur, c'est là le plus beau du mé- 
tier; et lorsque l'on s'en tire bien , que l'on perde 



162 

ou que l'on gagne la cause , on emporte la cou- 
science d'avoir fait tout ce qu'il était possible 
de faire, et votre client même , perdant , se joint 
aux suffrages unanimes de l'assemblée et du 
tribunaL De manière que quel que soit le sort 
de la cause , elle fournit toujours un moyen 
de triomphe à l'avocat. Je ne puis parler de 
cette profession que con amore , car les heures 
les plus heureuses de ma vie sont celles que j'y 
ai dévouées , et je vais tacher tant bien que mal 
de vous donner un aperçu , bien imparfait 
sans doute, de l'administration de la justice aux 
États-Unis. Je tâcherai de le mettre dans le 
meilleur ordre possible , mais je vous préviens 
d'avance que je n'ai aucun livre avec moi , que 
par conséquent je ne puis citer mes autorités , 
comme cela devrait en être le cas. Je serai aussi 
obligé de me servir de beaucoup de mots tech- 
niques , parce que , vu la diflérence des lois , ou 
ils n'ont pas de traduction en français., ou s'ils en 
ont une ,jerignore. Je m'abstiendrai de faire au- 
cune comparaison entre le système américain et 
le système français , parce que le dernier ne m'est 
pas aussi familier, et parce que chacun pourra 
les faire. 

Notre gouvernement et nos institutions sont 
une expérience. Il est vrai que près de deux 



153 

générations se sont écoulées depuis la révolu- 
tion à laquelle les États-Unis doivent leur exis- 
tence, et que jusqu'ici, si l'on considère les 
progrès que nous avons faits de toutes les ma- 
nières , il faut convenir que notre essai n'a pas 
mal tourné. Mais, comme j'ai eu déjà l'occasion 
de vous le dire , le principe de notre gouverne- 
ment est tout-à-fait nouveau et très-peu connu 
hors du pays. Il consiste dans la souveraineté 
de la loi , et dans la suprématie accordée à ses 
ministres et à ses interprètes. 

Il devient donc important d'examiner l'ori- 
gine de la loi et ses difïe rentes espèces. 

Le peuple aux États-Unis étant souverain , 
non seulement en théorie et de droit comme 
partout , mais en pratique et par la loi écrite du 
pays , il lui a plu de se donner une constitution 
et de remettre en certaines mains l'exercice de 
son pouvoir suprême. Tant donc que la consti- 
tution existe , elle est la loi joaramoî/w^, tout-à-fait 
suprême , à laquelle tout doit céder. Le peuple 
l'a faite , le peuple seul peut la défaire ou 
l'amender ; jusque là elle est exécutoire dans 
toutes les cours de justice, et aucune loi qui lui 
est contraire ne peut exister. Voilà la grande 
différence entre l'Angleterre et les États-Unis. 
En Angleterre , d'après la loi du pays , le parle- 



154 

ment britannique , composé du roi , des pairs et 
des communes , est absolu et ne connaît aucun 
frein à son autorité. Il peut se reconstituer 
lui-même , comme il l'a déjà fait plusieurs fois 
dans l'histoire, et comme il est occupé à le faire 
maintenant. Aux États-Unis ce pouvoir ne réside 
que dans le peuple assemblé en convention ou 
exprimant sa volonté de toute autre manière 
aussi explicite. 

Tout le droit américain dérive donc de la 
déclaration solennelle d'indépendance faite , le 
•4 juillet 1776, par le congrès américain. Le 
peuple s'y reconnaît libre , indépendant et sou- 
verain , et jusqu'à ce que par une déclaration 
nouvelle et aussi solennelle il se soit donné 
un maître , il l'est de fait et de droit. 

Comme je vous l'ai déjà dit , la constitution 
présente des États-Unis fut adoptée par une 
convention en 1788; elle a été amendée déjà 
plusieurs fois , et jusqu'à ce qu'elle soit chan- 
gée, elle nous gouverne. Ah! puisse-t-elle le 
faire encore long-temps et continuer à protéger 
nos progrès ! c'est à elle en grande partie qu'ils 
sont dus. Elle est l'arche du Seigneur, malheur 
à qui y touche ! 

Mais outre la constitution des États-Unis , 
chaque état a la sienne. Quelques-unes plus 



155 

anciennes, d'autres plus nouvelles que celle 
(les États-Unis. Il y en a même une ou deux qui 
sont antérieures à la révolution , et portent 
encore le nom de chartes, étant censées avoir 
été octroyées par les propriétaires ou par 
la couronne. Lorsqu'un territoire atteint une 
population de quarante mille âmes , il est auto- 
risé par un acte du congrès à convoquer une 
convention et à se donner une constitution, qui 
doit être approuvée par le congrès , avant que 
le nouvel état ne soit admis dans l'Union. Au 
reste , faire une constitution aux Etats-Unis , où 
l'on a tant de modèles devant soi , n'est pas 
difficile. Lorsque le peuple d'un état croit dé- 
couvrir des défauts dans la constitution, il ne 
se révolte point : il n'y a point d'émeute ; on 
tâche tout bonnement d'élire des membres à la 
législature, qui consentent à convoquer une 
convention. L'état de Virginie en offre un 
exemple remarquable. Depuis long-temps, deux 
partis y étaient en présence, dont l'un voulait 
renverser la constitution. Ce qu'il y trouvait 
surtout à redire , était la fixation d'un cens élec- 
toral et la répartition de la représentation , qui 
donnait toute l'influence et le pouvoir à la 
partie de l'Etat la plus anciennement habitée , 
tandis que la plus nouvelle , quoique maintenant 



156 

îa plus riche, était tout-à-fait sacrifiée. Ceux qui 
trouvaient un avantage à l'ancienne constitution 
îa défendaient^ les autres l'attaquaient. Les 
partis étaient presque égaux, et depuis plusieurs 
années toutes les élections roulaient sur cette 
question. La législature enfin , ne voulant pas 
trancher la question , ordonna par une loi , qu'à 
la prochaine élection chacun ajouterait à son 
vote les mots de convention ou de no conven- 
tion, et que la majorité déciderait. En efiet, le 
parti des novateurs réussit par une faible majo- 
rité. La convention fut convoquée , et jamais 
peut-être ne siégea une assemblée si remar- 
quable par ses talens , ses vertus et son expé- 
rience. Tous les hommes marquans de l'Etat y 
furent élus, car tout le monde est éligible à 
une convention , quelque place qu'il remplisse 
d'ailleurs. Ainsi les membres du congrès, les 
anciens présidens, les juges, tant des États- 
Unis que de l'État, les officiers de l'armée 
fédérale et de la marine, toutes personnes inéli- 
gibles par leur place, s'y trouvèrent réunis. 
Après une session très-longue et très-orageuse , 
ils adoptèrent une constitution qui fut soujnise 
au suffrage du peuple , et passa ainsi à une faible 
majorité et est devenue la loi fondamentale de 
l'Etat. Cette constitution étend le droit électoral 



137 

à tout homme blanc payant des taxes , égalise la 
représentation et change complètement l'orga- 
nisation des tribunaux. Ne vaut-il pas mieux s'y 
prendre ainsi pour réformer les institutions, que 
de s'entr'égorger pendant quelques années pour 
n'obtenir que l'anarchie ou le despotisme? 

La constitution des Etats-Unis est au-dessus 
de celles des États, de manière que si quelqu'une 
de celles-ci contenait des provisions contraires 
à celle-là, elle serait nulle de plein droit. 
Si , par exemple , une convention d'État adop- 
tait des magistratures héréditaires ou des titres 
de noblesse , cet article serait considéré comme 
non avenu, et les cours de justice lui refuseraient 
toute exécution. La constitution est donc , res- 
pectivement pour les États-Unis et pour chaque 
État , la plus haute loi , et celle contre laquelle 
aucun pouvoir ne peut législer. 

Les traités avec les puissances étrangères sont 
l'espèce de loi qui tient le second rang en 
dignité. D'après la constitution ils sont la loi 
suprême du pays. De façon que toute loi peut 
être abrogée ou amendée par un traité. Cette pro- 
vision est extrêmement remarquable en ceci : 
que les traités sont négociés par le pouvoir exé- 
cutif tout seul , et qu'ils sont ratifiés par le pré- 
sident et le sénat seulement; de façon que la 

14 



1S8 

constitution semble donner à ces deux pouvoirs 
la faculté de détruire à eux seuls des actes 
auxquels la chambre des représentans a aussi 
concouru. Cette provision pourtant est sage. Car 
s'il devient nécessaire pour faire un traité de 
modifier une loi , il est bon de simplifier autant 
que possible les moyens de le faire. D'ailleurs, 
comme toute loi de finance doit d'abord être 
portée à la chambre des représentans, il en 
résulte que tout traité qui aurait une influence 
sur les finances de l'État ou nécessiterait une 
dépense pour être mis à exécution, ne peut 
l'être sous ce rapport que d'après un acte des 
trois pouvoirs, présenté d'abord à la chambre 
des représentans. Il s'établit donc toujours un 
compromis entre les deux chambres , et le sénat 
ne ratifie qu'après être sûr que les représentans 
voteront les fonds. Au reste, cette question est 
encore un peu obscure et ne pourra , comme 
beaucoup d'autres, être éclaircie que par des 
décisions judiciaires. 

La troisième espèce de loi qui obtienne aux 
États-Unis, sont les statutes, ou lois écrites. Ce 
sont les actes passés par le sénat et la chambre 
des représentans et approuvés par le président. 
On les publie à mesure qu'ils sont passés, et de 
plus à la fin de chaque session. Il en existe déjà 



159 

plusieurs éditions avec des notes et des renvois 
aux décisions des tribunaux qui en expliquent le 
sens. Mais ceci n'est qu'une bien faible partie de 
laloi écrite. En matière politique ou criminelle, 
en général les lois des États-Unis suffisent dans 
les cours fédérales ( à moins qu'elles ne jugent 
d'après Isilexloci, comme je l'expliquerai après); 
mais en matière civile et dans les États , cela est 
bien différent . D'abord toute la loi écrite an glaise , 
depuis le commencementjusqu'au -4 juillet 1776 
obtient. Ensuite les lois promulguées par la 
législature de l'État depuis le commencement. 
Dans quelques États , comme la Louisiane , 
le Missouri , le Mississipi , les ordonnances fran- 
çaises et espagnoles ont aussi leur part de 
pouvoir. D'après la constitution des États-Unis, 
leurs lois sont supérieures à celles des États dans 
les cas très-rares où ces deux puissances peu- 
vent législer sur la même matière. Mais ce qui 
vient compliquer de plus la matière , c'est qu'un 
statute ne doit jamais être pris isolément , mais 
qu'il est censé faire partie et être le complément 
de tous les statuts in pare materia. Une loi donc 
passée hier abrogeant une loi passée il y a vingt 
ans , remet en vigueur sans s'en douter une loi 
passée il y a cent ans , qui ne se trouvait abrogée 
que par une clause de la loi d'il y a vingt ans. 



160 

Dans les dispositions contradictoires, la der- 
nière loi a toujours l'avantage, à moins pourtant 
que le sens n'en soit obscur , dans lequel cas il 
faut l'expliquer partout ce qui a été législé sur 
la même matière auparavant et surtout par les 
décisions des tribunaux. Des règles d'explica- 
tions générales existent pourtant : par exemple , 
tout statut pénal doit être construit en faveur 
des prévenus; tout statut fiscal en faveur du 
fisc ; tout statut civil de la manière la plus 
équitable ( mot technique qui a un sens parti- 
culier que je vous expliquerai plus tard): mais 
partout où le sens est clair, le statut doit être 
entendu à la lettre. Le maxime étant sic lex 
scripta est. 

Nous arrivons enfin à la quatrième espèce de 
loi ; celle vraiment qui embrasse , vivifie et har- 
monise toutes les autres. Je veux parler de la 
coimnon îaw ou coutume. Comment vous la 
définir ? Incube gigantesque qui s'étend depuis 
les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ; être 
invisible qui nous enveloppe comme l'air que 
nous respirons , elle est une , et pourtant con- 
stamment changeante. Sybille mystérieuse , 
elle a toujours une réponse satisfaisante pour 
celui qui la consulte; mais divinité douce, elle 
permet à ses pontifes de concilier comme ils 



161 

peuvent ses oracles contradictoires , et change 
sa volonté suivant leur dernière décision. Son 
pouvoir couvre, explique, modifie tout; depuis 
la constitution jusqu'à l'évangile, tout y est 
soumis : les peuples , les rois et les pontifes , 
nobles ou roturiers , esclaves ou maîtres , tous 
sont égaux devant elle. Mais si sa puissance est 
irrésistible, elle n'est pas tyrannique. Elle est 
toujours prête à écouter un bon avis , à en pro- 
fiter et à régler tout pour le mieux. 

Comment pouvoir vous expliquer autrement 
l'existence de cette loi, qui a son origine, si vous 
en croyez les auteurs légaux, dans les coutumes 
des anciens bretons, qui fut modifiée par les lois 
et les usages des Anglo-Saxons; qui, sous les 
Normands, se mêla à la doctrine féodale; qui 
suivit pas à pas les progrès des lumières et fut 
toujours l'expression exacte des besoins de la 
nation? Où la trouver pour vous la montrer? 
Elle change chaque jour dans chaque État. Sir 
William Blackstone, dans son savant commen- 
taire , l'a prise pour ainsi dire au vol , et en a 
fait un portrait qui devait être très ressemblant 
à l'époque et en Angleterre; on l'y reconnaît 
bien encore , mais elle est bien changée et amé- 
liorée depuis. Cependant Blackstone est toujours 
une autorité. Elle consiste en maximes géné- 

U. 



16â 

raies , souvent contradictoires , surchargées de 
divisions, de distinctions, de décisions, que 
l'on explique encore peur de s'entendre ; 
d'nu côté . par exemple , Milord Coke vous dit 
très-gravement que le sens commun est une 
partie de la comnion lato ( is part and parce! of 
the laiv of England) : que n'ai-je son livre pour 
pouvoir citer...! mais un peu plus loin il vous 
ajoute que la religion chrétienne, comme elle est 
entendue par l'église anglicane de son temps , 
est aussi une portion de la même coutume. En 
suite il vous dit que la common lato existe de 
temps immémorial. Il explique après que le 
sens commun dont il parle n'est pas celui de 
tout le monde, mais un sens commun légal 
moulé prohahlement sur l'intérieur de la per- 
ruque des juges de son temps. 

Mais à quoi sert-il de vous montrer les absur- 
dités apparentes de la common law? Je pourrais 
vous en entasser des volumes. Ce serait une bien 
petite tache à la beauté des institutions qu'elle 
a créées. Etpuis ces absurdités existent-elles main- 
tenant ? Peut-être en Angleterre , si j'en crois 
lord Brougham et Jérémie Bentham (homme 
à système et trop passionné pour être légère- 
ment pris pour guide), mais en Amérique je puis 
afiirmcr qu'elles ont presque toutes disparu. 



163 

En Angleterre il existe un parti tenant aux 
vieilles erreurs du temps passé ; il est possi- 
ble qu'avec les perruques et les robes des tri- 
bunaux il ait gardé la peine forte et dure, 
le jury de ventre inspiciendo, le wadgerofhattel, 
et le ivadger oflaw : je ne le crois pas cependant; 
mais en Amérique, où le passé n'a pas de parti , 
où toute la nation s'élance dans un avenir de 
gloire , de lumière et de prospérité , elles ont 
toutes disparu dans la pratique , et l'on peut dire 
emphatiquement que le sens commun forme la 
plus grande partie de la common law améri- 
caine. 

La loi commune existe avant toute constitu- 
tion, toute loi écrite et même tout tribunal, 
car c'est elle qui règle la manière de procéder 
dans les chambres législatives , et même dans 
les conventions. C'est elle qui indique la ma- 
nière de rédiger les statuts , et dès qu'un tri- 
bunal est créé, c'est elle qui l'investit à l'instant 
de tous les pouvoirs nécessaires à sa conserva- 
tion, qui règle la manière d'y procéder, fixe 
l'étendue de sa juridiction et les fonctions res- 
pectives de ses difiérens officiers. Il est vrai 
que de temps en temps un statut vient étourdi- 
ment se jeter au travers de sa marche , mais le 
grand tout l'absorbe , l'harmonise , le coordonne 



164 

avec la masse de la législation , le commente , 
l'explique jusqu'à ce que le fond soit oublié et 
que l'on ne connaisse plus que les décisions aux- 
quelles il a donné lieu. Y a-t-il un entre cent 
avocats anglais , ou mille américains qui aient 
lu les fameux statuts de Donis ( qui règlent la 
possession des biens de main morte et les tenu- 
res féodales), ou le statut -offrauds (qui règle les 
garanties réciproques en matière mobilière)? 
On les cite cependant tous les jours, ou, pour 
mieux dire, on cite l'incrustation de décisions ju- 
ridiques qui les recouvrent. 

Mais, me demandez-vous, où donc la trouver, 
où donc l'étudier votre comnion laio ? D'abord 
dans les livres élémentaires, c'est-à-dire les 
traités nombreux publiés sur l'ensemble de la loi 
ou ses différentes parties par des magistrats émi- 
nens , qui prennent soin de citer les décisions 
des cours sur lesquelles ils s'appuient. On en 
fait tous les jours de nouvelles éditions avec des 
notes explicatives, des changemens que la loi a 
reçus depuis le temps , et la dernière édition est 
toujours la meilleure. Ensuite dans les rapports 
des décisions des tribunaux supérieurs , car 
chaque cour suprême paie un rapporteur, dont 
l'oftice consiste à publier les décisions de la 
rour avec les motifs qui l'ont fait prendre, et un 



165 

narré succinct de la cause. Comme ces livres de 
rapports se multiplient à l'infini tant en Angle- 
terre qu'aux États-Unis , on a inventé des Z>i- 
^65^65, c'est-à-dire des tables raisonnées, par ordre 
alphabétique , des matières de toutes ces décisions 
qui vous renvoient à la cause la plus importante 
ou explicite de l'espèce , et abrègent de beau- 
coup le travail de la recherche. 

Lorsqu'une question douteuse de droit se 
présente devant une cour inférieure, elle la dé- 
cide d'après les décisions de la cour d'appel de 
laquelle elle dépend, si cette cour a déjà décidé- 
Dans le cas contraire , la cour écoute les déci- 
sions des tribunaux anglais , de ceux des États- 
Unis ou des autres États, et les opinions des 
jurisconsultes fameux, comme renseignemens 
seulement, leur accordant plus ou moins de poids 
suivant la réputation des juges qui les ont émi- 
ses. Ensuite elle décide, le juge chargé de déli- 
vrer l'opinion de la cour le faisant tout au long 
par écrit , et répondant aux raisons données par 
les avocats. Cette opinion , qui reste au greffe , 
devient la loi de ce tribunal jusqu'à ce qu'elle 
ait été détruite (reversed) par une cour supé- 
rieure. Chaque partie qui se croit lésée par cette 
opinion peut en appeler à qui de droit, et ce 
n'est que quand la cour suprême des Etats- 



106 

Unis ou de l'État a décidé , que la loi a été fixée 
sur la matière. Et encore, comme il n'y a jamais 
eu deux cas entièrement semblables , il est tou- 
jours facile à la cour supérieure de découvrir 
quelque circonstance suffisante pour détruire 
l'analogie apparente et lui permettre de réfor- 
mer la première décision. C'est ce que nous 
autres du métier appelons, par manière d'bila- 
rité , fendre un poil en quatre ; ce qui n'est pas 
une des occupations les moins agréables de la 
profession. 

C'est donc surtout dans les cours que la loi 
s'apprend ; les juges sont ses professeurs , leurs 
opinions de véritables leçons , comme les plai- 
doyers des avocats de véritables thèses. Cela est 
si vrai qu'en Angleterre il n'existe pas de chaire 
de common lato ^; ceux qui se destinent au 
barreau étant reçus dans les études des praticiens 

' Il est vrai qu'en 1758 sir W. Blackstone fut nommé 
professeur d'une classe de common law fondée à l'univer- 
sité d'Oxford , par M. Viner. C'est à cela que nous sommes 
redevables de ses excellens commentaires, mais après lui 
la chaire de common law est entièrement devenue une si- 
nécure. Un je<ine homme qui se destine au barreau n'en 
pouvant apprendre assez à l'université, et pour les gens 
«lu monde, la lecture de Blackstone étant plus que suffi- 
sante. 



167 

les suivant aux tribunaux et vivant en commun, 
soumis à une discipline universitaire dans des 
bâtimens attenant aux palais de justice et ap- 
pelés the inns of courts , ne reçoivent d'autre 
enseignement que de la bouche des juges, vraie 
source et fontaine de la common laïc. 

Pour bien comprendre les différentes espèces 
de tribunaux qui existent aux États-Unis, il faut 
les envisager sous différens points de vue, et 
d'abord sous celui de leur origine. Or, toutes 
les cours ou ont été créées par la constitution , 
ou par une loi du pouvoir constitué , ou elles 
existent antérieurement à toute constitution et 
toutes lois de temps immémorial. 

Les cours de la première espèce sont la clef 
de la voûte sociale ; elles durent autant que la 
constitution , sont un des pouvoirs coordonnés 
de l'Etat et au-dessus de toutes les lois de la lé- 
gislature, qui ne peut changer leurs attributions 
ou leur en donner de nouvelles. La cour su- 
prême des États-Unis est de cette espèce. Sa 
composition et sa juridiction étant fixées par la 
constitution, ne peuvent être changées; et dans 
plus d'une occasion où le congrès avait jugé à 
propos par une loi de lui confier des fonctions 
additionnelles, la cour se déclara incompétente 
et considéra la loi comme nulle et non avenue. 



168 

Dans presque tous les États il existe des cours 
de cette espèce, mais vous ne pouvez vous at- 
tendre à ce que je vous donne un compte dé- 
taillé de la législation des vingt-quatre États. 
Elles se ressemblent au reste toutes tellement 
qu'en vous montrant celles des États-Unis et 
vous faisant observer les différences les plus 
saillantes partout où elles se trouvent, vous serez 
à même de vous former une idée générale du 
tout. 

En général la constitution , après avoir établi 
la cour suprême , laisse le soin à la législature 
d'établir les tribunaux inférieurs , de les répar- 
tir et de les modifier suivant l'intérêt du mo- 
ment. Ceci est nécessaire dans un pays où la 
marche de la civilisation est aussi rapide. Car 
il arriverait autrement que de vastes et popu- 
leux pays seraient dépourvus de tribunaux, 
tandis qu'il y en aurait trop dans l'endroit par 
où la colonisation aurait commencé. La loi qui 
crée ces cours , que l'on aipipeWestatufonj courts^ 
est la condition de leur existence et règle tout 
ce qui les touche. C'est à elles pourtant à expli- 
quer cette loi et se l'appliquer, toujours, bien en- 
tendu, sous la sanction hiérarchique de la cour 
suprême. Toutes les cours des États-Unis, 
excepté la cour suprême , sont de cette espèce , 



169 

qui comprend aussi presque tous les tribunaux 
d'État. Les cours martiales , militaires et nava- 
les , les cours de chancellerie ou d'équité, ainsi 
que les cours de corporation , en font générale- 
ment aussi partie. Les cours martiales doi- 
vent leur origine aux réglemens pour le gou- 
vernement de l'armée et de la marine , et répon- 
dent entièrement aux conseils de guerre. Les 
cours d'équité n'existent pas dans tous les 
États. Dans quelques-uns, elles sont établies 
par la constitution; dans d'autres leurs pouvoirs 
sont confiés aux juges ordinaires. Quant aux 
cours de corporations , elles sont accordées par 
la législature aux grandes villes , et sont char- 
gées de la police correctionnelle dans l'intérieur 
de la cité , et de régler les petits procès civils 
qui ne dépassent pas une certaine somme , qui 
varie dans chaque cas particulier. Toutes ces 
cours peuvent être détruites , modifiées et re- 
construites d'après le fiât de la législature. 

Les cours existant de temps immémorial, 
qu'on distingue par le nom de common law 
courts, sont celles qui administrent la justice en 
Angleterre ; l'origine du King's hench se perd 
dans la nuit des temps. Je crois, mais n'en suis 
pourtant pas sûr, que la cour des common pleas 
siégeant à Philadelphie existe pareillement de- 

15 



170 

puis la colonisation du pays , sans avoir été 
créée par aucune loi. C'est peut-être la seule 
cour de record dans ce cas aux États-Unis. 
Mais tous les juges de paix sont dans ce cas. 
C'est là le premier degré de la hiérarchie juri- 
dique. Leur existence est antérieure à toute 
constitution ou loi ; leurs fonctions , tant civiles 
que criminelles , ainsi que leur juridiction, sont 
fixées par la commonlmv. Elles senties mêmes en 
Angleterre qu'aux États-Unis. Il est vrai que 
leurs fonctions politiques ou administratives 
varient , ainsi que le mode de leur nomination 
et la somme à laquelle leur juridiction civile 
s'étend. Ces différens objets sont fixés par les 
constitutions , ou les lois de chaque État. Tous 
les juges de paix des États sont en commun 
aux États-Unis , et remplissent leurs fonctions 
auprès des cours fédérales ; ce sont les seuls 
magistrats qui jouissent de cette double capa- 
cité. 

Une autre manière d'envisager les diffé- 
rentes cours, est par leur dignité. Elles se divi- 
sent en cours of record et not of record. Celles qui 
sont de la première espèce , sont munies d'un 
greffe ou record qui est supposé rapporter fidè- 
lement tout ce qui s'est dit et fait par la cour, 
ou devant la cour depuis son origine , d'une 



171 

manière non interrompue. La vérité du record 
ne peut être mise en doute ni contredite dans 
aucun cas ; et j'ai vu une partie être mise hors 
de cour, parce que, par une erreur de nom , elle 
avait été marquée comme morte sur le record. 
C'est la vérité absolue; on peut l'inspecter, en 
payant le greffier, et en avoir des extraits sous 
le sceau de la cour, qui font foi jusqu'à ce 
que l'on prouve une erreur de copiste , ou un 
faux {diminution of record). Toutes les cours 
civiles et criminelles sont courts of record, et 
comme telles , jouissent en vertu de la common 
laiv du droit de punir par la prison et l'a- 
mende de toute insulte qui leur serait faite 
soit directement, soit en désobéissant à leurs 
ordres et arrêts. Ainsi, dès qu'une constitution 
ou une loi établit une cour et dit qu'elle aura 
un greffe, elle lui donne en même temps un 
pouvoir bien défini par la loi commune. Les 
cours martiales , les juges de paix , et quelques 
cours de corporation , ne sont pas de record ; 
tout y est censé fait d'une manière orale , et 
elles ne gardent aucun registre de leurs trans- 
actions. Il est vrai que les juges de paix, dans 
quelques États, sont autorisés à tenir certains re- 
gistres , mais ils ne jouissent pas de la sainteté 
du record et ne sont considérés que comme 
mémorandum. 



172 

Nous arrivons enfin à la distinction la plus 
importante entre les différentes cours, je veux 
parler de leur juridiction. Je vais tâcher d'ex- 
pliquer clairement la différence qui existe entre 
celle des cours fédérales et celle des cours 
d'État, faisant observer qu'en exposant la juri- 
diction des premières , j'expose aussi celle des 
secondes, car celles-ci ont juridiction pleine et 
entière en tout ce qui , par la constitution des 
États-Unis , n'a pas été attribué à celle-là. Je 
considérerai donc d'abord la juridiction civile , 
criminelle , d'équité et d'amirauté des tribu- 
naux fédéraux , d'après ce qui la leur donne : 
le lieu, la personne et la matière [jurisdictiori 
inloco, ùipersona, in suhjecta materia). J'ana- 
lyserai ensuite le système fédéral des États-Unis, 
et ferai voir de combien de cours il est com- 
posé , et leur juridiction originelle ou d'appel 
{original ou appellate). Je ferai ensuite la même 
chose pour les cours de quelques États. 

Pour commencer donc , la juridiction civile 
in loco des cours fédérales s'étend sur le district 
de Columbia, où est situé Washington , sur les 
terrains où cette juridiction a été cédée aux 
Etats-Unis par un acte spécial d'un État, et 
sur tout le territoire immense appartenant a 
l'Union , et compris hors des limites des Etats. 



173 

Dans tous ces cas , les cours suivent la lex loci 
ou jurisprudence locale. Il y a un peu d'incer- 
titude pour savoir si la juridiction des cours 
fédérales s'étend aussi , et jusqu'à quel point, 
sur les terrains des Indiens qui sont enclavés 
dans les limites des Etats. 

Leur juridiction civile in persona s'étend à 
toute cause où les États-Unis , un de leurs offi- 
ciers comme tel , ou un étranger, sont parties, à 
celles entre deux étrangers ou des citoyens d'É- 
tat différent , et enfin entre un État et le ci- 
toyen d'un autre État. Les cours sont encore , 
dansées cas, obligées de se conformer à la juris- 
prudence locale. 

Leur juridiction civile in suhjecta niateria 
embrasse tous les cas auxquels la constitution 
des États-Unis , les traités avec des puissances 
étrangères ou les lois des États-Unis donnent 
lieu, et dans ce cas, elle juge d'après la consti- 
tution et les lois des États-Unis : tout procès 
de la banque des États-Unis , par exemple, est 
porté devant ces tribunaux, parce que c'est une 
institution fédérale devant son existence à un 
acte du congrès. Tout le contentieux de l'admi- 
nistration des États-Unis et de son fisc leur ap- 
partient également. 

Aux États-Unis, comme en Angleterre, la 



174 

juridiction criminelle est confiée aux mêmes tri- 
bunaux. Il n'y a pas de cour civile et de cour 
cHminelle distincte. La Louisiane est le seul* 
État où cette distinction ait lieu et où il existe un 
tribunal dont la juridiction soit purement cri- 
minelle. Toutes les autres cours , tant d'État que 
fédérales, jugent, pendant les assises, des 
causes criminelles et civiles pêle-mêle. Pour que 
la juridiction criminelle des cours des États- 
Unis obtienne in loco , il faut que le crime ait 
été commis ou dans le district de Columbia , ou 
dans des endroits où cette juridiction a été 
cédée par un État , comme cela est le cas dans 
les forts, arsenaux et chantiers des États-Unis , 
ou hors des limites des États, ou enfin en 
pleine mer. Dans tous ces cas , excepté le der- 
nier, la cour applique la peine fixée par les 
lois locales ; dans le dernier , lc3 lois des États- 
Unis. 

Il n'y a que la qualité d'ambassadeur ou con- 
sul étranger qui donne aux cours fédérales 
lajuridiction criminelle in persona, et alors elles 
jugent toujours d'après la loi locale. 

Toute action rendue criminelle ou punie 
comme telle par la constitution , les traités ou 
les lois des États-Unis , donne à leurs cours la 
juridiction criminelle in subjecta materia ; ainsi 



175 

donc rébellion contre les Etats-Unis , fabrica- 
tion de fausse monnaie , attentat à la sûreté de 
la poste, etc., sont des crimes dont la connais- 
sance est réservée aux cours fédérales , qui se 
conduisent alors d'après les lois des Etats-Unis. 
Faites bien attention que les cours des Etats- 
Unis , étant créées par une loi , n'ont de juridic- 
tion que dans le cas compris dans cette loi, et 
que comme tout statut pénal doit être construit 
en faveur des prévenus , à moins qu'un crime 
ne soit bien clairement prévu par les lois , quel- 
qu'attentatoire qu'il soit à la paix et à la dignité 
des Etats- Unis ( comme est la phrase technique) , 
elles ne peuvent pas le punir. Le cas serait dif- 
férent si elles dérivaient leur pouvoir de la loi 
commune , parce que celle-ci a tout prévu. 

Avant de vous exposer en quels cas les cours 
fédérales exercent une juridiction d'équité ou 
de chancellerie (ce qui est synonyme) , il faut 
d'abord que je vous explique maintenant ce 
que c'est. Lors de la renaissance des lettres , les 
prêtres étaient presque les seuls lettrés , l'Église 
avait été presque la seule pendant long-temps 
à profiter de la découverte des Pandectes et les 
avait incorporées dans le Droit-Canon. Ce Droit 
devint plus ou moins celui de l'Europe au bout 
de quelques siècles , excepté en Angleterre , où 



176 

le pouvoir féodal des barons et l'esprit turbulent 
des communes résistèrent constamment à son 
introduction. De là naquit une lutte continuelle 
entre les tribunaux civils et criminels , où l'on 
suivait la coutume ou common laio , et les cours 
ecclésiastiques qui jugeaient suivant le Droit- 
Canon. Cette juridiction ecclésiastique existe 
encore en Angleterre pour toutes les causes de 
divorce, de preuves testamentaires , etc. ; mais 
aux États-Unis , elle est attribuée aux tribunaux 
ordinaires , excepté dans la Caroline du Sud , et 
peut-être encore un ou deux États qui ont des 
cours laïques particulières revêtues de cette ju- 
ridiction. Les tribunaux laïques cependant résis- 
tèrent avec succès aux empiétemens des juges 
ecclésiastiques en Angleterre , et restreignirent 
toujours de plus en plus leur juridiction. Mais 
cependant les chanceliers d'Angleterre , qui , 
dans ces temps reculés-, étaient toujours évê- 
ques, faisant en même temps les fonctions d' au- 
môniers et de directeurs de la conscience du roi 
( titres qu'ils conservent encore aujourd'hui) , 
s'arrogèrent un pouvoir discrétionnaire qui 
est descendu à leurs successeurs laïques dans 
tous les cas où les lois ordinaires n'offraient pas de 
remède. Ils étaient censés rendre la justice, non 
d'après des lois fixes , mais d'après leur con- 



177 

science et l'équité naturelle. Delà l'opposition 
que l'on fait toujours en anglais entre loi et 
équité. Il arrive souvent que la loi, suivant 
des décisions antérieures et des formes certaines 
et lentes , ne pourrait rendre vraiment justice 
aux parties , ou même déciderait injustement. 
Dans tous ces cas , c'est au chancelier qu'on a 
recours, et c'est lui qui donne un remède. Il a 
donc le pouvoir , par des tvrits particuliers , de 
suspendre tout procès dans les cours de lois , ou 
même de suspendre l'exécution de leurs juge- 
mens. Il ne peut pourtant jamais connaître d'une 
question de fait, mais quand elle se présente 
il doit la renvoyer devant un jury et une cour 
de loi qui lui fait le rapport du verdict, et lui , 
ensuite , statue au fond. Le chancelier procède 
seul, sans jury, sur des dépositions écrites, 
prises devant des commissaires. Son pouvoir 
est censé entièrem_ent discrétionnaire ; mais 
comme les décisions de ses prédécesseurs sont 
consignées dans des livres de rapports, il est 
obligé de s'y conformer, ainsi qu'aux formes 
reçues dans sa cour. Il ne rend pas de jugement, 
mais donne des ordres ou des défenses , et 
toutes les contraventions sont considérées 
comme une insulte à la cour , et punies par des 
amendes et emprisonnemens successifs , jusqu'à 



178 

ce qu'ils contreignent les parties récalcitrantes 
à l'obéissance. Il me serait difficile de vous faire 
comprendre cette juridiction sans vous en citer 
des exemples. Il faut vous dire d'abord que la 
cour de chancellerie est toujours ouverte, jour 
et nuit , tandis que les cours de loi ne le sont 
qu'à certain temps de l'année. Si, par exemple, 
tandis que j'ai commencé une action devant une 
cour de loi contre quelqu'un , il se dispose à se 
soustraire à la juridiction de la cour en quittant 
le pays , sur ma pétition au chancelier , il 
émettra le ivrit de ne exeat, par lequel il lui dé- 
fend de partir avant de lui avoir prouvé, contra- 
dictoirement avec moi, que mes intérêts n'en 
soufï'riront pas , ou d'avoir donné caution, soit 
pour son retour en temps utile, soit pour le 
paiement de la dette en cas de condamnation. 
Si une dispute existe sur la propriété d'un im- 
meuble et que la partie en possession abatte les 
maisons , coupe les arbres ou endommage la 
propriété , de quelque manière que ce soit , le 
chancelier donne une mjunction to stay waste. 
De même il peut par une injunction to staij pro- 
ceedings , défendre à une partie d'intenter un 
procès avant qu'un autre ne soit jugé, ou même , 
en cas de dol manifeste, défendre d'intenter une 
action avant d'avoir sa permission, ou faire 



179 

surseoira l'exécution d'un arrêt, afin|de sauver les 
droits d'un tiers. Dans tous les cas où il s'agit 
de fidei-commissaires {trustées) et de mineurs, 
le chancelier intervient pour s'assurer que jus- 
tice soit faite suivant l'intention du testateur ou 
du fondateur de la trust. Il peut ordonner l'exé- 
cution spécifique d'un contrat en expliquant ce 
que les parties ont équitahlement droit d'exiger 
les unes des autres , etc., etc. 

Les États-Unis n'ont pas de chancelier. Quel- 
ques États en ont ; d'autres ont des Cours de 
chancelleries avec plusieurs degrés d'appel; 
d'autres enfin n'en ont pas , mais dans ce der- 
nier cas les pouvoirs de chancellerie sont con- 
fiés aux juges ordinaires: de façon que, si d'un 
côté, comme juges de loi , ils prennent connais- 
sance d'une 'action, de l'autre, comme juges 
d'équité , ils défendent aux parties et à eux- 
mêmes de passer outre. Cela est le cas des cours 
fédérales : elles peuvent enjoindre les cours 
d'États et celles des États-Unis, en suivant la 
hiérarchie. D'après ce que j'ai dit, il est facile 
de voir que la juridiction équitable des cours 
fédérales est coextensive à leur juridiction ci- 
vile, puisque , pour ainsi dire , elle n'en est que le 
complément; et comme celle-là, lorsqu'elle 



180 

s'applique in loco et in persona, elle suit la juris- 
prudence locale. 

Nous arrivons enfin à la juridiction d'ami- 
rauté, qui appartient entièrement aux cours 
fédérales. Elles jugent d'après le droit maritime 
universel , et les lois des États-Unis particu- 
lières à la matière ; leur manière de procéder 
dans tous les cas in personam , est celle de la 
common law , c'est-à-dire un jury et l'audition 
orale des témoins , et dans tous les cas in rem 
les formes du droit civil , c'est-à-dire sans jury 
et par dépositions écrites. Elles sont toujours 
obligées cependant de se conformer aux déci- 
sions antérieures des cours qui leur sont supé- 
rieures dans la hiérarchie , de façon que même 
le droit maritime et l'équité sont réglés et font 
partie de la co^mnon law. 

Aucune cour ne peut prendre l'initiative en 
rien , excepté celle d'insulte flagrante à sa di- 
gnité , de façon que tout est ignoré jusqu'à ce 
qu'elles en aient reçu connaissance , d'après les 
formes voulues. Il arrive donc que les cours 
fédérales ne savent jamais ce qui se passe dans 
les cours d'États , à moins qu'une des parties ne 
vienne les mettre en possession des faits. Mais 
il existe begiucoup de cas où la juridiction des 
cours fédérales et des cours d'États est concur- 



181 

rente , par exemple , la juridiction civile in 
persona; car c'est un privilège que la constitu- 
tion a voulu donner à un étranger , que de pou- 
voir plaider devant les cours fédérales ; et il 
peut y renoncer , en portant son action devant 
une cour d'État , ou ne la récusant pas comme 
incompétente. La cour d'État n'est pas obligée 
de le connaître comme étranger, et une fois 
qu'elle est saisie d'une affaire , il est trop tard 
pour opposer des fins de non recevoir. Beau- 
coup de ces conflits de juridiction cependant 
n'ont pas encore été décidés et ne le seront 
qu'à mesure qu'ils seront portés à la cour supé- 
rieure des Etats-Unis. 

Tout le territoire des États-Unis couvert 
par les États, est divisé en c?û;rzc^5 judiciaires, 
dans chacun desquels siège une district court. 
Elle tient plusieurs termes par an , dans diffé- 
rentes villes du district , suivant des lois parti- 
culières , qui changent en raison des besoins de 
la population ; et outre cela , elle est toujours 
ouverte comme cour de chancellerie et d'ami- 
rauté. C'est à ces cours que toute affaire doit 
être d'abord portée. Il n'y a qu'un juge par 
district. 

Plusieurs de ces districts réunis forment un 
circuit , qui a une circuit court , composée des 

16 



182 

juges de districts réunis , et présidée par un 
circuit judge. Cette cour siège dans les différen- 
tes villes de son ressort , et sa juridiction se 
borne à écouter les appels des cours de districts, 
sur lesquels elle statue définitivement, si la 
somme en litige n'excède pas 5,000 dollars. De 
même que les autres cours , elle est censée tou- 
jours ouverte aux plaideurs , en chancellerie et 
amirauté devant le juge de circuit. 

Les sept juges de circuits se réunissent enfin 
à Washington , le premier lundi du mois de 
janvier de chaque année , et constituent la su- 
prême court ofthe United-States ,\eT^\vis\i^\ii tri- 
bunal du pays. Il est présidé par un des juges 
de circuit, qui a le titre de chief justice^ Cette 
place est remplie dans ce moment par le véné- 
rable John Marshall , un des plus profonds ju- 
risconsultes et des hommes les plus intègres et 
les plus éclairés qui aient jamais vécu. C'est à 
lui peut-être et à ses vertus qu'est dû beaucoup 
du respect dont ce tribunal est entouré. Le 
pouvoir de cette cour est immense, car c'est 
elle en dernier lieu qui décide de tous les points 
douteux de la constitution , et qui refuse d'exé- 
cuter les lois du congrès et des États lorsqu'elles 
lui sont contraires. Jusqu'ici elle a pleinement 
justifié la confiance que l'on a reposée en elle , 



183 

et je la regarde comme le premier pouvoir des 
États-Unis , et comme celui qui conservera tous 
les autres en harmonie, tant que la constitution 
sera la même. Sa juridiction est purement d'ap- 
pel , excepté dans les causes criminelles contre 
les ministres ou consuls étrangers, où elle a une 
juridiction originelle. 

Le district de Columbia et les territoires hors 
les limites des États , ont des cours particulières 
et provisoires , jusqu'à ce qu'ils deviennent 
États eux-mêmes. L'appel en définitive vient 
toujours à la cour suprême des États-Unis. 

Dans tous les États , excepté celui de la Géor- 
gie , un système à peu près semblable est suivi ; 
le nombre de degrés varie depuis deux à trois , 
mais partout il y a une cour suprême ou même 
deux, lorsqu'il existe des cours d'équité sépa- 
rées ; partout les cours inférieures siègent en 
difîérens endroits plusieurs fois par an , de ma- 
nière à amener la justice à la porte des plai - 
deurs. Chaque État a donc une unité légale , un 
tribunal qui rend les oracles de la conimon laiv 
de cet État et qui explique les lois de sa législa 
ture. Mais l'état de Géorgie en a huit! ! C'est 
le nombre des districts dans lequel l'État est di- 
visé. Dans chacun il y a un juge qui est élu 
tous les trois ans par le peuple, et qui tient, à 



184 

difTérens termes , en difFérens lieux de son dis- 
trict , deux sortes de cours , inferior court et 
superior court : la première est une cour de pre- 
mière instance ; la seconde une cour d'appel où 
il est aidé par un jury spécial ( c'est-à-dire choisi 
d'une manière particulière parles parties), de 
façon que l'appel d'une cause se fait devant le 
même juge qui est aussi revêtu des pouvoirs de 
chancellerie , et dont les décisions dans son 
district sont définitives, car il n'existe pas de 
cour suprême. Il y a donc huit common laivs en 
Géorgie , et encore elles changent tous les trois 
ans ! ! Système absurde qui n'a pas été introduit 
depuis long-temps , et ne saurait durer au mi- 
lieu d'une nation aussi éclairée. 

Toutes ces cours de record, tant celles des 
États-Unis que des États , sont chargées de main- 
tenir et faire exécuter la constiti]tion et les lois, 
chacune dans son ressort , et d'empêcher tout 
empiétement. Comme je l'ai déjà dit, la cour 
ne peut jamais prendre l'initiative , avant que 
la partie lésée ne vienne la saisir de sa 
plainte ; mais alors la constitution et les lois la 
revêtent de pouvoirs très-étendus , d'après la 
common laio , pour leur défense. Ce sont les 
writs ( ou pour me servir du vieux mot normand 
dont les anciens auteurs de loi font usage , les 



18o 

brefs ) , d'haheas corpus , de mandmnus et de 
quo warranta. 

Par le premier de ces brefs , la cour ordonne 
à toute personne qui s'est saisie de la personne 
d'une autre, d'avoir devant elle à tel jour, et 
heure , le corps d'un tel , ou de dire les raisons 
qui l'en empêchent. Ce bref est émis par le 
greffier d'après l'ordre d'un juge , sur la de- 
mande non seulement , des parties mais du pre- 
mier venu; il l'est toujours sans nul délai. La 
personne à qui il est dirigé doit représenter le 
sujet du bref au juge. Aucune autorité ne peut 
résister à l'exécution de ce bref. Si donc quel- 
qu'un est arbitrairement détenu par une auto- 
rité quelconque ; par exemple : une jeune 
personne enfermée par ses parens pour la for- 
cer à un mariage, un soldat par son offi- 
cier pour le contraindre à se réengager , un 
matelot retenu à bord après son temps de 
service expiré , un créancier prévenu ou cri- 
minel en prison plus long-temps que la loi 
ne l'autorise , un nègre arrêté sous prétexte 
qu'il est esclave, une religieuse renfermée dans 
un couvent, etc., etc. Dans tous ces cas, la 
partie lésée, par elle-même ou par un défenseur 
officieux, peut demander ce bref, et être menée 
devant le juge , qui statue sur la cause de son 

.16. 



186 

arrestation ou détention et la fait remettre en 
liberté s'il y a lieu. 

La cour pourtant sur un bref d'habeas corpus 
ne décide pas le mérite de la cause de l'arres- 
tation, mais seulement la légalité. Si, par exem- 
ple , un bref d'habeas corpus est adressé à un 
geôlier pour qu'il représente le corps d'un pri- 
sonnier qui se plaint d'être illégalement détenu 
et qu'il réponde au bref par une copie de l'écroue 
( commitment ) , faisant voir qu'il est détenu 
par l'ordre d'une cour qui a une juridiction 
compétente , cela suffit , car le prisonnier a 
d'autres moyens de faire juger le mérite de son 
arrestation , soit par un appel ou une plainte 
en cassation {ivrit of error ou bill of exception) ; 
mais s'il est détenu par ordre du pouvoir exé- 
cutif, d'un officier militaire , ou de toute autre 
manière illégale , la cour le fait immédiatement 
mettre en liberté , et de plus il a son action en 
dommages et intérêts contre son détenteur pour 
false imprisonment. 

Le îvrit de mandamus est accordé à toute 
personne lésée par le refus d'un officier public 
ou d'une corporation politique , de remplir son 
devoir. Il est d'abord accordé , sous une forme 
alternative , de faire telle chose , ou dire la rai- 
son du refus,. Ce n'est qu'après avoir entendu 



187 

les parties que la cour rend le mandamus pë- 
remptoire , s'il y a lieu. Si , par exemple , une 
personne a droit à une pièce de terre , en vertu 
d'une loi , et que l'administration des terres 
publiques se refuse à la lui donner ; si un homme 
a été nommé à une place , et que l'officier qui 
en est chargé se refuse à lui remettre son t revêt, 
lui faire prêter serment , ou le reconnaître en 
cette qualité ; si un juge de paix ou toute autre 
cour inférieure se refuse à exercer un acte de 
son ministère ; dans tous ces cas , le href les 
oblige à le faire , à moins qu'ils n'aient une 
excuse légale. Mais ce wnf n'obtient que lors- 
qu'il n'y a pas d'autre remède , et ne s'applique 
pas aux actes judiciaires ; car une cour supé- 
rieure peut bien , par un mandamus, ordonner, 
dans certains cas , à une cour inférieure , de 
prononcer î/n jugement, mais non lui dire quel 
jugement. Ce n'est qu'en appel ou cassation 
qu'elle peut prendre connaissance de l'arrêt 
prononcé. 

Le troisième tvrity celui de quo taarranto , 
est un bref par lequel la cour demande à une 
autorité constituée quelconque , de quel droit 
[hy îvhat warrant) elle s'arroge tel ou tel pou- 
voir. Sur ce îvritla cour juge au fond , et même 
en cas d'usurpation de pouvoir , et si la demande 



188 

du M^nVaétéfaite par une information criminelle , 
elle passerait sentence contre la partie coupa- 
ble. Ces trois ivrits sont la sauve-garde de la 
liberté du citoyen , en ce que le premier assure 
sa personne contre toute détention arbitraire , 
le second empêche la négligence des magistrats 
et les force à exécuter les lois , tandis que le 
troisième empêche tout empiétement de pou- 
voirs. Je ne puis concevoir de liberté civile là 
où des pouvoirs analogues à ceux que ces writs 
donnent aux cours n'existent pas. Le retard ou 
le refus d'obéissance à ces writs est puni extrê- 
mement sévèrement , comme insulte à la cour, 
non par une peine fixe , mais par un emprison- 
nement et des amendes qui se prolongent et se 
repètent jusqu'à ce qu'on ait obéi. Des pou- 
voirs aussi étendus ne sont pourtant pas dange- 
reux , parce que les cours n'ont point d'initia- 
tive , et que le fils ou la femme du juge seraient 
illégalement arrêtés ; il ne pourrait en prendre 
connaissance que si un tiers venait en porter 
plainte. 

Rien n'est simple comme l'organisation d'un 
tribunal en Amérique. Ceux des Etats-Unis sont, 
en général, composés d'un seul juge; c'est aussi 
le cas de presque tous les tribunaux inférieurs 
d'États. La cour supérieure des États-Unis est , 



189 

je crois, le tribunal le plus nombreux de l'Union. 
Les juges des États-Unis sont nommés par le 
président , avec le consentement et de l'avis du 
sénat pour tout le temps qu'ils se comporteront 
bien , et ne sont amovibles qu'en conséquence 
d'un jugement du sénat, siégeant comme court 
of impeachment ; car toutes les fois qu'un juge ou 
quelque autre fonctionnaire des États-Unis, 
fût-ce le président, donne lieu à des plaintes 
fondées dans l'exercice de ses fonctions , au ju- 
gement de la chambre des représentans , celle-ci 
le traduit devant le sénat , qui statue définiti- 
vement sur la plainte en destituant le fonction- 
naire. C'est là la seule fonction judiciaire du 
sénat, qui n'est pas, comme la chambre des 
lords en Angleterre , la cour de justice suprême 
du pays. 

Dans tous les États , excepté en Géorgie , où 
ils sont éligiblcs et changent tous les trois ans , 
les juges sont inamovibles , à moins d'être jugés, 
ou par le sénat ou par les deux chambres de la 
législature réunies. Dans l'État de New-York 
seulement , tout juge quitte ses fonctions à l'âge 
deCOans, ce qui prive le peuplede ses meilleurs 
magistrats. Presque partout ils sont nommés par 
le gouverneur. Dans quelques États pourtant 
ils sont élus par la législature. Ils sont partout 



190 

très-bien payés (peut-être pas eiieore assez pour- 
tant) , et jouissent d'une grande considération 
et de beaucoup d'influence. 

Le juge forme bien la cour à lui tout seul , 
mais il ne pourrait pas procéder sans les officiers 
de la cour, qui sont : le clerk , le sheriff et les 
avocats. Le clerk ou greffier , est un personnage 
très-important. C'est lui qui tient le record et qui 
émet les lorits ou ordres de la cour. Il est en 
général à la nomination des juges ou élu par 
le peuple , et est payé par les plaideurs pour 
chaque acte de son ministère. C'est lui qui ad- 
ministre tous tes sermens , dont il y a profusion 
dans une cour américaine. 

Mais le sheriff' {que dans les cours des États - 
Unis on appelle marshal) , est un homme bien 
autrement important. C'est l'huissier de la cour, 
tant au civil qu'au criminel. Il y en a un par 
comté , qui est l'officier de toutes les cours de 
l'État qui y siègent. De même dans chaque dis- 
trict des États-Unis , il y a un marshal qui exé- 
cute les jugemens de la cour et sert ses procès. 
Ce que je dis d'un de ces fonctionnaires s'appli- 
que donc à l'autre. Les marshals sont nommés 
par le président ; les sheriff's , en général , sont 
élus par le peuple des comtés ; cependant, dans 
quelques États,je crois qu'ils sont nommés par 



191 

les gouverneurs ou les législatures. Ces places 
sont extrêmement lucratives , mais elles entraî- 
nent une très-forte responsabilité , et les sheriffs 
sont obligés de donner de très-forts cautionne- 
mens. Quoique le sheriff' soit un homme qui sorte 
rarement de son bureau , et agisse presque tou- 
jours par ses députés ou remplaçans , dont il a 
un nombre illimité , cependant c'est lui qui est 
chargé de faire toutes les sommations, de servir 
tous les iDrits, c'est-à-dire de les communiquer 
aux parties ou de les exécuter lorsqu'ils lui sont 
adressés. C'est lui qui vend les propriétés des 
débiteurs , ou les arrête , s'ils ne peuvent payer 
autrement , et donne possession des immeubles 
en contestation à celui en faveur de qui la cour 
décide. 11 poursuit et arrête les prisonniers, les 
garde et les exécute s'ils sont condamnés. Enfin, 
la cour ne connaît que lui .C'est lui qui est respon- 
sable à la cour de l'exécution de ces writs , et doit 
endosser dessus chacun le leturn , c'est-à-dire le 
résultat. Par exemple , sur le dos d'un captas ad 
respondendum (sommation de comparaître), il 
endosse ou : exécuté tel jour , en donnant une 
copie à la partie ou à sa femme, etc. ; ou bien : 
Non est inventus , s'il n'a pas pu le trouver. De 
même sur un lorit de venditioni exportas, il en- 
dosse : j'ai vendu telle propriété tel jour pour 



192 

tant , et ai disposé des fonds de telle manière ; 
et ainsi du reste , tant au civil qu'au criminel. 
Tous ces writs, ainsi retoiiriiés , restent au 
greffe. Il a la faculté, lorsque le cas est litigieux, 
de faire un spécial return , c'est-à-dire de dé- 
tailler tous les faits qui ont accompagné l'exé- 
cution ou la non exécution du lurit , afin que la 
cour spécifie dessus. Il est investi d'un pouvoir 
auquel personne n'a le droit de résister. Il peut 
arrêter qui il veut , saisir et vendre toute pro- 
priété. Il a à ses ordres des huissiers , consta- 
bles , sergens , records , geôliers et bourreaux , 
autant qu'il en peut avoir besoin. Il peut non 
seulement requérir l'aide de l'armée des États- 
Unis , ou de la milice, mais il peut aussi ap- 
peler \eposse comitatus y c'est-à-dire , ordonner 
à tout habitant du comté de l'aider et de lui 
prêter main-forte. On l'a même vu ordonner au 
juge de descendre de son siège pour lui prêter 
son assistance à arrêter quelque malfaiteur ré- 
calcitrant. Enfin , c'est le pouvoir physique de 
la société ; personne ne lui résiste. Mais s'il est 
investi de pouvoirs aussi considérables , il est 
strictement responsable de tout ce qu'il fait. S'il 
se trompe , et m'arrête pour un autre , je le 
poursuis en dommages et intérêts, et même d'une 
manière criminelle s'il s'est permis des sévices 



193 

sans provocation. Je ne défends pas ma pro- 
priété contre lui , mais le rends responsable de 
tout dommage qui pourrait m'en résulter. La 
double responsabilité du sheriff est tellement 
bien équilibrée qu'il n'en résulte jamais de dan- 
ger pour la propriété ou la liberté individuelle , 
et les affaires se trouvent considérablement sim- 
plifiées en étant toutes réunies dans une seule 
main.Outre ces fonctions , le sheriff est aussi celui 
qui rapporte le résultat des élections tenues 
dans le comté ; dans quelques Etats il est aussi 
percepteur des contributions. Ces places sont 
très-considérées et très-recherchées , et sont 
entièrement payées par les parties. 

Mais quelque bien constituée que soit la 
cour , son enceinte resterait muette et déserte 
sans les avocats. Les tribunaux et les plaideurs 
ont certainement été inventés pour eux , car ils 
sont ceux à qui ils profitent le plus. Il n'y a aux 
Etats-Unis qu'une classe d'hommes de lois , 
lawyers, ce sont les avocats. Ils font les fonc- 
tions de notaires, procureurs, avoués, e^.c. ; 
leur titre légal est counsellorat laio ou conseillers 
es lois. Ils sont officiers de la cour, et comme 
tels prêtent serment de bonne conduite , e^t sont 
sujets à un système disciplinaire. Ils peuvent 
être suspendus ou même cassés par le tribunal. 

17 



19 A 

Ils sont admis sur un examen , qui a lieu en 
pleine cour, sans qu'aucun cours d'études préa 
lable soit nécessaire. 

Les États-Unis et les États emploient un 
conseiller auprès de chacune de leurs cours, mais 
cela ne le constitue pas ministère public. Les 
États-Unis sont son client , voilà tout. Il paraît 
dans toutes leurs causes civiles ou criminelles ; 
et comme ces dernières sont toujours poursui- 
vies au nom des États-Unis , ou du peuple de 
l'État , c'est lui qui plaide pour eux ; mais c'est 
bien le peuple lui-même, par son grand jury, 
qui poursuit. Il est payé comme tout autre 
avocat, en fournissant à la fin de chaque terme 
le compte de ses honoraires, que le juge cer- 
tifie. La place d'avocat des États-Unis est très- 
recherchée , parce qu'outre d'être assez lucra- 
tive , les États-Unis étant de très-bons cliens et 
payeurs , cela donne la précédence au barreau ; 
mais voilà tout , carie district attorney ( comme 
on l'appelle) peut être suspendu par la cour, 
ou même cassé comme tout autre praticien; 
rien ne l'empêche non plus de se charger 
d'autres causes, pourvu qu'elles ne soient pas 
contre les États-Unis. 

L'aTocat des États-Unis auprès de la cour 
suprême a le titre d'avocat - général ( attorney 



195 

général)^ il est le chef du barreau , le véritable 
ministre de la justice. Les cours étant tout-à-fait 
indépendantes, tant du pouvoir exécutif que 
du pouvoir législatif, ce n'est que comme partie 
que le premier peut paraître devant elles. 
Tous les district attorneijs reçoivent les ordres , 
les instructions , les consultations de Vattorney 
gênerai. Il donne des consultations aux officiers 
du gouvernement dans tous les cas douteux. 
Il ordonne de faire ou de cesser les poursuites 
partout où le fisc ou les États - Unis sont con- 
cernés. Mais c'est lui-même qui plaide leurs 
causes devant la cour suprême , ou même devant 
les cours de circuits , lorsqu'elles sont très- 
importantes. Il est considéré com.me faisant 
partie du cabinet du président. 

Mais, maintenant que la cour est constituée, 
il faut tâcher de vous la montrer en action. 
Mais pour cela il faut avoir des jurés. Quelque 
temps donc avant la tenue du terme , et suivant 
les délais requis par la loi , et qui varient dans 
chaque état , le clerk remet au sheriff deux 
writs de venire facias, par l'un desquels il lui 
commande de faire venir un grand jury , et par 
l'autre un ou deux pannels de quarante-huit 
petits jurés chacun, ayant soin de choisir boni 
et légales homines. Les qualités nécessaires 



196 

d'après cette clause, varient un peu dans les 
différens États ; cependant elles sont en général 
les mêmes que celles nécessaires pour voter, 
c'est-à-dire , d'être libre , majeur , et de payer 
une taxe quelconque. Pour être du grand jury , 
il faut de plus être housekeejjer , c'est-à-dire chef 
de ménage. Le sheriff çho'iûi les jurés en rotation 
sur une liste , qu'il a de tous ceux qui peuvent 
servir dans son ressort, de manière pourtant 
à ce que toutes les parties de son comté ou dis- 
trict soient aussi également représentées que 
possible. Il consulte aussi leur convenance, en 
appelant ceux qui ont d'autres affaires au lieu 
où se tient la cour, et laissant de coté ceux que 
cela dérangerait trop. Cela pourtant est obtionnel 
pour lui , car ceux qui sont appelés doivent 
venir. 

Au jour fixé par la loi , le juge et tous ceux 
qui ont affaire à la justice , ou sont attirés par 
la curiosité , se rendent à la court house. Aucun 
costume particulier ne distingue ni le juge , ni 
personne. L'on ne voit ni gendarmes, ni soldats 
d'aucune espèce. Une espèce de tribune reçoit 
le juge. C'est le hench , des bancs sont préparés 
de chaque côté, pour les jurés. Le clerk est 
assis à sa table , immédiatement au-dessous des 
juges. Les avocats, rangés autour d'une table 



197 

clans l'enceinte, qui leur est réservée. L'au- 
dience derrière. Le sheriff et ses gens, partout 
où ils veulent. Dès que la cour a pris sa place , 
le sheriff' ouvre la cour par une proclamation à 
haute voix. Tout bruit cesse , car ce qui n'était 
auparavant qu'une réunion composée de citoyens 
égaux, devient par le fait de la proclamation 
un tribunal. 

Le sAeny^a endossé sur les venireles, noms des 
personnes qu'il a choisies. Le clerck les appelle. 
Celles qui ne sont pas présentes , sont mises à 
l'amende , ou même , s'il n'y a pas d'excuses , 
emprisonnées pour insulte à la cour. On com- 
mence toujours par le grand jury. Il faut qu'il 
soit composé de plus de douze , et de moins de 
vingt-quatre personnes , en général de seize à 
vingt-trois. Dès qu'ils ont répondu à leurs 
noms , qu'ils sont entrés dans l'enceinte , que 
le juge a statué sur les raisons que quelques- 
uns d'entre eux donnent pour s'excuser, et qu'il 
a nommé un foreman ou président, le clerk 
leur fait prêter serment de s'enquérir de toute 
contravention aux lois qui a eu lieu dans le 
comté, et de le représenter k la. cour, n'accusant 
personne par malice , ne permettant à aucune 
crainte de les empêcher d'accuser personne , et 
de garder strictement secret tout ce qui se passe 

17. 



198 

devant eux, ou tout ce qu'ils apprendront. Ce 
serment prêté , le juge leur délivre ses charges, 
c'est-à-dire une espèce d'admonition dans 
laquelle il les instruit sur leurs devoirs, leur 
communique les changemens qui pourraient 
être survenus dans la loi criminelle , et appelle 
plus particulièrement leur attention sur telle 
ou telle loi, suivant les circonstances. Cela fait, 
le grand jury ou la grande enquête , {the grand 
inquestfor the countij) se retire dans la chambre 
qui lui est préparée. Il reçoit immédiatement 
un rapport de chaque juge de paix , de tous les 
prévenus qu'il a fait arrêter, ou pour la compa- 
rution desquels il a reçu caution, avec la cause 
de leur arrestation, et la liste des témoins à 
charge. Car si le sheriff on même tout citoyen, 
sur des présomptions légitimes , peut arrêter un 
individu, il faut que dans le plus court délai il 
soit mené devant un juge de paix , qui seul a le 
droit de l'écrouer ( commit) ou lui faire donner 
caution (Z)a^7) et qui est responsable en dommages 
et intérêts d'une détention illégale. Le juge de 
paix examine l'accusé et les témoins à charge 
et à décharge. S'il croit qu'il y ait lieu à suivre, 
il fait donner caution , non seulement à l'accusé, 
mais aux témoins à charge , et les représente 
comme nous avons vu au grand jury, le jour de 



199 

l'ouverture des assises. S'il n'y a pas lieu à 
suivre, il fait élargir l'accusé immédiatement. 

Le grand jury est muni par le district attor- 
ney d'un indictment ou acte d'accusation, au 
nom du peuple ou des États-Unis ou du jury 
lui-même , suivant les formes, locales ; ils en 
examinent la probabilité , en n'écoutant que des 
témoins à charge, et sans jamais questionner le 
prisonnier, qui peut toujours rétracter les con- 
fessions qu'il a faites devant le juge de paix. Car 
c'est une des premières maximes de la common 
laiv, qu'un prévenu ne peut rien dire contre son 
intérêt. Si le grand jury trouve qu'il y a proba- 
bilité de crime, le président endosse sur V in- 
dictment : a true hill , un vrai hill; mais s'ils 
croient le prévenu innocent , il écrit : ignoramiis, 
et le prisonnier est élargi de suite. Tous ces pro- 
cédés ainsi que l'audition des témoins , et pour 
cause facile à comprendre , sont tenus stricte- 
ment secrets. 

Mais ce n'est pas seulement les juges de paix 
qui ont droit de porter plainte devant le grand 
jury : ce droit appartient à tout le monde , c'est 
peut-être le plus sacré de tous les droits civi- 
ques. La plainte reste secrète , jusqu'à ce que 
le grand jury ait statué sur Vindictnient, que le 
district aitoiney rédige d'après ses ordres. Dans 



200 

les cas, aussi, de crimes contre les États-Unis ou 
l'État , leur avocat profère une plainte et un 
indictment en leur nom. 

Le grand jury a droit d'appeler devant lui , 
sous peine d'amende et de prison, tous ceux 
dont il croit le témoignage utile à éclaircirun 
fait. Lorsqu'il a des doutes sur un point de loi, 
c'est au juge à les éclaircir. Ses séances conti- 
nuent de jour en jour, dans le local qui lui est 
destiné, jusqu'à ce qu'il ait statué sur toutes 
les plaintes qui lui ont été présentées. Chaque 
jour il apporte à la cour les indictments sur les- 
quels il a statué , et le dernier jour de la cession 
fait un presentment général. C'est-à-dire, il fait 
un rapport de tout ce qui lui paraît être un mal 
dans l'état présent du comté , mais pourtant 
n'est pas de nature à donner matière à une 
accusation. Il dit , par exemple , que les routes 
sont mauvaises, que les magistrats de policé 
négligent leur devoir, que telle loi nouvelle- 
ment passée ne remplit pas son objet , que telle 
mesure devrait être adoptée par la législature. 
Ces presentments sont considérés comme l'ex- 
pression de la volonté du peuple , et la plus 
grande attention y est faite. Ils ne peuvent pro- 
noncer un indictment y ou faire un présçntmentf 
qu'il n'y ait au moins douze membres en sa 



201 

faveur, quel que soit leur nombre. Leur prése7it- 
ment fait, ils sont congédiés. 

Pendant que le grand jury s'occupe de recher- 
cher les criminels , et de les traduire devant la 
cour, le juge procède à l'appel nominal des 
petits jurés , pour s'assurer qu'ils se sont rendus 
à la sommation , et ensuite fait l'appel des 
causes. Ici la pratique varie un peu dans les 
différentes cours , chacune ayant des règles 
d'ordre qui lui sont particulières ; les diffé- 
rences pourtant sont si peu importantes , qu'en 
vous parlant des règles des cours où j'ai pra- 
tiqué , vous pourrez vous former aisément une 
idée des autres. 

En général les causes sont appelées trois 
fois : la première pour savoir où elles en sont , 
la seconde pour fixer le jour où l'on s'en occu- 
pera, et la troisième pour en disposer d'une 
manière ou d'une autre. On commence en géné- 
ral par les causes criminelles , afin d'élargir 
tout de suite les prisonniers qui seraient recon- 
nus innocens ; puis les causes civiles qui doivent 
paraître devant un jury , puis enfin les motions 
d'ordre , les questions de droit , et les causes 
en chancellerie , si la cour a cette juridiction. 

Voyons la manière de procéder dans une 
accusation capitale : l'accusé est amené devant 



W2 

la cour sous la garde et la responsabilité du 
sheriff; il se tient debout devant le juge, tandis 
qu'on lui dit que le pays représenté par un 
grand jury, l'accuse de meurtre, et qu'on lui 
fait lecture de V mdictment . Après , on lui de- 
mande ce qu'il plaide ; il répond qu'il n'est pas 
coupable et qu'il yeut être jugé par le pays , 
c'est-à-dire, par un jury; car s'il ne répondait pas, 
ou se confessait coupable, la cour, après l'avoir 
averti plusieurs fois des conséquences, serait 
obligée de passer sentence sur lui. Ce sont les 
seules questions que la cour ou le jury ou per- 
sonne aient le droit de faire à l'accusé sur le 
fond de son affaire. 

Il s'agit maintenant de former un jury pour pro- 
céder à son jugement. Le clerk appelle le premier 
qui se trouve surlejoaw^te/ (ou liste des jurés), et 
le plaçant en face du prisonnier , lui demande 
s'il veut être jugé par cet homme-là ; s'il dit que 
oui , on fait prêter serment au juré de décider 
entre le peuple et le prisonnier , et il va s'as- 
seoir sur son banc sous la garde d'un des gens 
du sheriff. Mais le prisonnier peut récuser un 
certain nombre de jurés, qui varie de vingt 
à cinquante , sans donner aucune raison , et 
autant qu'il peut en donnant une excuse légale. 
Si , par exemple , un juré a été témoin contre 



203 

lui lors de son examination devant le juge de 
paix, s'il a été juré dans la même cause à un 
autre terme , s'il a formé et exprimé une opinion 
sur son affaire qui l'empêche de pouvoir lui 
rendre justice , il peut être récusé tant par 
le prévenu que par l'avocat du peuple ; mais 
ce dernier ne fait presque jamais usage de cette 
prérogative. Il arrive souvent que les listes de 
jurés sont épuisées avant qu'on ait pu trouver 
les douze personnes nécessaires. Alors le sheriff 
est autorisé à appeler des talesmen , c'est-à- 
dire à prendre les premiers venus dans la salle 
d'audience d'abord , puis dans la rue , puis dans 
la viile , et enfin dans le comté , jusqu'à ce que 
l'on ait pu former un jury de douze hommes , 
contre lesquels le prévenu ne puisse pas récla- 
mer. Les jurés peuvent être examinés sous ser- 
ment quant à leur impartialité , et une fois que 
douze ont été choisis , ils sont enfermés sur 
leur banc sous la garde, du sheriff, de manière 
que personne ne puisse leur parler ou commu- 
niquer avec eux en secret. Gela fait, l'avocat 
chargé de poursuivre lit de nouveau l'accu- 
sation au jury , toujours en présence du pré- 
venu , développe ses moyens et introduit les 
témoins à charge. Chaque témoin introduit 
prête serment de dire la vérité, toute la vérité. 



204 

rien que la vérité ; il est ensuite examiné par 
la partie qui l'appelle ; lorsqu'il a fini , l'autre 
partie l'examine à son tour ( ce qui s'appelle 
cross examination) , puis la première le reprend, 
puis la seconde, et ainsi de suite jusqu'à ce que 
l'on en ait exprimé tout le suc. Cet ordre est 
toujours suivi tant au civil qu'au criminel. La 
cour et le jury peuvent faire des questions aux 
témoins lorsqu'ils le veulent , mais en général 
lie en laissent le soin aux avocats , qui s'en ac- 
quittent assez bien. C'est en effet là que se mon- 
trent leur talent et leur esprit de conduite. Plus 
de causes ont été gagnées par ce talent que par 
l'éloquence et l'érudition. 

Mais avant de permettre à l'avocat du 
peuple d'examiner un témoin, le conseil du pré- 
venu aura bien soin de faire toutes les objec- 
tions possibles. Car la loi du témoignage, peut- 
être la partie la plus logique de la common law, 
est pleine de distinctions extrêmement fines à 
ce sujet. Il y a , suivant cette loi, deux choses à^ 
considérer dans un témoin , la compétence et la 
crédibilité. Sa compétence doit être jugée par 
la cour avant qu'il puisse être examiné devant 
le jury , dont l'esprit se trouverait biaisé par ses 
dépositions quand bien même elles ne seraient 
pas légales. Si donc il ne connaît pas la nature 



I 



205 

du serment , s'il est uni par les liens du ma- 
riage avec le prisonnier , ou s'il a un intérêt 
d'argent, quelque petit qu'il soit, dans l'issue de 
la cause , il ne peut être entendu. 

Quant à la crédibilité du témoin , c'est entiè- 
rement au jury à en décider, en donnant à son 
témoignage tel poids qu'il lui plait. Outre cela , 
beaucoup de questions ne peuvent être posées , 
car un témoin ne doit dire que ce qu'il a vu ou 
entendu par rapport à l'affaire. Il ne peut ex- 
primer une opinion. Il ne peut rapporter des 
ouï-dire. Il ne peut être forcé à rien dire qui 
soit contre son propre honneur ou intérêt. 
Ainsi l'administration de chaque nouveau té- 
moin , et chaque question qu'on lui fait , donne 
souvent lieu à un débat dans lequel la cour 
seule décide, sans aucune intervention du jury. 

Si une des parties se troit lésée par la déci- 
sion de la cour, elle peut la rédiger par écrit, et 
le juge est obligé de la signer : c'est ce qu'on 
appelle prendre une exception (file a hill of ex- 
ception ) à la décision des juges , ce qui n'em- 
pêche pas la cause de passer outre , mais devient 
une question de droit a être jugée par une cour 
supérieure, et un moyen de cassation de l'arrêt. 

Après que l'avocat de l'État a fini son expo- 
sition et l'examen des témoins à charge, le 

18 



206 

conseil du prévenu produit les témoins pour la 
défense, et les examine contradictoireraentavec 
l'autre partie, de la manière que je vous ai déjà 
décrite. Souvent l'audition des témoins de cha- 
que côté dure plusieurs jours, pendant lesquels 
le jury est tenu de ne pas se séparer, et de ne 
pas parler de l'affaire , ou rien écouter à ce 
sujet. Le prévenu, ainsi que l'État , a le droit de 
forcer les témoins qu'il croit nécessaires à sa 
défense de comparaître. Cela se fait par un 
ivrit de suh pœna. C'est un ordre de la cour au 
témoin de se tenir prêt à testifier dans cette 
affaire , sous des peines d'amende et d'empri- 
sonnement suffisantes à le contraindre. 

L'audition des témoins terminée, le défenseur 
récapitule le témoignage contradictoire , et offre 
tous ses moyens de défense. En général, un 
prévenu emploie plusieurs avocats. Ils pîirlent 
tous les uns après les autres , le plus jeune com- 
mençant, et le plus ancien ou principal con- 
cluant. Après, l'avocat du peuple réplique. On 
peut lui répondre encore , mais c'est toujours 
l'accusateur, en matière criminelle, et le deman- 
deur, en matière civile, qui a le dernier mot. Les 
débats terminés , le juge récapitule toute l'af- 
faire aux jurés , leur explique la loi qui gouverne 
l'espèce , et sans préjuger leur opinion sur les 



207 
faits, leur indique celle qu'ils doivent entretenir 
sur la loi. Ce résumé s'appelle les charges du 
juge. Les parties peuvent prendre un Mil d'e^- 
ception à l'opinion légale qu'il manifeste. 

Mais voici le moment décisif arrivé , celui 
qui fait battre le cœur de tout accusé , car en 
affaire capitale il faut qu'il soft présent. C'est le 
moment où le jury se retire pour délibérer. 
11 est conduit, par un des gens du sAm/qm en 
a la garde. 11 est enfermé dans une cbambre 
meublée d'une table, d'encre et de papier, et 
d'une cruche d'eau. Une fois qu'un jury est amsi 
enfermé, personne ne peut y avoir accès et au- 
cun des membres ne peut sortir, jusqu'à ce 
qu'ils aient fait leur î.-er(^ec^ à l'unanimité. D'après 
l'ancienne common lato, ils restaient enfermés 
jusqu'à ce qu'ils fussent d'accord; mais dans 
le cas où un des jurés mourrait de faim, de soif, 
de fatigue ou autrement , ou s'il s'échappait , la 
cause ne pouvait être décidée par les onze au- 
tres , et elle était renvoyée devant un autre 
jurv. De là est donc venue la pratique moderne, 
de permettre de retirer un juré , dans le cas 
où tout accord est impossible. Cela pourtant 
n'est jamais considéré nécessaire avant qu'un 
jury ne soit resté enfermé au moins vingt quatre 
heures, et souvent davantage, car tant que le 



208 

juge a lieu d'espérer qu'ils s'accorderont , il est 
de son devoir de les tenir sous clef. Mais lors- 
qu'il est convaincu que l'unanimité est impos- 
sible , alors on appelle la liste des jurés , après 
avoir prévenu un de leur membre de faire dé- 
faut , les débats sont comme non avenus , et au 
prochain terme de la cour, ou immédiatement 
si les parties y consentent , on recommence les 
débats devant un autre jury. Mais cela est rare- 
ment le cas. En général, après un temps plus ou 
moins long , le jury rend son verdict [verum dic- 
tum) : s'il acquitte, le prisonnier est relâché de 
suite. Mais si même il est trouvé coupable , il 
lui reste encore bien des moyens de réchap- 
per. 

Le conseil pour le prévenu peut faire la mo- 
tion d'en appeler à de nouveaux jurés et à un 
nouveau débat (motion for a 7ieiv trial) ^ dans 
tous les cas où un défaut de compétence eût 
été reconnu dans quelqu'un des jurés , ou si un 
des témoins à charge eût été reconnu parjure 
ou suborné depuis sa déposition, ou si par quel- 
que accident ou par ignorance , l'accusé eût 
été empêché de faire usage d'un témoignage 
important ; le juge alors est investi d'un pou- 
voir discrétionnaire , que pourtant il est tenu 
d'exercer d'après les précédens , d'accorder ou 



209 

de refuser de nouveaux débats (a new trial) j 
s'il les accorde , tout ce qui s'est fait est annulé , 
et il faut recommencer. 

Le défenseur peut aussi faire une motion 
pour suspendre le jugement (motion in arrest of 
judgment). Elle est basée sur des irrégularités 
de formes , ou des hills d!ea;ception, qui doivent, 
être jugées par une cour supérieure. Les cours 
d'appel, dans ces cas, décident seulement sur la 
loi , jamais sur le fond ; et si elles dissentent de 
la cour inférieure , l'affaire est recommencée 
devant un autre jury , mais devant le même 
juge , qui est tenu de se conformer à la décision 
de la cour d'appel sur le point contesté. 

Il est très-important d'observer que tous ces 
moyens sont réservés à la défense, car l'avocat 
du peuple ne peut s'en prévaloir. Si un prison- 
nier est acquitté , c'est fini pour lui : on ne peut 
plus revenir sur le même crime. La loi pousse 
même la clémence si loin , que dans toute affaire 
capitale , un prévenu ne peut avoir la vie mise 
en danger (put in jeopardy) qu'une fois pour 
une même affaire. On la considère exposée 
toutes les fois qu'on parait devant un jury sous 
une accusation capitale. Si donc dans ce cas un 
jury accorde un 7iew trial, ou qu'une cour su- 
périeure casse la décision d'une cour inférieure, 

18. 



210 

le prévenu est immédiatement relâché en plai- 
dant autrefois convict , car il ne peut être mis 
deux fois en danger de sa vie. 

C'est sur cette provision humaine de la loi 
qu'est fondée aussi la motion de casser Vindict- 
ment ou acte d'accusation [motion to quash the 
indictment). La common lato exige une exacti- 
tude minutieuse dans un instrument dont dé- 
pend la vie d'un citoyen ; la plus petite er- 
reur le fait casser. Non seulement les conseils 
des prévenus , mais tout avocat agissant comme 
amiciis curiœ , peut relever les défauts entraî- 
nant nullité dans un indictment; mais avant 
que le prévenu n'ait paru devant le jury, 
c'est inutile , puisque , comme sa vie n'a pas été 
en danger, on pourrait en refaire un autre 
( comme cela se pratique , même après un ver- 
dict, dans les cas qui ne sont pas capitaux) , au 
lieu qu'après que tout est épuisé pour la défense , 
si une erreur de forme , même insignifiante , est 
trouvée dans Vindictment, le prévenu est relâ- 
ché. Et voilà la loi que l'on s'est plu à repré- 
senter à l'Europe comme une loi de sang! Il 
n'est pas possible de protéger davantage la vie 
et l'honneur des citoyens contre l'arbitraire, que 
ne le fait.la common law américaine , et je dis 
même anglaise. La maxime de cette loi est qu'il 



211 

vaut mieux laisser échapper cent coupables que 
l'aire périr un innocent. 

Mais si le jury a trouvé le prévenu coupable, 
qu'il n'y ait pas de défaut de formes , ni dans 
la procédure , ni dans Yindictment, le juge pro- 
nonce la sentence, et rien ne peut sauver le 
criminel , que la grâce du président ou du gou- 
verneur , suivant la cour où il a été condamné. 
Vous voyez donc que la justice criminelle est 
très-expéditive ; car si un homme est arrêté 
aujourd'hui, le grand jury étant en session, il 
peut être accusé demain , jugé après demain , 
et rien ne l'empêche d'être pendu le jour sui- 
vant, à moins qu'il ne demande le temps de se 
pourvoir en grâce. En général, pourtant, on 
accorde aux accusés la faculté de remettre leur 
cause au terme prochain , mais c'est sur leur 
demande seulement. Si, parla faute de l'avocat 
du peuple , ou par des cas fortuits ( que , par 
exemple, on n'ait pas pu former un jury) , on n'ait 
pu le juger pendant trois termes successifs, lepri- 
sonnier est relâché de plein droit. Mais il pour- 
rait être repris sur un nouvel indictment, car iln'y 
a pas de prescription pour les poursuites du peu- 
ple , et il ne pourrait pas se sauver en plaidant 
autrefois convict, puisqu'il n'aurait pas comparu 
devant un jury. L'avocat du peuple est investi 



212 

du droit de déclarer qu'il ne veut pas passer 
outre {nolo prosequi) toutes les fois qu'il voit 
que l'accusation ne peut se soutenir , et il est de 
son devoir de l'abandonner, afin d'empêcher des 
frais inutiles tant pour le prisonnier que pour le 
peuple. 

Dans les causes civiles , la justice n'est pas 
aussi expéditive : il faut au moins deux termes 
pour juger toute action, La common law, par un 
système d'analyse parfait, a divisé tous les griefs 
civils en certaines catégories , et à chaque injure, 
elle a pourvu un remède particulier. 11 faut 
donc suivre bien strictement les formes des 
actions qu'elle a établies pour chaque catégorie, 
et ne pas aller chercher midi à quatorze heures, 
en demandant une action, un ivrit, qui appartient 
à un autre. Il faut consulter la Sibylle d'après 
les règles de son temple , et elle répondra tou- 
jours juste et vite , et avec une exactitude 
étonnante ; mais si vous venez lui faire de sottes 
demandes , ou elle restera muette , ou elle vous 
chassera du temple , vous mettra hors de cour, 
ou, pourparler son langage, déclarer votre action 
une non suit; vous aurez les frais à payer, et 
pourrez recommencer une autre action sur le 
même grief , jusqu'à ce que vous ayez frappé à 
la porte convenable. 

Les actions se divisent en meubles , immeu- 



blés et mixtes {personal , real , ou mixed) , 
suivant la nature de la chose qu'elles réclament. 
Les premières et les dernières sont les seules 
en usage , les formes compliquées des secondes 
les ayant fait abandonner dans la pratique. Les 
premières sont très-nombreuses, commel'action 
à'assumpsit (la plus commune de toutes) lors- 
que vous demandez des dommages et intérêts 
pour le tort qu'on vous a fait en ne remplissant 
pas un engagement; l'action o/" c?eè^, lorsque 
vous demandez le paiement d'une dette; de 
detinue, si vous revendiquez la propriété d'un 
meuble qu'un autre a converti à son usage ; de 
trover, si au lieu de la chose elle-même , vous 
ne demandez que des dommages et intérêts 
pour sa conversion ; de tresspass quare clausiim 
ft'egit , /pour être indemnisé de tout dommage 
fait à votre propriété par le défendeur , ses do- 
mestiques ou ses bestiaux ; de trespass vi et 
armis, lorsque l'injure pour laquelle vous de- 
mandez des dommages a été faite sur votre 
personne ou provient ex delictu; de trespass on 
thé case pour tout dommage spécial soutenu 
soit en conséquence de calomnie, de libelle, de 
séduction , etc. , etc. , etc. Il serait trop long de 
les énumérer toutes. 

Les actions mixtes sont beaucoup moins nom- 



2U 

breuses; ce sont les seules dont on se serve 
maintenant pour décider les questions rela- 
tives à la propriété des immeubles. Les seules 
actions de cette espèce dont on se serve aux 
États-Unis, sont celle d'e;*ec^mew^, pour décider 
de la propriété d'un immeuble, et celle de tres- 
pass quare clausum fregit , qui statue sur la pos- 
session. 

Il est impossible de s'imaginer une cause de 
plainte pour laquelle la common laiv n'ait pas 
pourvu une forme d'action , mais il faut les 
bien connaître et avoir un esprit d'analyse fort 
exercé pour les appliquer à propos. Lorsque 
donc l'avocat a entendu la plainte de son client, 
qu'il l'a aperçue clairement au travers du brouil- 
lard de l'éloquence de la partie intéressée, qu'il 
l'a dépouillée de tous les incidens inutiles lon- 
guement narrés , qu'il a enfin trouvé le gêt de 
l'action , il prépare un mémorandum contenant 
le nom des parties, la somme demandée, la 
nature de l'action et la signature de l'avocat du 
plaintiff ou demandeur. Ce mémorandum est 
envoyé au cierck de la cour , assez de temps 
avant l'ouverture du terme pour que tous les 
délais requis par la loi, et qui varient dans cha- 
que Etat , puissent être suivis. 

Sur ce mémorandum, le clerk prépare un 



215 

writ de copias ad respondendum. C'est un ordre 
de la cour qui enjoint au sheriff de sommer le 
défendeur de faire droit à la demande du plain- 
tiff, ou de se trouver devant le juge le premier 
jour du terme , afin de répondre à la plainte. 
C'est en général par ce writ que toutes les ac- 
tions personnelles commencent; cependant, 
dans beaucoup de cas où l'on craint que le dé- 
fendeur ne puisse soustraire sa personne et sa 
propriété à la juridiction de la cour , le procès 
commence par un ivrit à'attachment : c'est un 
ordre donné au sheriff àe s'emparer de la pro- 
priété du défendeur et de la tenir à la disposi- 
tion de la cour. Ce ivrit pourtant n'est jamais 
accordé que sous le serment du plaintiff', que 
sa demande est juste, accompagné d'une obli- 
gation avec cautionnement , par laquelle il s'en- 
gage à indemniser le défendeur de tous dom- 
mages qui pourraient lui arriver en conséquence 
de Vattachmenty si sa demande était rejetée 
par la cour. Le défendeur, de son côté , peut 
toujours avoir main levée de la saisie de sa pro- 
priété, opérée par le sheriff', en s'engageant avec 
caution envers lui , à la lui représenter à sa 
première demande. Le devoir du sheriff' dès 
qu'il a reçu ces. writs est de les exécuter immé- 
diatement , et de les rendre au clerk le premier 



216 

jour du terme , après avoir endossé dessus le 
résultat de ses démarches. 

Outre le mémorandum y l'avocat du plaintiff' 
doit remettre au clerck, avant le premier jour 
du terme, sa déclaration. C'est une plainte nar- 
rant , suivant les formes prescrites par l'usage , 
desquelles il est dangereux de s'écarter, les 
griefs sur lesquels le plaintiff' h^se sa demande. 
La forme de ces déclarations varie à l'infini , 
suivant l'action qu'on a adoptée et suivant les 
faits de la cause ; mais il ne s'agit jamais d'y 
donner les vrais détails de l'afiaire : on y indi- 
que, d'après les formes reçues, les faits généraux 
qui donnent le droit d'intenter l'action. Ce n'est 
que lorsqu'on plaide de vive voix que l'on entre 
dans les détails particuliers de l'affaire. Les 
règles pourtant qui gouvernent cette matière 
sont si délicates , qu'il faut le plus grand soin 
pour ne pas commettre de bévues , dont la con- 
séquence immédiate serait d'être mis hors de 
cour. 

L'avocat du défendeur , après avoir examiné 
cette déclaration , doit y répondre ou en plai- 
dant , ou en demeurant y un demurrer est une 
réponse par laquelle le défendeur convient des 
faits de la plainte , mais nie que ces faits don- 
nent d'après la loi aucuns droits au demandeur 



217 

de soutenir son action ou aJjsoiumeiit , ou de la 
manière dont il l'a intentée. Un plea est une 
réponse par laquelle le plaintiff' nie nne partie 
ou tous les faits de la déclaration. Le plaintiff' a. 
droit de répliquer à chacune de ces deux ré- 
ponses . Le demandeur peut lui répliquer encore: 
tout cela par écrit et d'après des formes reçues. 
Ils arrivent enfin, après avoir disséqué et divisé 
la question , à une contradiction complète ; c'est 
ce qu'on appelle issue. Ces issues sont de droit 
ou de fait. Si elles sont de droit, elles sont 
jugées par la cour toute seule ; mais , si elles 
contiennent des faits , la cause va devant le 
jury. 

Ce n'est donc qu'après que les parties sont 
tombées elles-mêmes d'accord sur le point en 
litige dans leur affaire , que la cour en prend 
connaissance. Le premier terme est ce qu'on 
apipeïle une appearance, le juge ne fait qu'appeler 
la cause , pour s'assurer que les parties sont en 
cour; si elles n'y étaient pas, il y aurait défaut, 
et la cour rendrait immédiatement un juge- 
ment. Si les parties répondent, elles ont jus- 
qu'au premier jour du terme prochain pour de- 
meurer, plaider, répondre, répliquer, etc., mais 
il faut qu'à ce jour, elles soient tombées d'ac- 
cord sur le point en contestation entr'elles , et 

19 



218 

qu'elles aient terminé tout leur plaidoyer par 
écrit. Si alors la cause dépend d'un fait contesté, 
elle est immédiatement portée devant un jury, 
tout-à-fait de la même manière que je vous l'ai 
décrite dans les causes criminelles. De la même 
manière, l'avocat du plaintiff commence par 
l'exposition de la cause , et l'examen de ses té- 
moins. Le défendeur produit les siens et lui ré- 
pond ; le premier conclut ; puis le jury se 
retire , et est enfermé jusqu'à ce qu'il donne une 
décision à l'unanimité . Les mêmes incidens après 
le verdict se renouvellent; les mêmes moyens 
d'en appeler ont lieu , excepté que ce droit ap- 
partient également aux deux parties. Il faut 
hien faire attention que dans toute cause civile, 
aussi bien que dans toute cause criminelle, l'au- 
dition des témoins se fait toujours d'une ma- 
nière orale devant le jury. La cominon law a une 
telle prédilection pour cette espèce de témoi- 
gnage, que la preuve écrite n'est admise que 
lorsqu'elle est appuyée par la preuve orale. 
Avant de lire une lettre ou un billet au jury , il 
faut qu'ils soient admis par la partie adverse ou 
que la signature en soit prouvée par un té- 
moin. Il n'y a que le sceau des Etats-Unis , et 
celui de leurs cours , qui n'aient pas besoin de 
preuves. De même les lois et coutumes des pays 



219 

étrangers, sont prouvés par le dire de témoins 
qui les connaissent. Immédiatement après le 
jugement, le Clerk donne au sheriffle PFrit 
nécessaire à son exécution, soit un fierifacias, 
venditioni exponas ou Capiasadsatisfaciendum, 
suivant la nature du cas. C'est au shériff alors à 
faire exécuter le jugement, mais en cela, il doit 
être guidé, toujours sous sa responsabilité, parle 
plaintiff. Ces ivrits d'exécution peuvent pourtant 
être suspendus ou annulés par d'autres tmï« soit 
de la même cour, soit d'une cour supérieure , 
soit d'une cour d'équité; par exemple, par un 
writ de supersedeasowuwçi injonction to stay pro- 
ceedings. La justice de ces icrits est débattue de 
nouveau , soit devant les cours d'appel , soit 
devant les cours d'équité qui les ont accordé, de 
manière, pourtant, que les cours supérieures ne 
se trouvent jamais saisies que de questions pu- 
rement légales et tout-à-fait débarrassées de 
l'embarras déjuger les faits. Ce sont ces déci- 
sions qui , comme je vous l'ai déjà dit, sont re- 
cueillies dans les livres de rapports, et forment 
la common laïc. 

Dans les cours d'équité, la pratique est tout- 
à-fait difîérente , et ressemble à celle du droit 
canon, auquel les cours doivent leur origine. Il 
n'existe pas de forme d'action ; toute plainte, de 



220 

quelque nature qu'elle soit, s'y porte par une pé- 
tition , au chancelier, narrant tous les faits de la 
cause dans le plus grand détail , sans formes éta- 
blies , et sous le serment du pétitionnaire , qui 
prie que le défendeur soit de même obligé de 
répondre sous serment. Si le cbancelier juge 
cette plainte raisonnable , il ordonne au défen- 
deur de répondre , ou il autorise l'audition par 
écrit des témoins, par des commissaires qu'il 
nomme ad hoc , et qui doivent lui en faire un 
rapport. Les parties peuvent répondre et répli- 
quer, proposer ou demander de nouveaux té- 
moins, jusqu'à ce qu'elles soient d'accord sur le 
point en litige entr'elles; alors le chancelier, 
après avoir pris connaissance du dossier, écoute 
leurs plaidoiries de vive voix , en audience pu- 
blique , et ordonne en conséquence. Mais il 
est à remarquer qu'une cour d'équité ne peut 
jamais décider sur une question purement de 
fait , que d'après l'admission des parties elles- 
mêmes ; dans tout autre cas, elle doit renvoyer 
cette question devant une cour de loi, avec ordre 
de la faire juger par un jury, et de leur en trans- 
mettre le résultat. 

J'ai tâché, tant bien que mal , de vous expli- 
quer le système judiciaire des États-Unis , sur- 
tout dans les détails de la pratique, ce qui est, je 



221 

crois, le moins connu. J'ai été bien long, et 
je crains , bien ennuyeux ; mais vous convien- 
drez que le sujet n'est pas gai , et de ceux sur 
lesquels il soit facile de répandre des fleurs. 
Des cours composées d'un seul juge, dont toutes 
les affaires sont confiées pour l'exécution à un 
seul homme, sont tellement difierentes dans leur 
organis:. ' on, de celles de l'Europe , qu'il m'a été 
nécessaire de vous les faire connaître avant de 
vous parler des lois elles-mêmes , et de les exa- 
miner sous le point de vue moral et politique : 
c'est ce que je tâcherai de faire dans une autre 
lettre. Avant de terminer celle-ci, je dois pour- 
tant vous rappeler que je n'ai aucun livre 
d'autorité avec moi , de façon que vous êtes ré- 
duit à prendre tout ce que je vous dis sur ma 
parole , car il me serait impossible de citer de 
mémoire. Je ne crois pas au reste avoir commis 
d'erreur d'importance. 



19. 



LETTRE VII. 



Des Lois. 



Bruxelles, février 1832. 



La perfectibilité, cette qualité qui distingue 
l'homme blanc de toutes les autres espèces 
d'hommes et d'animaux , doit se trouver dans 
toutes les institutions politiques ; car sans cela 
elles ne peuvent servir pour long-temps. En 
effet , les institutions doivent ou suivre la mar- 
che de l'esprit humain , et se modeler sur les 
habitudes , les besoins et les opinions du siècle 
présent , ou bien , se trouvant en opposition 
avec elles , elles doivent nécessairement être 
brisées , et donner lieu à un interrègne de dés- 



I 



2^23 

ordreet d'anarchie, jusqu'à ce que de nouvelles 
institutions en harmonie avec le présent soient 
établies. C'est cette faculté de suivre et de 
s'adapter aux progrès de la société, qui dis- 
tingue éminemment la cowwto/i laio, et en général 
toute coutume par opposition aux codes de lois 
écrites, qui n'étant pas susceptibles de s'étendre, 
doivent gêner les progrès de la société , jusqu'à 
ce que celle-ci, ne pouvant plus supporter leur 
joug, soit obligée de le briser. Mais il y a 
une grande distinction à faire entre un code, 
placé comme borne à la législation , ou un 
code qui ne serait destiné qu'à servir de point 
de départ à une coutume. Dans mon opinion , 
un code de la première espèce est toujours nui- 
sible. Un code pris comme point de départ, est 
au moins inutile et dangereux, en ce qu'il 
donne aux erreurs possibles de ceux qui le 
rédigent, une autorité qui ne peut plus être 
contestée. Cette opinion, je le sais, n'est pas 
celle de l'Europe, elle est loin même d'être 
générale aux États-Unis; le peuple souvent 
s'imagine que s'il avait un code écrit , il pourrait 
se passer d'avocats. J'avais dans mon étude , un 
exemplaire des cinq codes français, en un petit 
volume in-12. Combien de fois mes clients 
©nt-ils fait l'observation qu'on devait être bien 



heureux <dans ce pays-là , puisque chacun pou- 
Tait connaître son droit , sans consulter d'avo- 
cats , et en lisant seulement ce tout petit volume, 
qu'ils comparaient avec dérision aux quelques 
centaines de tomes qui formaient ma biblio- 
thèque encore bien incomplète. Ce n'est pas en 
vous écrivant que j'ai besoin de relever une 
erreur aussi grossière. Les codes français , 
quoique peut-être les plus clairs qui existent , 
ne sont que de l'hébreu pour qui n'a pas fait 
les études nécessaires pour les comprendre. 
Toute la classe dont je viens de vous parler, 
désire ce qu'on appelle une codification, c'est- 
à-dire, que sans changer les provisions de la 
loi, on extraie de tous ces immenses in-folios, ce 
qui est utile, qu'on le rédige en un seul statut, 
qui recevrait la sanction législative , et que le 
reste soit jeté au feu. Les jurisconsultes sont 
eux-mêmes divisés d'opinion. Les gens pares- 
seux qui n'aiment pas la recherche , ni le travail 
d'esprit, croient que par ce moyen , ils seraient 
mis de nivoiva avec les jurisconsultes érudits, 
qui ont toujours un précédent coiiduant à 
citer en réponse à tout ce qu'ils avancent. 
D'autres jurisconsultes , fort savans , mais imbus 
des principes philosophiques des encyclopé- 
distes, voudraient simplifier et régulariser la 



225 

loi , en la réduisant en une seule formule. Ce 
parti-là a triomphé dans l'État de Louisiane. 
On y a adopté un code , qui est moitié la loi 
romaine, et moitié la commoti lato, mais qui 
n'est considéré que comme point de départ , et 
sur lequel une vaste incrustation àecommon lato 
s'est déjà formée. 

Les jurisconsultes les plus savans pourtant 
des Etats-Unis , préfèrent la loi commune tout 
simplement comme elle existe. N'avons-nous 
pas , disent-ils , des digestes et des traités élé- 
mentaires sur chaque partie de la loi, et sur 
la loi de chaque État. Ces livres , il est vrai, ne 
sont pas revêtus de la sanction législative , et 
cela vaut beaucoup mieux. Car les noms de 
Blackstone, Commyn , Deane, IngersoU , etc., 
ne peuvent pas consacrer une erreur , ou arrê- 
ter les progrès de la science du droit , tandis 
qu'un acte législatif le ferait. Si l'on décou- 
vrait maintenant que telle opinion d'un juris- 
consulte, ou telle décision d'une courfût erronée, 
et produisit en pratique de grandes injustices, 
les cours supérieures n'auraient aucune diffi- 
culté à la corriger, et à y substituer une nou- 
velle décision , plus en harmonie avec les besoins 
présens de la société. De cette manière , les 
perfectionnemens dans la science du droit , se 



2â6 

font lentement et imperceptiblement , mais tou- 
jours exactement au moment où le besoin s'en 
fait sentir, tandis que si la loi était écrite , et 
revêtue de la sanction législative, il faudrait 
pour la changer une loi nouvelle, qui ne vien- 
drait que long-temps après que les abus seraient 
devenus insupportables. 

Je vous citerai quelques exemples de ce perfec- 
tionnement nécessaire de la loi commune ; dans 
ce qui regarde le serment , par exemple. Autre- 
fois , il n'y avait que ceux qui étaient dans la 
communion de la sainte église catholique , apos- 
tolique et romaine , qui pussent être reçus à 
prêter serment; tous les hérétiques, juifs et 
païens, et à bien plus forte raison les incrédules, 
ne jouissaient pas de ce privilège. Dans la suite 
des temps , pourtant , et à mesure que l'Angle- 
terre elle-même devint protestante , tous les 
chrétiens furent admis à prêter serment sur 
l'Evangile. Les juifs furent ensuite admis , à 
mesure que les relations commerciales s'élar- 
girent , à le faire à leur manière ; ce privilège 
fut ensuite étendu aux Turcs et aux païens. Les 
Quakers ne voulant pas prêter serment, leur 
simple affirmation fut crue en justice; la loi 
anglaise aujourd'hui, est, je pense, que tout 
homme qui croit à des peines et à des récom- 



227 

penses futures , peut prêter serment , s'il donne 
son existence future comme garant de la vé- 
rité du fait qu'il avance. De cette manière , 
les incrédules et les déistes purs sont privés de 
pouvoir testifier en justice. Dans quelques États 
de l'Union , où il existe encore beaucoup de 
bigoterie, comme dans les Etats de la Nouvelle- 
Angleterre , les cours suivent ces décisions , de 
façon que, lorsqu'un témoin est introduit, la 
partie adverse peut lui demander : monsieur . 
croyez-vous au bon Dieu ou au diable ? et dans 
le cas où sa réponse est négative, il ne peut 
être admis à témoigner. Dans le sud, pourtant, 
il y a eu dernièrement une décision très-impor- 
tante de la cour d'appel de l'État de la Caroline- 
sud , qui , sans décider si le serment de quel- 
qu'un qui ne croit pas à une autre vie , peut 
être reçu , dit que ces questions sur la foi ne 
peuvent être adressées à un témoin , parce que 
ce serait l'obliger peut-être à s'accuser d'une 
chose honteuse pour lui , comme s'il était forcé 
d'avouer son incrédulité. Voilà comme la loi est 
atij ou rd'Imi dans les États du sud. Mais je vais 
vous dire comme elle le sera , dans quelque 
temps , dans toute l'Union , dès que le cas se 
sera présenté devant les cours fédérales. Au- 
cune croyance n'est nécessaire , d'après la con- 



228 

stitution des États-Unis, pour être admis ou élu 
à une place c[uelconque ; mais , d'après la loi , 
tout magistrat ou officier, avant d'entrer en 
fonctions, doit prêter serment de soutenir et 
défendre la constitution et les lois des États- 
Unis. Or, maintenant, si l'on refusait le ser- 
ment sous prétexte d'incrédulité, on rendrait 
une croyance religieuse nécessaire pour être 
nommé à une place , ce qui est évidemment 
contraire à la constitution. Le cas ne s'est pas 
encore présenté , et les cours ne vont pas in- 
venter des difficultés avant qu'elles n'arrivent ; 
mais du moment où cela aurait lieu , les 
cours décideraient de cette manière. M. Jef- 
ferson , par exemple , était tout-à-fait incrédule; 
il l'a dit , écrit et imprimé mille fois , comme 
vous pouvez voir dans ses œuvres , long-temps 
avant d'être élu président des États-Unis. Si , 
lors de son installation, le chief justice àe^ États- 
Unis eût refusé de lui administrer le serment , il 
se serait adressé aux tribunaux pour avoir un 
writ de mandanms contre le chief justice , lui 
ordonnant de procéder à l'administration du 
serment. Cette question eût été débattue en 
pleine cour et eût fixé la loi. 

Il n'est pas douteux que dans une génération 
où deux , le serment aura perdu tout caractère 



229 

religieux devant les cours des États-Unis, et 
qu'il ne sera considéré que comme luie assu- 
rance solennelle, faite d'après des formes an- 
ciennes, consacrées par des préjugés et des opi- 
nions oubliés. Mais si l'on s'adressait maintenant 
aux législateurs pour obtenir que les incrédules 
pussent prêter serment, ce qui, comme vous 
avez vu , est de fait la loi , quelles disputes de 
religion ne soulèverait-on pas dans le sein de 
l'assemblée? Une loi de cette nature ne pour- 
rait passer qu'après plusieurs délibérations 
très-orageuses , et arrivant tout d'un coup , fe- 
rait une espèce de révolution dans la jurispru- 
dence, tandis que les changemens progressifs 
et lents de la common lato , obtiennent le même 
résultat sans secousses et sans cboquer per- 
sonne. 

Du temps de la conquête des Normands , la 
common laiv adopta entièrement le système féo- 
dal ; c'est peut-être même à cette race extrême- 
ment remarquable dans les annales judiciaires 
par l'esprit de chicane qu'elle a implanté par- 
tout où elle s'est établie , que la common laio a 
peut-être dû son plus grand développement. 
Dans ce temps-là , la seule richesse consistait 
en terres et en châteaux , ou en meubles qui y 
étaient annexés, tels que troupeaux, etc. Le 

20 



230 

commerce n'existait pas, ou était concentré dans 
la main de quelques juifs et de quelques Lom- 
bards. La comnion law de ce temps-là ne s'oc- 
cupait donc que de la propriété immeuble en 
réglant tous les cas d'acquisition , de succes- 
sion, de confiscation, de fiefs avec la plus 
grande et la plus minutieuse exactitude. Dans 
ce temps-là , elle ne connaissait que le reals ac- 
tions, et si vous la consultiez sur des intérêts 
mobiliers , les juges du banc du roi [king's 
hench ) vous envoyaient promener avec la 
maxime de minimis non curât lex, pour toute 
consolation. 

L'intérêt de l'aristocratie féodale était de 
conserver les propriétés dans leurs familles ; 
aussi toute la loi était dirigée à assurer les sub- 
stitutions. Que l'on compare cet état, non à celui 
de l'Amérique, mais seulement à l'état actuel de 
l'Angleterre , où les terres et les récoltes , l'in- 
térêt immobilier en un mot , ne forment qu'une 
partie bien inférieure de la richesse du pays. 
Ses fabriques , ses usines , ses mines , ses vais- 
seaux, l'immense amas de ses capitaux, sont 
la véritable source de sa prospérité. Ce n'est 
plus lorsqu'il s'agit de transactions commer- 
ciales, emportant un intérêt plus considérable 
qu'aucun seigneur Normand n'enposséda jamais, 



231 

que les juges actuels peuvent répondre de mini- 
mis non curât lex. Aussi , comme je vous l'ai dit, 
les real-actions ont été tout-à-fait abandonnées, et 
maintenant l'on ne se sert plus en pratique que 
des personnal actions. Mais cet immense chan- 
gement s'est fait sans secousses, sans révolu- 
tions , par la marche constante et lente de la 
common lato , suivant d'aussi près que possible 
les pas de l'industrie nationale. En Angleterre , 
une vieille aristocratie existe encore , parti 
tenant au passé et se débattant vigoureusement 
contre tout perfectionnement , de manière que 
la common lato ne suit que de loin , et pour 
ainsi dire en se traînant, la marche sociale. 
La différence qui existe encore , par exemple , 
entre la propriété meuble et immeuble , la diffi- 
culté dont la transmission de la dernière espèce 
est entourée , la distinction faite entre un instru- 
ment signé seulement , ou signé et scellé , sont 
autant de restes de la barbarie féodale. Mais en 
Amérique , il n'en est pas ainsi; la common law 
est presque au niveau des besoins. Dans ce pays, 
où l'activité dans toutes les branches d'occupa- 
tion est à l'ordre du jour, les jurisconsultes s'é- 
vertuent comme le reste; et si, d'un côté, la sur- 
face du pays se couvre de chaussées , de canaux 
et de routes en fer , si les villes se remplissent 



232 

de bibliothèques , de collèges et d'universités ; 
si les Indiens sont repoussés , les déserts con- 
quis, de nouvelles récoltes créées et transpor- 
tées à des marchés inconnus il y a quelques 
années; si l'empire de la superstition s'éteint; 
d'un autre côté, les cours de justice, le suprême 
pouvoir de l'État, s'occupent continuellement 
à perfectionner la conimon law , et à la rendre 
digne d'une nation aussi riche , industrielle et 
éclairée. En efifet, pourquoi me faudrait-il plus 
de cérémonie pour vendre un huitième de terre 
publique qui m'a coûté 100 dollars , qu'un che- 
val qui m'en a coûté 500; qu'une action de 
banque qui en vaut peut-être 10,000 ou qu'un 
des beaux vaisseaux qui ont sillonné toutes les 
mers, et dont le prix peut s'élever à 50,000? 
Quel besoin de faire une distinction entre les 
héritiers et les administrateurs ou exécuteurs 
testamentaires , dès que toute substitution sur la 
propriété immeuble a cessé , que rien ne m'em- 
pêche de laisser mon bien , de quelque nature 
qu'il soit , à qui bon me semble ; lorsque si je 
meurs ah intestato, ma propriété sera partagée 
également entre tous mes enfans, et soumise 
également , tant meuble qu'immeuble , au paie- 
ment de mes dettes? Aussi ces distinctions com- 
mencent rapidement à s'évanouir , et l'on peut 



233 

déjà prévoir le terme où l'on pourra dire de la 
loi commune américaine , comparée à la com- 
mon law anglaise , pulcra mater, sed filia pul~ 
chrior. 

Que les législatures s'occupent de passer les 
lois de finances, les lois politiques et toutes 
celles d'un intérêt local et temporaire ; mais , 
pour Dieu , qu'elles laissent à la sagesse des tri- 
bunaux régler dans leurs détails les lois civiles 
et criminelles 5 qu'elles ne s'en mêlent que lors- 
qu'ils prennent une fausse route , et seulement 
pour les redresser, et les remettre danslabonne 
voie. 

Il est de mode aux États-Unis, comme en 
Angleterre, et comme je crois partout au monde, 
de se plaindre de l'incertitude des lois ; mais ce 
reproche est-il fondé? Je sens déjà votre ré- 
ponse , qu'il ne l'est pas sous l'empire d'un Gode, 
mais qu'il l'est sous celui d'une coutume. Je 
vous répondrai d'abord , que souvent l'incerti- 
tude des lois n'est qu'apparente , non seulement 
à l'œil ignorant du vulgaire , mais même à celui 
plus exercé du jurisconsulte. Le client est na- 
turellement aveuglé par son propre intérêt, et 
l'avocat, quelqu'instruit , quelqu'érudit qu'il 
soit , lorsqu'il a employé ses veilles à trouver de 
bonnes raisons pour son client , ne s'occupant 

20. 



234 

que fort peu de celles de son adversaire , finit 
par se persuader plus ou moins qu'il a raison , 
et accuse l'incertitude de la loi , lorsqu'une déci- 
sion dujuge vient le tirer de son erreur. Le juge 
lui-même enfin , entre deux avocats , soutenant 
des opinions contraires , par les meilleurs argu- 
mens possibles , doit se trouver extrêmement 
embarrassé de décider, et accuse l'incertitude 
de la loi , de ce qui n'est que manque de pers- 
picacité en lui , ou impuissance de résister à l'é- 
loquence des parties. C'est l'esprit humain qui 
est imparfait, et qui pêche toujours dansles appli- 
cations des plus belles théories ; c'est à lui 
qu'il faut s'en prendre et non à l'imperfection 
de la loi. 

Mais cette incertitude , si tant est qu'elle 
existe , est-elle un malheur? C'est un vieux pro- 
verbe que la lettre de la loi tue , et son esprit 
vivifie. Eh bien ! sous le régime de la common 
latv , nous n'avons que l'esprit de la loi , sa let- 
tre n'existe pas. Combien d'injustices criantes 
en efi'et résulteraient de l'application à la lettre 
des articles du meilleur code? Aussi, dans les 
pays régis par ce système , voyons-nous les 
cours constamment occupées à expliquer la 
lettre de la loi, de manière à en changer tout- 
à-fait le sens ; mais sous l'empire do la common 



235 

law , cette incertitude est un grand bien , car 
c'est elle qui investit les cours du pouvoir dis- 
crétionnaire , qui leur permet de perfectionner 
la loi ; et puis n'oubliez pas que d'après mylord 
Coke, le sens commun est une partie de la 
common law. Voici, en effet, comment les choses 
se passent en général dans un tribunal anglais 
ou américain : les avocats des deux côtés se 
sont consumés en frais d'érudition et en cita- 
tions , toutes contradictoires ; le juge est dans 
la plus grande perplexité , il ne sait auquel don- 
ner raison ; mais les honnêtes gens du jury ont 
écouté attentivement les témoins , n'ont pas 
compris un seul mot de ce que les avocats ont 
dit 5 ils se retirent , et au bout de quelques mi- 
nutes rentrent tout étonnés de se trouver d'ac- 
cord sur une question qui embarrasse la cour. 
Leur verdict tranche le nœud, il porte toujoiirs 
en lui un caractère intérieur de justice , qui se 
fait reconnaitre , et persuade au premier abord. 
Le juge tout effaré est obligé d'en convenir, et 
n'a plus qu'à trouver de bonnes raisons légales, 
des autorités et des précédons pour confirmer 
l'opinion du jury , qui alors devient loi elle- 
même, et règle les cas qui surviendront jusqu'à 
ce que l'intérêt social ait de nouveau nécessité 
un changement dans la loi ou dans la coutume. 



236 

Je ne me souviens pas , dans toute ma prati- 
que, d'avoir vu plus d'un ou deux cas, où 
d'après mon opinion froide et réfléchie, les tri- 
bunaux américains n'aient décidé suivant le mé- 
rite réel des causes , et d'une manière équitable 
et juste entre les parties. Le mélange de l'éru- 
dition du juge et du gros bon sens du jury , est 
le plus sûr moyen peut-être d'arriver à la déci- 
sion équitable des affaires. 

Vous sentez d'après la nature mobile de la 
common laiv, combien il me serait difficile de 
vous donner un tableau exact de son état actuel 
en Amérique ; car , si l'organisation j udiciaire 
change dans tous les états , la loi commune y 
varie encore bien davantage. Il faut d'abord 
commencer par laisser de côté l'état de la Loui- 
siane , qui a un système tout à fait mixte et qui 
n'est encore qu'un essai. D'après ce que j'ai en- 
tendu dire pourtant , il tend chaque jour à se 
rapprocher davantage de la loi des autres Etats. 
Cela est au reste , en général , l'esprit de la ju- 
risprudence américaine. Vingt-quatre gouver- 
nemens libres existans ensemble dans la meil- 
leure intelligence , et unis par les liens de la 
langue et d'institutions à peu près pareilles , 
font continuellement des essais pour améliorer 
leur situation tant morale que physique ; si 



237 

l'essai tenté dans un état réussit , il est bientôt 
imité par tous les autres ; s'il ne réussit pas , 
la nouvelle théorie est bien vite abandonnée. 
Je vous ai déjà dit que les rapports des cours 
suprêmes, tant de l'Angleterre et des États- 
Unis que de chaque Etat , étaient reçus dans 
toutes les cours comme renseignemens ; il est 
donc impossible qu'un nouveau perfectionne- 
ment ait lieu quelque part sans qu'il ne soit 
connu et imité. Les cours ne sont pas les seules 
qui contribuent à cela; mais les législatures 
elles-mêmes étant composées en grande partie 
d'avocats , qui souvent pratiquent dans difîe- 
rens états à la fois , sentent elles-mêmes cette 
tendance vers une harmonisation et un perfec- 
tionnement général. En vous donnant donc les 
principaux traits de la loi américaine, il est 
possible que mon tableau ne ressemble exacte- 
ment aux lois d'aucun état particulier, mais il 
aura la physionomie générale de tous. Toutes 
les fois pourtant où de fortes différences existe- 
ront et que j'en serai instruit , je vous les ferai 
observer. 

Les lois peuvent être divisées en trois grandes 
classes. Elles sont ou politiques , réglant les 
intérêts du citoyen envers la société , et comme 
telle , établissant la part qu'il a , et l'obéis- 



238 

sance qu'il doit au gouvernement de son pays ; 
ou criminelles , qui définissent les actes que la 
société condamne et défend, et la manière 
de les punir ; ou enfin civiles , réglant toutes 
les transactions des individus entre eux , dans 
leurs capacités privées. 

Les lois politiques ont déjà fait , présentées 
sous des points de vue différens , le sujet des 
lettres que je vous ai écrites , et de celles qui 
suivront celle-ci. Gomme je vous ai déjà dit, 
les constitutions des États-Unis sont écrites , et 
vous pouvez vous les procurer très facilement. 
Les commentaires que je pourrais y ajouter, ne 
porteraient que sur des points de détail , qui ne 
pourraient en aucune manière vous intéresser. 

La loi criminelle dérive de deux sources , la 
conimon laiv et les lois écrites. La common law 
a donné de temps immémorial des définitions 
techniques des différens crimes , et a attaché à 
chacun une peine particulière; mais dans son 
enfance , ces définitions se ressentaient de l'igno- 
rance , et les peines qu'elle établissait portaient 
l'empreinte de la barbarie et de la cruauté des 
temps. La peine de mort se trouvait prodiguée, 
non seulement par la haute trahison {high- 
treason), l'homicide prémédité (murder) , l'ho- 
micide involontaire (man-slaughter), la mutila- 



239 

tion {maiming), l'incendie (arson) , le viol [ra'pt), 
l'entrée de nuit à main armée , avec effraction , 
dans une maison habitée ( hurglary ) ; mais 
même pour le vol de chevaux et de moutons , 
la contrefaçon du sceau de l'État , de la mon- 
naie , ( ce qui est considéré comme trahison ) , 
des billets de banque , et de beaucoup d'autres 
sceings publics ou privés ; en un mot pour tout 
ce qui était défini comme félonie. 

Si je ne me trompe , le nombre de crimes 
ou offenses , punis de la peine de mort , s'éle- 
vait à plus de soixante ; mais les juges trouvèrent 
bientôt un moyen de ramener la loi à une pra- 
tique plus humaine. Ce moyen était certaine- 
ment très-baroque , mais il peint bien l'esprit 
du temps. On accorda d'abord au clergé: une 
exemption de toute peine. Ce privilège fut 
étendu plus tard à tous ceux qui , même sans 
être dans les ordres , appartenaient , d'une ma- 
nière quelqu' éloignée qu'elle fût , à l'église. 
Enfin, mais pour une fois seulement, à tous 
ceux qui y étaient clercs , c'est-à-dire , qui pou- 
vaient lire : mais pour s'assurer qu'ils ne récla- 
ment pas le privilegium cléricale [henefit of 
clergy ) deux fois , on les brûlait dans la main , 
avec un fer chaud. Ce privilège du clergé , pour- 
tant , ne s'étendait jamais à la haute trahison , 



240 

aux meurtres, et à quelques autres offenses; de 
manière que les félonies , qui toutes , autrefois , 
étaient punies de mort , se trouvèrent divisées 
en deux classes. Celles qui étaient clergiahle, 
c'est-à-dire, pour lesquelles on pouvait réclamer 
le privilège clérical , et celles pour lesquelles on 
ne le pouvait pas. Dans la suite des temps, on 
dispensa de faire preuve d'être clercs , et tout 
le monde , qu'il sut lire ou non , fut admis à 
jouir de ce privilège. Enfin, par une loi du 
temps de George P' , les juges eurent la liberté 
de déporter en Amérique ceux qui s'étaient 
rendus coupables des crimes clercjiahle, et la 
marque fut supprimée. Enfin , d'après d'autres 
lois faites du temps de Georges III , ce nouveau 
système fut régularisé , et l'emprisonnement , 
les travaux forcés , la déportation , les amendes 
et les coups de fouet , substitués à la peine de 
mort dans tous les cas , ou suivant l'ancienne 
common laio , le privilège clérical eût pu être 
obtenu , de façon que , quoique même aujour- 
d'hui la conunon laiv anglaise prononce la peine 
de mort , pour un grand nombre de cas ; cepen- 
dant , en pratique , ces dispositions sont modi- 
fiées dans presque tous, par le privilegiiim 
cléricale , et par les lois qui en règlent l'applica- 
tion. 



241 

Dans presque tous les États de TAmérique , 
on a conservé la définition des crimes , donnés 
par la cofmnon law. Et tout jurisconsulte doit 
comprendre la sagesse de cette mesure, en ré- 
fléchissant combien les définitions élémentaires 
sont difficiles , combien il est important qu'elles 
soient d'une exactitude rigoureuse , et que cette 
exactitude ne peut s'obtenir, quelque explicite 
que soit la loi, que par une longue suite d'expo- 
sitions et de décisions judiciaires. Un petit 
nombre d'États , pourtant , ont changé ces défi- 
nitions , et ont adopté une nomenclature tout- 
à-fait différente ; tous au contraire ont passé des 
lois fixant une peine à chaque délit, et il n'y 
a que dans les cas où un crime a été oublié 
dans les statuts , qu'il peut être puni d'après la 
common Imv, 

Dans presque tous les États la peine de mort 
a été supprimée, excepté pour la haute trahi- 
son , la piratie , l'homicide prémédité , l'in- 
cendie ou le viol. Mais dans quelques-uns , 
comme la Pensylvanie , par exemple , elle a été 
entièrement abolie , et un emprisonnement soli- 
taire pour la vie y a été substitué. Le même sys- 
tème est sur le point d'être établi en Louisiane 
et dans quelques autres États , et tous les ju- 
risconsultes de l'Union sont partagés sur la 

21 



grande question de savoir si la peine de mort 
doit continuer à subsister pour les crimes atro- 
ces , où s'il vaut mieux qu'elle soit entièrement 
abolie. Le nouveau système est en essai depuis 
quelque temps dans les Etats qui l'ont adopté , 
et les autres probablement régleront leur con- 
duite d'après les résultats qui s'en suivront. 
Quant à moi , je vois beaucoup d'inconvéniens 
et aucun avantage à supprimer la peine de 
mort entièrement. & 

Les partisans de ce système oublient que 
l'objet que la société doit se proposer en punis- 
sant , n'est pas du tout de frapper le coupable , 
ou de se venger, mais bien d'empêcher le renou- 
vellement du crime, dans d'autres, par l'exemple 
du châtiment du criminel, et dans lui-même, en 
le mettant hors d'état de recommencer. L'effet 
que le châtiment produit sur le condamné lui- 
même est une considération tout-à-fait subor- 
donnée , et qui ne peut entrer en ligne de 
compte, que toutes choses étant d'ailleurs éga- 
les. Il est des crimes qui laissent subsister l'es- 
pérance que le coupable puisse encore se cor- 
riger; pour ceux-là le système pénitentaire 
américain , de réclusion plus ou moins prolon- 
gée , avec un travail modéré , des instructions 
morales et religieuses , une surveillance et une 



243 

discipline continuelle, active et sévère est certai- 
nement ce qu'il y a de mieux. Mais il est d'au- 
tres actions , par lesquelles l'homme se déclare 
ouvertement en guerre avec la société , et qui 
ne laisse plus d'espérances de le voir se cor- 
riger, et quand même cela serait encore possi- 
ble , le risque que courrait la société en le met- 
tant à l'essai , serait trop grand. Il est devenu 
dangereux, et doit être mis hors d'état de nuire. 
Si un rocher pendant menace d'écraser ma 
maison , le seul problème à résoudre pour moi 
est de le faire disparaître , de la manière la plus 
sûre , la plus expéditive et la plus économique. 
Si ce rocher était doué de sentimens, je tâche- 
rais certainement , s'il y avait plusieurs moyens 
qui remplissent également bien ces trois objets, 
de choisir celui qui lui fut le moins désagréable; 
mais ce ne serait qu'après avoir mis ma maison 
en sûreté que je penserais à ses aises et à ses 
convenances. De même l'homme qui a mis une 
vie en danger , qui a compromis tous les plus 
chers intérêts que puisse avoir l'homme en so- 
ciété par un complot pour renverser la forme 
d'un gouvernement populaire, celui qui non 
seulement a eu la volonté , mais presque le pou- 
voir de faire actuellement la guerre à la société 
civile, celui-là est dangereux, et il estde l'intérêt 



244 

et du devoir de la société de s'en défaire. Ce 
raisonnement s'applique aussi à ceux qui sont 
coupables d'homicide prémidité , de piratie ou 
d'incendie, crimes qui à eux seuls comprennent 
tous les autres. Je crois que ce n'est que pour ces 
quatre cas que la peine de mort devrait être con- 
servée. 

Les amis du système pénitentiaire répondent 
à cela , qu'en enfermant un homme , seul , poi^r 
sa vie, dans un donjon, il cesse également d'être 
dangereux pour la société et souffre beaucoup 
moins. Je nie les deux choses. Il n'y a pas de 
cachot si sûr dont on ne puisse s'échapper , ou 
qui ne puisse être forcé , soit par une émeute 
populaire, une guerre, un tremblement déterre 
ou un incendie. Le joli effet que produirait sur 
la société l'un de ces événemens qui ouvrirait la 
prison de Philadelphie et remettrait en circu- 
lation quelques centaines des plus infâmes scé- 
lérats que le monde ait produits ? Car , la dé- 
pravation morale est toujours en raison inverse 
des causes qui portent au crime , et ceux qui 
se rendent criminels dans un pays de liberté, 
d'abondance et de bonheur , comme les États- 
Unis , sont sans doute plus dépravés que ceux 
(jui gémissent sous l'oppression, croupissent 
dans l'ignorance et pâlissent dans le besoin. Eh 



245 

quoi! nous rejetons loin de nos foyers, loin de 
nos villes, toutes les ordures qui s*y produisent, 
et nous irions à grands frais bâtir de somptueux 
édifices pour entasser avec soin et traiter avec 
tendresse toute la corruption , tous les excré- 
raens pestilentiels de la société morale? et nous 
ne craindrions pas la contagion ? et nous irions 
dépenser notre argent , prodiguer nos soins et 
notre temps à un si vil usage ! Ce même bâti- 
ment pourrait servir d'hospice , d'hôpital ; ce 
même pain trempé de larmes innocentes , sou- 
tiendrait la vie de la veuve ou de l'orphelin, et 
c'est à eux qu'on le retire , non pas comme les 
amis du système pénitentiaire vous disent, pour 
soulager le malheur des condamnés, mais pour 
prolonger à grands frais et sans aucune utilité 
pour la société , leur tourment pendant de lon- 
gues années de peine et d'agonie. Que chacun 
se mette la main sur le cœur, et qu'il dise de 
bonne foi s'il n'aimerait pas mieux être exécuté 
que de rester seul , emprisonné , sans espérance 
aucune d'élargissem-cnt. Et qu'il voie alors 
si ce n'est pas un sentiment d'humanité mal 
entendu , qui veut substituer de préférence 
l'emprisonnement perpétuel à la peine de mort. 
Le seul moyen de supprimer la peine de mort 
est à mon avis d'y substituer la déportation. Ce 

21. 



246 

système a été dans ces derniers temps extrême- 
ment perfectionné dans l'établissement anglais 
de Botany-Bay ; pourquoi les autres nations ne 
chercheraient-elles pas quelques rivages éloi- 
gnés ohi isolés , où une nouvelle colonie pût être 
établie sur des principes pareils? Le crime alors 
se trouverait utilisé en reculant les frontières de 
la civilisation, et en devenant la source d'un 
nouveau commerce avec la société olBfensée; 
Mais alors la peine de mort devrait être con- 
servée dans la colonie pénitentiaire, comme 
seul moyen de conduire une société aussi dé- 
pravée, et dans la mère-patrie pour le cas seu- 
lement d'un condamné y revenant avant que 
le temps de sa déportation ne fût expiré. Alors, 
les ordures que la société rejette loin d'elle , au 
lieu d'être détruites ou entassées en pure 
perte, serviraient à fertiliser et à engraisser de 
nouveaux champs lointains. C'est à ce système 
probablement que toutes les nations en vien- 
dront, mais il faudrait qu'il fût étendu à tous 
les crimes , au lieu qu'en Angleterre la peine de 
mort est encore en usage dans beaucoup trop 
de circonstances. 

Dans tous les états les délits qui n'entraînent 
pas la peine de mort , sont punis par une réclu- 
sion plus ou i^ioins longue dans des prisons 



247 

fort bien tenues et gouvernées par une excel- 
lente discipline ; les condamnés y sont occupés 
à différens ouvrages , et une partie du profit de 
leur travail leur revient. Ils y sont séparés des 
prisonniers pour dettes et de ceux qui ne sont 
pas encore condamnés , car la maxime légale 
est qu'un homme doit être considéré et traité 
comme innocentjusqu'à ce qu'un jury ait donné 
un verdict contre lui. Les arrestations préven- 
tives sont extrêmement rares , car ce n'est que 
dans les cas entraînant la peine kapitale que 
les magistrats de paix peuvent se refuser à relâ- 
cher le prévenu sur caution. Sa détention alors 
ne dépend de la volonté arbitraire de personne ; 
c'est un grand jury qui au terme le plus pro- 
chain de la cour le met en accusation ou le 
relâche. L'avocat du peuple n'en peut pas ap- 
peler à minima de sa décision. Le prévenu 
peut insister pour être jugé le plus tôt possible, 
et le seul pouvoir discrétionnaire auquel il soit 
soumis, est celui du magistrat qui le fait écrouer; 
mais même alors si ce magistrat exige une cau- 
tion trop forte ou refuse de l'admettre à en 
présenter une, il peut toujours en appeler à 
un juge supérieur, même pendant les vaca- 
tions, soit par un lorit of error ou par un haheas 
corpus, et il a après une action pour false impri- 



248 

sonment. La société se charge de poursuivre par 
les moyens que je vous ai décrits non-seulement 
les crimes, mais même les délits correction- 
nels : insultes, voies de fait , tapages nocturnes, 
offenses à la décence publique , mauvais état 
des grandes routes. Enfin tout ce qui trouble la 
paix des citoyens est un bon sujet à'indictement 
d'après la cornmon lato ; et les lois écrites en 
général n'ont fait que la rendre plus efficace 
par des dispositions particulières. Mais cela 
n'ôte pas le remède civil à la partie offensée, 
elle a toujours dans ces cas là son action en 
dommages-intérêts pour ce qu'elle a souffert. 
L'action criminelle appartient à la société , et 
elle doit avoir lieu sur la plainte du grand jury, 
quoique la personne offensée ne désire pas pous- 
ser les choses plus loin ; mais l'action civile lui 
appartient entièrement. 

Un des cas où cette double action de la loi 
se fait le mieux voir est celui de la loi du libelle. 
Toute publication contre les bonnes mœurs ou 
contre le caractère d'un citoyen, faite avec ma- 
lice et de nature à troubler la paix, vraie ou 
fausse , est un délit dont un grand jury peut et 
doit prendre connaissance. C'est là le seul crime 
de la presse connu en Amérique ; car du gou- 
vernement l'on peut dire et imprimer tout ce 



249 

que l'on veut. Les journaux innombrables qui 
s'impriment partout, jusques dans le plus petit 
village , sont entièrement libres , n'ayant pas 
besoin de permission ou de cautionnement pour 
paraître. Les peines en cas de condamnation 
sont l'amende et la prison ; mais il est bien rare 
qu'un grand jury porte accusation de ce genre, 
à moins que les publications ne soient d'une 
nature très-scandaleuse et dirigées contre la vie 
privée de citoyens ou de femmes tranquilles et 
respectables. Quant aux personnes qui se mêlent 
de politique , on peut toujours en imprimer ce 
que l'on veut, parce que l'on n'est jamais censé 
le faire par malice , mais bien pour éclairer 
l'opinion publique dans son choix. 

Mais la personne qui a été diffamée par une 
publication quelconque, peut, outre l'accusation 
criminelle , se plaindre en justice et demander des 
dommages et intérêts. Le défendeur est pour- 
tant, dans ce cas, admis à prouverla vérité de ce 
qu'il a publié, ce qu'il ne pourrait faire dans une 
défense criminelle. Les dommages sont ou gé- 
néraux, comme ceux qu'on obtient pour une 
diffamation générale , ou spéciaux , si ce deman 
deurpeut prouver qu'en conséquence du libelle, 
il ait soutenu une perte quelconque. 

Même les paroles calomnieuses donnent droit 



250 

à une action civile , mais il faut que le fait faus- 
sement imputé soit de nature, s'il était vrai, à 
avoir constitué une offense punissable par la 
loi, ou que la calomnie ait été la cause immé- 
diate d'un dommage réel. Ces sortes d'actions 
sont aussi extrêmement rares aux États-Unis, et 
surtout dans l'Ouest et le Sud , où en général 
les parties aiment mieux se battre que de dé- 
ranger la justice. 

La liberté qui existe dans toutes les institu- 
tions du pays , se retrouve aussi dans les lois qui 
règlent la possession et la propriété des immeu- 
bles et leur transmission. Chacun est maître de 
son bien. Il en fait de son vivant ce que bon lui 
semble. A sa mort , il le laisse à qui il veut. Le 
régime dotal n'existe pas. On ne fait pas de con- 
trats en général en se mariant. Tous les biens- 
meubles de la femme , au moment du mariage , 
et ceux qu'elle pourrait acquérir après , appar- 
tiennent de droit au mari. Les biens immeu- 
bles lui restent , mais le mari en est le gérant et 
elle ne peut en disposer sans son consentement. 
Ses enfans succèdent par portions égales au père 
ou à la mère mourant sans testament. A défaut 
dedescendans, ce seraient les collatéraux, puis 
les ascendans. Le mari pourtant survivant à la 
femme , garde l'usufruit pour la vie de toutes 



251 

ses propriétés immeubles^ tandis que la femme 
dans le même cas , n'a qu'un douaire d'un tiers 
de ces mêmes propriétés. li arrive pourtant sou- 
vent que par contrat de mariage (mariage seule- 
ment) le mari reconnaît à la femme une certaine 
fortune comme étant à elle , et devant descendre 
à ses enfans, ou à leur défaut retourner à sa 
famille ; mais ces cas sont rares et n'arrivent 
que lorsque la femme est beaucoup plus riche 
que le mari. En général, elle prend sa chance de 
faire fortune ou d'être ruinée avec lui ; car en 
loi, la femme et le mari ne forment qu'une per- 
sonne. Ils ne peuvent porter témoignage en fa- 
veur l'un de l'autre. Dans presque toutes les 
actions intentées à la femme ou par elle, le mari 
doit être joint. La loi américaine, d'accord en 
cela avec les mœurs , fait tout ce qu'il faut pour 
fortifier et sanctifier le lien conjugal, ce premier 
élément de toute société. Dans beaucoup d'États, 
le divorce a vinculis matrimonii n'existe pas. 
Dans d'autres , il est prononcé dans quelques 
cas particuliers, par les cours de chancellerie qui 
statuent sur les demandes en séparation a men- 
sa et thoro. Mais en général, la manière d'obtenir 
un divorce est par une mesure extra-légale , par 
une pétition à la législature , qui passe une loi 
particulière pour chaque cas , après l'avoir fait 



252 

examiner par une commission , et avoir entendu 
son rapport. Les législateurs sont pourtant très- 
difficiles à accorder ces lois spéciales , et il faut 
que les cas soient extrêmement graves. 

En Louisiane, où le système dotal existe, 
toutes les propriétés foncières sont entravées 
d'une manière extrêmement compliquée, et il 
est dangereux d'en acheter sans savoir la généa- 
logie et l'histoire des familles des possesseurs ; 
car au moment où vous vous y attendez le moins, 
il vous arrive des descendans ou créanciers 
d'une femme mariée, réclamant sa dot, qui 
vous mettent à la porte de chez vous. Ce système 
n'existe pas dans le reste de l'Union. Vous 
pouvez acheter en toute sûreté , après avoir vé- 
rifié sur les registres s'il existe des hypothèques 
sur la terre , ce que vous pouvez faire en une 
demi-heure de temps. D'ailleurs le vendeur ga- 
rantit toujours la propriété qu'il vend , et c'est 
contre lui et devant une cour d'équité que l'a- 
cheteur a recours. 

Quant aux choses meubles , la possession est 
toujours une preuve prima facie de propriété , 
et quant à la qualité, à moins qu'elle ne soit sti- 
pulée , la maxime de caveat emptor obtient 
entièrement. 

Les moyens dont on se sert pour assurer le 



253 

paiement des sommes qui sont prêtées , est 
d'abord l'hypothèque , mais il faut qu'elle soit 
explicite , et qu'elle soit enregistrée ; car sans 
cela , elle est de nulle valeur contre les créan- 
ciers futurs. Elle ne peut jamais détruire les 
droits des créanciers antérieurs, comme une 
venfe de bonne foi le ferait. Il n'y a que les 
maçons et les charpentiers qui aient une hypo- 
thèque tacite sur les maisons qu'ils ont bâties , 
jusqu'à ce qu'ils soient payés de leur ouvrage. 
Le second moyen est un deed of trust , c'est- 
à-dire , une vente ou un don de la propriété , à 
des fidéi-commissaires {trustées) , pour un usage 
déteruiiné. Par exemple, pour assurer le paie- 
ment d'une dette à jour fixe, je donne ou vends 
une maison , ou une terre à un tiers , à condi- 
tion que l'usufruit m'en restera , mais que si le 
jour arrivé, je ne paie pas, il la vendra au 
profit du prêteur. C'est en général de cette 
forme-là que l'on se sert poi>r assurer les biens 
des femmes mariées , de manière qu'ils ne puis- 
sent pas être confondus avec ceux du mari , et 
vendus pour ses dettes. C'est aussi de cette ma- 
nière, que les biens de presque toutes les cor- 
porations , comme églises , collèges , loges ma- 
çonniques , etc. , sont possédés. Lorsque les 
cours de chancelleries jugent des causes très- 

22 



tu 

compliquées , et ayant beaucoup de parties , elles 
ordonnent souvent que toute la propriété en 
discussion soit remise , de cette manière , à des 
trustées, pour attendre, ainsi que les fruits, et 
être sujette à la décision ultérieure de la cour. 
Un deed of trust aussi bien qu'une vente , peut 
être déclaré frauduleux, s'il a été fait dans 
l'intention de tromper des créanciers ; mais il 
faut pour cela que l'intention frauduleuse soit 
clairement prouvée . 

Tous les biens , meubles et immeubles, répon- 
dent aux créanciers. Les Etats-Unis sont le seul 
créancier privilégié. Après que tous ces biens 
ont été vendus, ou s'il se refuse à les déclarer, 
il peut être emprisonné pour dettes , dans pres- 
que tous les États de l'Union. La constitution 
des États-Unis a autorisé le congrès à passer 
une loi générale sur les banqueroutes , mais cela 
n'a pas encore été fait. En attendant pourtant la 
plupart des États ont des lois d'insolvabilité, 
par lesquelles le débiteur honnête , qui la livré 
tout son bien à ses créanciers , doit être mis en 
liberté, en prêtant serment qu'il ne lui reste 
rien ; et il ne peut plus être arrêté. Dans quel- 
ques États , les propriétés qu'il acquiert par la 
suite sont à lui; dans d*autres à ses anciens 
créanciers, soit en tout, soit en partie. L'em- 



255 

prisonnement pour dette n'est donc employé 
que comme moyen coërcitif , de forcer le débi- 
teur malhonnête à livrer et découvrir sa pro- 
priété ; car celui qui est innocent peut toujours 
sortir de prison , en jurant qu'il n'a rien , à 
moins que ses créanciers ne prouvent qu'il ment, 
ce qui serait un cas de parjure extrêmement 
grave et entraînant des peines infamantes très- 
fortes. 

Les crimes sont en général rares aux États- 
Unis : cela vient bea.ucoup de l'éducation du 
peuple , mais surtout de l'abondance et de l'ab- 
sence totale de misère. Les crimes contre les 
personnes sont plus fréquens dans les pays 
neufs que dans les anciens États. Les attentats 
à la propriété sont au contraire presque in- 
connus dans le sud , l'ouest et les campagnes , 
tandis que les crimes contre les personnes y 
sont plus nombreux. Le meurtre est assez fré- 
quent , mais l'assassinat ou gaet-à-pens y est 
presque inconnu. Dans un pays de liberté 
encore un peu grossière , chacun sent sa force 
individuelle, et s'en rapporte à soi pour se 
venger d'une insulte. Dans les parties les plus 
civilisées de l'Union , surtout celles où la reli- 
gion domine, la pratique du duel est rare, 
même presque inconnue; mais dans le sud et 



256 

l'ouest , elle est extrêmement fréquente parmi 
les gens bien élevés. Sur les bords de l'Atlan- 
tique ils ont lieu avec autant d'étiquette qu'en 
Europe ; mais dans les forêts de l'ouest , on n'y 
fait pas tant de façons. Au moment même de la 
dispute , les parties tirent leurs armes et s'atta- 
quent , l'usage du pa^^s est même de les laisser 
faire , car celui qui réclamerait l'aide des assis- 
tans serait couvert d'infamie. Souvent, si la 
cause de haine est ancienne , et qu'elle soit im- 
placable, les rivaux s'avertissent l'un l'autre 
de ne plus sortir qu'armés , car à la première 
rencontre , ils sont décidés à se faire justice. 
Les jurés en général sont très-indulgens pour 
les duels , et même pour les renconters { comme 
cela s'appelle) lorsque tout s'est passé loyale- 
ment ; mais ils sont très-sévères contre tout ce 
qui ressemble à un assassinat. Les gens de cam- 
pagne vident généralement leur différend à 
coups de poings, se mordent aussi quelquefois le 
nez ou les lèvres , surtout dans l'ouest , dont la 
population mâle , fière et indépendante , a un 
goût tout particulier pour se battre de quelque 
manière que ce soit. Il est rare , en général , 
qu'une grande foule se trouve assemblée sans 
que quelque combat n'ait lieu avant sa séparation. 
Mais ces rixes sont toujours à coups de poings, 



257 

et des armes cachées n'y sont jamais employées. 

Dans les états atlantiques , les mœurs sont 
difiFérentes et portent plutôt vers les crimes 
contre la propriété. Les vols à main armée sont 
très-rares , mais les filouteries et escroqueries 
très-communes. Le filou américain est tout-à- 
fait un adepte dans la profession; car, comme 
ce ne peut être la misère dans un pays aussi 
heureux , qui le pousse au crime , c'est le goût , 
la passion, le génie du vol qui l'y entraîne, et 
tous les jours découvrent de nouveaux moyens 
de tromper tout-à-fait originaux. La carrière 
des gens qui s'adonnent à cette profession est en 
général pourtant de courte durée , car la po- 
lice est si bien faite aux États-Unis , que rien de 
criminel ne peut échapper à cet argus aux 
treize millions d'yeux. 

En effet , nous sommes tous agens et espions 
de police. Si un complot contre l'État vient à ma 
connaissance , je m'empresse d'en faire part au 
souverain; je ne lui laisse pas ignorer ce que 
j'ai pu apprendre sur les opinions des serviteurs 
qu'il emploie, et le souverain me récompense 
toujours suivant l'importance des intrigues que 
j'ai déjouées. Le peuple est le souverain. Les 
journaux, le moyen dont je me sers pour l'ins- 
truire , et ma récompense m'attend aux pro- 



258 

chaines élections. Pas de gendarmes chez nous, 
ni de sergens de ville. Mais si un vol ou un 
meurtre est commis , tout citoyen peut arrêter 
le coupable in flagrante et le conduire devant le 
juge de paix ou le magistrat le plus proche qui 
le fera écrouer (commit) d'une manière régu- 
lière, ou le relâchera sur caution jusqu'aux 
assises prochaines , après avoir entendu les dé- 
positions à charge et à décharge. Si le coupable 
pourtant a réussi à s'échapper , le bruit s'en ré- 
pand à l'instant dans le pays. C'est dans les 
tavernes , à l'église , au marché , dans tous les 
endroits publics enfin , que s'instruit l'affaire. 
Tous ceux qui ont quelques renseignemens à 
donner ont bien soin de le faire ; mais s'il réus- 
sit à se soustraire aux poursuites immédiates , 
sur la représentation des intéressés , le gouver- 
neur publie une proclamation dans les journaux, 
promettant une récompense à qui le livrera , 
et contenant son signalement et tous les indices 
qu'on a pu se procurer. Cette proclamation de- 
vient un sujet de conversation dans toutes les 
tavernes, et tout étranger venant du lieu du 
crime , est sûr d'être questionné et scrutiné de 
la bonne manière. Dernièrement un homme qui 
avait tué sa femme à la Nouvelle-Orléans , a été 
arrêté sur les frontières du Canada où il tâchait 



259 

de se sauver , reconduit à la Nouvelle-Orléans 
et condamné. Rien ne peut échapper au système 
de publicité de cette police universelle, et le 
seul moyen de n'être pas trahi , est de n'avoir 
pas de secrets. Dans les grandes villes du Sud, 
où il y a beaucoup de noirs, on organise en 
général une garde municipale armée , chargée 
de les surveiller pendant la nuit *, mais cette 
garde , loin d'être gênante pour les citoyens , 
est au contraire soumise au premier blanc ve- 
nu , et sert à le dispenser de faire des patrouilles 
lui-même. 

Il est vrai qu'il arrive quelquefois , bien rare- 
ment cependant , qu'on arrête l'innocent pour 
le coupable ( et cela n'arrive-t-il pas quelquefois 
aussi à Paris?) mais il s'en fait amplement dé- 
dommager ; cela devient l'occasion d'un nou- 
veau procès. Le nombre en est très-considérable. 
Les frais dejustice sont modiques ; les tentations 
de plaider continuelles , et le goût du peuple le 
porte certainement vers la chicane. C'est une 
observation très-singulière que l'amour que les 
descendans des Normands ont gardé pour plai- 
der. Ce goût se retrouve en Italie , dans le 
royaume de Naples , qui fut conquis par eux ; 
dans la nation anglaise , qui subit la même loi , 
et dans les provinces de France où ils s'cta- 



260 

blirent d'abord. Le reste de l'Italie, l'Ecosse, 
l'Irlande et le reste de la France ne partagent 
pas ce goût chicanier. Les descendans des An- 
glais, quoiqu'il en soit, l'ont porté en Amé- 
rique , où il est caractéristique ; à peine pouvez- 
vous trouver quelqu'un qui n'ait pas eu des 
procès dans la vie. Cela vient peut-être aussi 
de ce que tout le monde se mêle plus ou moins 
d'affaires, et qu'il n'y a pas d'oisifs ou de gens 
exclusivement de plaisir. Au reste , plaider n'em- 
pêche pas de diner ensemble et de s'entre- 
visiter. 

Une autre cause aussi qui doit rendre les 
procès très fréquens , c'est l'immense quantité 
de jurisconsultes que nous avons. Tout le monde 
est plus ou moins versé dans les lois ; car tout le 
monde est juré et va aux assises comme autre 
part on va au théâtre. Ceux qui ne savent qu'un 
peu de loi se croient toujours sûrs de leur af- 
faire , et consultent immédiatement un avocat 
auquel ils plaident si bien leur cause qu'ils le 
persuadent de leur bon droit. Au reste, un avo- 
cat, comme vous savez, n'est pasdiîïicile à être 
persuadé par son client. Le nombre des avocats 
est tel , que leurs honoraires sont extrêmement 
mesquins , excepté ceux des luminaires du bar- 
reau qui sont très-considérables. De façon que 



261 

plaider est un amusement à bon marché ; et en 
effet , que serait la vie sans un peu de contradic- 
tion ! Combien un planteur s'ennuierait s'il pas- 
sait sa vie à faire des récoltes plus belles les 
unes que les autres ! Ses jours filés d'or et de 
soie se ressembleraient tous , et seraient d'une 
monotonie assommante. Mais , par bonheur, le 
cheval du voisin vient faire une excursion dans 
son champ. Vite une action de trespass quare 
clausum fregit; ou un passant a battu son nè- 
gre, ou séduit sa fille ou sa servante ; tout de 
suite une action de trespass vi et armis per quod 
servitiiim amisit; ou bien encore il retrouve aux 
mains d'un tiers dans un voyage , sa charrette 
ou sa selle qu'il avait prêtée à un ami ; aussitôt 
une action de troter ou de detinue. Il arrive 
aussi très-souvent que les parties sont incer- 
taines sur leur droit , et alors elles s'arrangent 
pour les porter amicalement devant un tribu- 
nal. 

L'arbitrage est très-usité aux États-Unis , 
mais les plaideurs n'y gagnent rien, car, quoique 
avant de porter la cause devant les arbitres , ils 
s'engagent à se soumettre à leur décision, il 
existe cependant tant de moyens d'éviter cet 
engagement , qu'il est comme nul ; et d'ailleurs 
la cause est plaidée devant les arbitres par des 



262 

avocats , et de la même manière qu'elle le se- 
rait en pleine cour. 

Le barreau des États-Unis est un corps extrê- 
mement distingué. C'est même le premier corps 
de l'État dans la considération du peuple. Il y 
a trois professions qui ont le nom de savantes 
et qui donnent des degrés : ce sont les facultés 
de droit , de médecine et de théologie ; mais tan- 
dis que les deux autres ne mènent à rien , le 
barreau mène à tout. C'est là la véritable pépi- 
nière des hommes d'État, et c'est là que le peu- 
ple va chercher ses législateurs et ses gouver- 
neurs. Dans une théocratie le gouvernement 
est aux mains des prêtres ; dans un despotisme 
militaire dans celles des généraux ; dans un 
pays gouverné par les lois , il est juste que leurs 
interprêtes et leur ministres gouvernent. Aussi 
sommes-nous bien gouvernés, et je regardç 
cette influence des jurisconsultes sur le gouver- 
nement , comme la plus grande garantie de nos 
libertés. C'est à cela qu'en viendra l'Europe à 
mesure que la liberté y sera mieux comprise. 

L'éloquence est extrêmement cultivée aux 
États-Unis : tout le monde improvise. Les dis- 
cours écrits ne sont connus ni au congrès , ni 
dans les tribunaux; aussi avons-nous des ora- 
teurs. Je viens d'entendre ceux de la grande 



263 

Bretagne, mais je dois dire en toute conscience 
qu'il n'y a personne au parlement qui parle 
comme MM. Clay , Webster, Wirt, Berrien, 
Hopkinson, Haine, etc. S'ils avaient des sujets 
à moitié aussi intéressans que ceux que l'on dis- 
cute au parlement, de quel lustre ne brilleraient- 
ils pas ? Mais ce temps arrivera, et bientôt le con- 
grès comme le parlement britannique et l'ancien 
sénat romain deviendra arbitrer gentium. 



LETTRE VIII. 



De l'Armée, de la Marine et des Indieiif 



Bruxelles, février 1832. 



Lorsqu'eii 1825 Lafayette vint nous faire sa 
visite triomphale, il fut reçu partout comme 
l'hôte de la nation. Que de miracles ne vit-il 
pas ! Il put comparer l'état du pays , comme il 
l'avait laissé il y avait cinquante ans, à ce qu'il 
était alors, et attribuer entièrement la diffé- 
rence aux institutions républicaines qui nous 
régissent. Il vit le pays comme personne ne 
l'avait vu auparavant et ne l'a revu depuis. 
Tout prenait un air de fête ; les villes étaient 
repeintes à son approche; les routes réparées. 



m6 

Tout prenait un air de jeunesse et de fraicheur 
inaccoutumé ; les magistrats allèrent au-devant 
de lui, le peuple le recevait avec enthousiasme ; 
il était montré comme modèle aux écoles réu- 
nies sur son passage. Dans beaucoup de villes, 
on députait quelques douzaines des plus jolies 
demoiselles de l'endroit, pour l'aller embrasser 
sur la frontière et lui donner la bien-venue au 
nom du sexe. Il était obligé de tenir sur les 
fonts baptismaux tous les enfans qui naissaient 
sur sa route , d'entendre autant de sermons le 
dimanche qu'il y avait d'églises de différentes 
dénominations , démanger autant de déjeuners 
et de diners par jour qu'il plaisait aux diffé- 
rentes corporations et sociétés qui l'invitaient , 
de boire autant de verres de vin qu'il rencon- 
trait de personnes altérées , et d'improviser au- 
tant de discours qu'il rencontrait de beaux par- 
leurs , ce qui n'est pas peu dire. 

Mais de tout ce qu'il vit , ce qui l'étonna da- 
vantage fut , dans le pays le plus paisible de la 
terre, de passer en revue plus de 1,100,000 
hommes complètement armés et équipés. En 
effet, partout sur sa route et même à quelques 
cents milles à droite et à gauche , la milice était 
convoquée et venait se présenter à lui sous des 
dehors extrêmement formidables. Il ne connut 

23 



266 

les gouverneurs des États que sous le harnais. 
Combien de négocians , d'avocats , de planteurs 
qu'il n'a vus que comme généraux ou colonels. 
C'est là qu'il a pu admirer l'institution de la garde 
nationale poussée à son plus haut point de per- 
fection; car toute cette immense force armée 
n'était que la milice ou garde nationale. 

L'armée elle-même en temps de paix est peu 
nombreuse. Du temps de l'ancienne fédération 
elle était composée des contingens fournis tout 
équipés par les Etats , mais sous la constitution 
présente, les États ne peuvent entretenir de 
corps de troupes sous les armes en temps de 
paix. L'armée est essentiellement fédérale et 
entièrement dans les attributions du président 
et du congrès. Son organisation a varié plu- 
sieurs fois depuis dix ans; elle fut réduite à 
moins de 3,000 hommes , sous la présidence de 
M. J. Adams, et fut ensuite portée à plus de 
100,000 pendant la dernière guerre. Dans ce 
moment elle se compose d'à-peu-près 6,000 hom- 
mes , divisés en quatre régimens d'artillerie et 
sept régimens d'infanterie, commandés par deux 
brigadiers-généraux ou généraux de brigade, 
et un général en chef ayant le grade de major- 
général , c'est-à-dire , général de division. L'or- 
ganisation des régimens , les manœuvres et les 



267 

exercices sont entièrement à la française, quoi- 
que les commandemens soient en anglais. Les 
soldats sont très-bien vêtus , nourris et couchés. 
L'armée est répartie sur une ligne de quelques 
milliers de lieues tout autour de l'Union; l'artil- 
lerie occupe les côtes de l'Atlantique, Tinfan- 
terie celles du golfe du Mexique et les frontières 
du Missouri et de l'Arkansaw. Sur cette fron- 
tière l'on pousse un petit poste de cinquante 
hommes à quelques centaines de milles de la 
civilisation , et il faut qu'il s'y établisse , s'y for- 
tifie et s'y maintienne au milieu d'Indiens sou- 
vent hostiles. 

L'administration de la guerre est dirigée par 
un ministre ( the secretary at war ) , qui ne fait 
pas partie de l'armée , car chez nous les cumu- 
lations d'emplois ne sont pas permises , et il n'y 
a que des officiers en activité. Les Etats-Unis 
n'accordent de pension qu'à ceux qui sont obligés 
de quitter le service pour cause de blessures 
graves , ou aux veuves et aux orphelins des 
morts. L'armée est organisée d'après une loi 
qui statue qu'elle sera composée d'un général de 
division, de deux généraux de brigades, d'un 
colonel chef d'état-major , etc. , etc. 11 ne peut 
donc pas y avoir plus d'officiers que la loi ne 
le comporte. Ceux qui sont au service sont in- 



capables d'être élus ou nommés à quelque place 
que se soit tant qu'ils restent dans l'armée. Tous 
les officiers sont à la nomination du président , 
avec le consentement et de l'avis du sénat; et il a le 
pouvoir constitutionnel de les destituer tous 
quoique je ne sache pas qu'il en ait jamais usé 
En général cependant, l'avancement suitcntière 
ment l'ancienneté du service en temps de paix 
Si la guerre éclatait , le congrès passerait une loi 
pour augmenter l'armée et en fixerait le cadre. 
Le président alors nommerait aux places, créées 
de telle manière que bon lui semblerait, soit 
en prenant d'anciens officiers de la dernière 
guerre , soit en avançant des officiers de l'armée 
actuelle , soit enfin en appelant dans l'armée 
des officiers de milice ou des gens qui se sont 
distingués par leur patriotisme et ont la con- 
fiance des nouvelles levées. Après la guerre, le 
congrès passerait de même une loi pour réduire 
l'armée, etenfixer les cadres; alors les réductions 
dans chaque grade s'opéreraient sans donner 
de pension ou privilèges quelconques à ceux qui 
donneraient leur démission ou seraient réfor- 
més. Après les guerres qui ont eu lieu pourtant, le 
congrès a fait un partage de terres publiques aux 
officiers et soldats ainsi congédiés, et la même 
mesure aurait probablement lieu de nouveau. 



269 

Lorsqu'un officier donne sa démission , il 
cesse immédiatement de faire partie de l'armée 
et redevient entièrement péquin.La seule chose 
qu'il garde , et cela seulement par courtoisie , 
c'est son titre. Ainsi , par exemple , le président 
actuel , André Jackson , qu'on appelle commu- 
nément général Jackson , n'est plus général de- 
puis long-temps. Il ne touche aucun salaire 
comme tel , et n'est pas porté sur les contrôles 
de l'armée. Cependant, en sa qualité de prési- 
dent, il est le commandant en chef des forcCvS 
de mer et de terre. 

L'armée est recrutée par des enrôlemens vo- 
lontaires , de façon qu'en temps de paix elle est 
très-mal composée ; car, quel est le citoyen des 
États-Unis qui ne puisse gagner plus par un 
travail très-modique que la paie du soldat? 
D'ailleurs l'amour de la liberté , la haine de 
toute gêne , ne dispose pas le peuple à s'enga- 
ger. Il faut convenir aussi que la conduite 
tyrannique des officiers envers les soldats ne 
contribue pas peu à dégoûter le peuple du ser- 
vice militaire. Cette conduite est une consé- 
quence de l'espèce d'hommes qui s'engagent , 
mais aussi elle réagit sur ceux qui s'engageraient, 
et éloigne tous les bons sujets. En temps de 
giierre la chose est diffi?rente ; les rangs se rem- 



270 

plissent immédiatement de volontaires qui s'en- 
gagent pour servir leur pays , faire une cam- 
pagne , et avoir une part de sa gloire et de ses 
dangers. Les officiers voient bien vite qu'ils ont 
à faire à de différens matériaux et changent le 
système de leur discipline. 

L'armée présente ne doit être considérée que 
comme le cadre ou la pépinière d'une armée 
plus considérable ; elle est , pour ainsi dire , 
destinée à conserver la tradition des usages et 
des réglemens militaires. Les officiers qui la 
composent sont en général très-bons , et en cas 
de guerre seraient immédiatement promus à 
des grades supérieurs et répartis parmi les nou- 
veaux régimens que l'on créerait ; ce qui man- 
querait le plus serait de bons sous-officiers, 
qui pourtant font la base et le nerf de toute 
bonne armée. 

La maxime des Etats-Unis est de se préparer 
à la guerre pendant la paix. Aussi ne néglige- 
t-on rien pour cela. Une école , sur le système 
de l'école polytechnique de Paris , est établie 
à West-Point, auprès de New^-York, où quelques 
centaines de jeunes gens reçoivent une éduca- 
tion tout-à-fait militaire. A leur sortie, ils ont le 
choix d'entrer dans l'armée comme officiers 
ou de se choisir une profession ; ce que la plu- 



271 

part d'entr'eux font ; mais au premier signal 
ils seraient prêts à rejoindre le drapeau et 
feraient d'excellens officiers. Beaucoup de col- 
lèges privés ont adopté le système d'éducation 
de West-Point , et maintenant un grand nombre 
de jeunes gens sont élevés d'une manière tout- 
à-fait militaire. Les manœuvres et le manie- 
ment des armes seront aussi généralement con- 
nus à la génération future que le catéchisme 
l'est à la génération présente. 

Outre ces soins qui ne regardent que le per- 
sonnel , les États-Unis ont établi un grand 
nombre d'arsenaux militaires où l'on confec- 
tionne et conserve des armes et des objets d'ar- 
tillerie. La fabrication pourtant des armes et des 
poudres est, ainsi que toute autre industrie, entiè- 
rement libre aux États-Unis. Je crois même que 
le gouvernement n'a pas de fonderie pour les 
pièces en fer , mais qu'il les achète toutes faites 
à des fabriques particulières. 

La dernière guerre ayant fait voir que les 
fortifications qui existaient ne remplissaient pas 
le but que l'on en attendait , le congrès adopta 
un système de fortifications extrêmement vaste 
et tout-à-fait de plan ; et depuis quinze ans son 
exécution se poursuit avec activité. C'est sur- 
tout au général Bernarfl que ce pro|jet est dû. 



27i 

et probablement jamais officier du génie ne fit 
un plan si vaste clans son ensemble et si neuf. 
Il immortalisera le général. 

La véritable force militaire des États-Unis ne 
consiste pas dans son armée , c'est la milice qui 
la constitue. Tout citoyen en fait partie jusqu'à 
un âge qui varie dans les différons États ; car , 
si l'armée appartient au gouvernement fédéral, 
la milice dépend entièrement des États. Les 
prêcheurs, maîtres d'écoles, médecins et quel- 
ques autres personnes en sont exemptés. Les 
Quakers et les sectes religieuses qui refusent de 
se battre doivent payer toutes les amendes dis- 
ciplinaires ou marcher. Tous les employés des 
États-Unis en sont aussi exempts ainsi que les 
magistrats , en temps de paix. 

Partout le gouverneur de l'État est comman- 
dant en chef de la milice. C'est à lui qu'il ap- 
partient de la mobiliser , soit d'après la demande 
du président en cas de guerre générale , soit de 
lui-même si les besoins de l'État le requièrent. 
Les officiers sont élus par la troupe , excepté les 
généraux , qui sont nommés en général par la 
législature ou le gouverneur. La milice a la 
même organisation et le même uniforme que 
l'armée ; et du moment qu'elle est appelée au 
service actif, elle est payée comme les autre- 



273 

troupes des États-Unis. La loi fixe certain jour 
où elle s'assemble pour manœuvrer , et le colo- 
nel ou capitaine peut de plus les appeler plus 
souvent pour s'exercer ou pour procéder aux 
élections d'oificiers. Ces rassemblemens sont 
toujours des fêtes plus ou moins militaires. 

Il faut faire une grande différence entre la 
milice des nouveaux pays et celle des parties de 
l'Union qui ont été habités depuis long-temps , 
surtout les grandes villes du nord-est. Là, elles 
sont composées d'artisans et d'ouvriers, de com- 
mis de boutique et garçons apothicaires , com- 
mandés par leurs bourgeois , tous gens qui ne sont 
aucunement familiarisés avec l'usage des armes, 
ou les habitudes des camps. En général, ils ma- 
nœuvrent assez bien , surtout pour faire beau- 
coup d'évolutions de théâtre , qui ne servent de 
rien, et pour lesquelles ils ont un grand goût ; 
mais si , au milieu d'une parade , la pluie sur- 
vient, vous les verrez bien vite décamper. Quel- 
que bien disposés qu'ils soient, ils ne pourraient 
soutenir les privations et les marches d'une 
campagne. Vous me direz que la bataille de 
Baltimore fut gagnée par cette espèce de milice. 
C'est vrai , mais c'était à la porte de la ville. 
L'Américain est brave , il est surtout remar- 
quable par un courage ralioi:eî et réfléchi, ce 



n'est jamais sous ce rapport que l'on peut atta- 
quer la milice. Mais à la bataille de Baltimore, 
les soldats-citoyens sortaient de chez eux , ils 
avaient déjeuné , s'étaient rasés , et s'ils avaient 
dû, au lieu de cela, bivouaquer dans la boue seu- 
lement pendant une semaine , ils auraient été 
éreintés avant de rencontrer l'ennemi. Voilà le 
grand avantage que les milices des campagnes 
ont sur celles des villes. Les hommes qui les 
composent sont accoutumés aux intempéries des 
saisons. Tous vont à la chasse , et sont familia- 
risés avec l'usage d'un fusil. Il est vrai qu'ils ne 
sont pas si bien mis , qu'ils ne manœuvrent pas 
aussi bien , qu'ils sont un peu plus turbulens , 
mais cela ne les empêche pas de rendre de bien 
meilleurs services devant l'ennemi. 

Mais c'est la milice de l'ouest et du sud qu'il 
faut voir. Un régiment de mounted riflemen, 
c'est-à-dire , d'hommes endurcis à toutes les fa- 
tigues et privations de la vie presque sauvage 
d'un premier établissement, montés chacun sur 
son cheval qu'il connaît bien , armé de sa ca- 
rabine fidèle à laquelle il a dû , ainsi que sa fa- 
mille, plus d'un dîner dans un moment de be- 
soin. Ces gens-là se font un jeu de toutes les 
fatigues. Pour eux une campagne est une vraie 
partie de plaisir. Ils connaissent les bois , sa- 



275 

vent trouver leur chemin par le soleil et l'ëcorce 
des arbres , suivant un ennemi ou un cerf à la 
piste; leurs chiens les y aident, car chacun a son 
chien avec lui. Ils n'ont pas d'uniforme, chacun 
arrive comme il est pour son travail journalier, 
recouvert d'habits filés et tissus par sa femme , 
du coton que lui-même a planté. Un chapeau 
de feuilles de palmes tressées recouvre sa fi- 
gure noircie parla fumée du bivouac. Une peau 
de loutre artistement repliée et cousue , contient 
ses munitions , ce qu'il faut pour allumer un 
feuj et sa petite provision de tabac. Une besace 
derrière la selle porte les provisions de bouche 
pour lui et son cheval. L'animal lui-même n'est 
pas plus difficile que le maitre. Quelques poi- 
gnées de maïs par jour lui suffisent , mais le 
soir, en arrivant au camp , on le déselle , le dé- 
bride, et on attache ensemble deux de ses pieds, 
puis on le lâche dans le bois , où l'herbe abon- 
dante lui offre bien vite un souper frugal. Pas 
grande discipline parmi une troupe pareille. 
Pas de mouvemens réguliers : chacun fait la 
guerre pour son compte et comme par instinct. 
C'est une partie de chasse en grand ; ce sont pour- 
tant là les troupes qui se sont le plus distinguées 
dans la dernière guerre, et qui ont repoussé les 
Anglais à la bataille de la Nouvelle-Orléans. 



276 

.l'ai moi-même fait une campagne avec une 
armée pareille , forte de trois cents hommes. 
Elle était commandée par un général de bri- 
gade. Je partis comme son aide-de-camp , for- 
mant à moi seul tout l'état-major de l'armée. 
Je revins colonel d'un régiment; peu de périodes 
de ma vie m'ont laissé des souvenirs plus agréa- 
bles. Je me souviendrai toujours du passage de 
la Whitthlicootchie à gué , à minuit , au clair 
de la lune, éclairé de nos feux, et de la lu- 
mière encore plus forte mais bien plus éloignée 
des bois que les Indiens avaient incendiés pour 
couvrir leurs retraites. Cette grande rivière, 
dans toute la majesté de la nature vierge, cou- 
lait entre deux rives perpendiculaires de rochers 
de près de soixante pieds de haut. Un sentier 
étroit et presque à pic , menait de chaque côté 
au gué. La lune se réfléchissait dans ses flots 
argentés , et leur clarté presque phosphorique 
n'était interrompue que par la longue ligne 
noire formée par l'armée marchant sur une seule 
file. Nous restâmes à-peu-près six semaines de 
cette manière, à cheval toute la journée , cam- 
pant la nuit dans les bois. Nous ne rencontrâmes 
les Indiens que trois ou quatre fois , mais leurs 
traces fourmillaient autour de nous , et il était 
aisé de voir que nous en étions continuellement 



277 

entourés. Une nuit, ils nous attaquèrent à notre 
camp et perdirent deux hommes. Un jour ils 
nous disputèrent un gué, et trois d'entr'eux res- 
tèrent sur le champ de bataille. Enfin sept fu- 
rent pris sur une petite ile à l'embouchure d'une 
rivière, furent jugés et absous par le jury. Toute 
la cause de cette guerre avait été le massacre 
d'une famille blanche , de mon voisinage , fait 
par les Indiens avec des circonstances d'une 
cruauté inouie. Six enfans blancs de deux à douze 
ans avaient été brûlés en vie et le père mas- 
sacré. C'était pour arrêter les meurtriers , pour 
forcer les autres Indiens à rentrer dans leurs li- 
mites, pour assurer enfin la tranquillité et la 
paix de nos familles et les sauver peut-être d'un 
massacre général , que nous avions pris les ar- 
mes. Nous réussîmes complètement. 

L'espèce de milice à demi-sauvage dont je 
viens de parler, ne se trouve , comme je l'ai 
déjà dit , que sur les frontières de la civilisa- 
tion. Elle formerait peut-être les meilleures 
troupes de l'univers , si elle était bien disci- 
])linée et exercée ; mais cela ne peut s'obtenir 
qu'après l'avoir gardée quelques mois sous le 
drapeau. Il est donc toujours à parier qu'en 
rase campagne , et pendant la première année 
d'une guerre, ces milices seraient battues par des 

24 



278 

troupes réglées ; mais le cas serait bien différent 
dès la seconde campagne , et même dès la pre- 
mière dans des bois sans routes , sans magasins 
et sans ressources d'aucune espèce. 

Il existe encore aux États-Unis une autre es- 
pèce de milice qui est toujours prête à entrer en 
campagne , dont l'équipement , l'armement et 
les exercices ne laissent rien à désirer, et qui est 
commandée par des officiers expérimentés sortis 
en général de l'armée depuis la dernière guerre. 
Ce sont les compagnies volontaires. Tous ceux 
qui se trouvent unis par les liens d'une profes- 
sion ou d'une origine commune , s'associent en- 
semble pour former des corps de cette espèce. 
L'acte d'association dûment dressé , et approuvé 
par le colonel du régiment auquel ils sont atta- 
chés , règle leur armement , leur uniforme , le 
mode d'élection des officiers , celui d'admission 
pour les soldats, celui de retraite, etc. Ces com- 
pagnies possèdent souvent de très grandes pro- 
priétés , et les conditions d'admission sont quel- 
quefois très-difficiles. L'honorable compag?ne 
d'artillerie de Boston , par exemple , possède un 
petit arsenal et un très joli matériel à elle , et je 
crois qu'il en coûte à peu près cent louis pour y 
être admis. Ces compagnies, pour tout ce qui est 
de leur discipline et de leurs affaires intérieures, 



279 

sont tout-à-fait indépendantes des officiers de 
la milice régulière , mais elles sont soumises à 
leurs ordres lorsqu'elles sont appelées au service 
actif, quoiqu'en général on les emploie pour des 
expéditions détachées. Leur uniforme est entiè- 
rement à leur choix , de façon qu'il n'y a pas 
de grande ville où il n'y ait plusieurs compagnies 
de tirailleurs en costume de montagnards écos- 
sais qui a été mis extrêmement en vogue par les 
nouvelles de sir Walter Scott. Les négocians, de 
leur côté , forment des compagnies dont l'uni- 
forme consiste en un pantalon blanc , frac bleu, 
chapeau rond et buffleterie de maroquin rouge. 
Les Français ou ceux qui en descendent se réunis- 
sent aussi de leur côté , commandent dans leur 
langue, y adoptent la tenue de quelques uns des 
corps de l'ancienne garde ou celle de la garde 
nationale française; partout il y a des compa- 
gnies irlandaises et allemandes. Cette bigarrure 
produit un très-singulier effet , mais elle excite 
l'émulation à un haut degré , et ces compagnies 
volontaires seraient partout des corps d'élite. 
Outre les exercices communs à toute la milice , 
où elles sontobligéesd'assister,elles se réunissent 
pour manœuvrer ou tirer à la cible toutes les 
fois qu'il plait au capitaine de les appeler. Une 
ou deux fois par an , quelques compagnies vo- 



280 

lontaires d'une ville vont avec tout l'appareil de 
la guerre visiter les villes voisines. Les fonds 
nécessaires à l'expédition sont souscrits par les 
membres du corps, et remis au quartier-maître , 
qui les précède et fait les logemens d'une ma- 
nière tout-à-fait régulière. Toutes les compagnies 
de volontaires de la ville où ils se rendent, vont 
à leur rencontre et leur donnent un diner. On 
fait des manœuvres en commun , on fait connais- 
sance, on danse, des invitations et des promesses 
de visites réciproques sont échangées , et c'est 
encore là un des biens qui contribuent à atta- 
cher et relier les populations des différens États 
entre elles. 

Tous ces mouvemens de troupes se font sans 
que le gouvernement en soit aucunement ins- 
truit. Quelqu'un des gros bonnets de la compa- 
gnie observe en ouvrant sa fenêtre le matin, qu'il 
fait beau temps. Il se souvient qu'il n'a rien à 
faire de la journée. Vite , il couït chez le capi- 
taine , lui propose une proi^ienadc militaire ; 
l'idée plait à celui-ci, on envoie chercher les tam- 
bours , on fait battre la générale , et rassembler 
la troupe. Quoique ce soit bien le capitaine qui 
la commande, malgré cela, il ne pourrait pas 
prendre sur lui une mesure aussi importante 
sans le consentement de toute la compagnie; 



281 

aussi dès qu'elle est réunie , la discussion com- 
mence. C'est à la majorité des voix que l'on fixe 
ce que l'on fera. La minorité se soumet ou paie 
l'amende, et dès que la résolution est prise , le 
capitaine la fait exécuter avec un air d'autorité 
qui le ferait presque prendre pour un petit des- 
pote. Au milieu de la paix la plus profonde, 
dans un état de tranquillité politique qui n'ad- 
met pas même le soupçon d'une émeute, l'étran- 
ger est tout étonné d'entendre la générale battre 
de tous les côtés. Il sort, il ne rencontre 
qu'hommes armés , courant pour rejoindre leurs 
drapeaux , des compagnies déjà formées cir- 
culent de tous côtés ; il croit qu'il rêve , il n'avait 
pas vu de soldats la veille et ne peut expliquer 
leur présence qu'en supposant que la ville ait 
été prise d'assaut pendant la nuit. Il est pour- 
tant bientôt rassuré par l'air d'indifférence et 
de. sécurité avec lequel le paisible bourgeois 
voit passer innocemment toute cette pompe mi- 
litaire. Personne même ne peut répondre à ses 
questions sur la cause ou l'objet de ce mouve- 
ment général. Et en effet, dans les villes du 
Nord , il n'y a guères que les petits nègres ou 
mulâtres qui assistent aux parades ou qui s'en 
soucient ; ce sont les seuls oisifs , car les polis- 
sons blancs sont à l'école , et envient en cela 



28^2 

comme en beaucoup d'autres choses , l'indépen- 
dance de leurs frères au teint de suie. 

Les grandes villes , telles que Philadelphie et 
New-York, comptaient peut-être chacune dix ou 
douze mille de ces volontaires. Ils sont con- 
stamment prêts à marcher , ils sont parfaitement 
bien armés et exercés, et rendent de grands 
services en temps de guerre ; leur grand défaut 
consiste dans la difficulté qu'il y a à leur faire 
abandonner la défense immédiate de leurs 
foyers; car étant presque tous des jeunes gens 
de famille et de propriété , ils ont un intérêt 
trop immédiat dans leur ville natale pour ai- 
mer à s'en écarter. Cela pourtant , si l'on prend 
en considération la position particulière des 
États-Unis, n'est pas d'une très-grande impor- 
tance. Il n'existe en effet qu'une seule fron- 
tière à défendre, celle de l'Atlantique. Tous les 
points de débarquemens sont couverts par des 
forts défendus par l'armée régulière ; en seconde 
ligne se trouvent immédiatement les grandes 
villes défendues par des compagnies volontaires 
et leur milice régulière , puis le cœur du 
pays , défendu par sa milice ou levée en 
masse. 

Il n'y aurait donc besoin de mobiliser les mi- 
lices des grandes villes qu'après que celles-ci 



283 

seraient tombées au pouvoir de l'ennemi, et alors 
cela ne souffrirait aucune difficulté. 

Il y a une autre défense d'ailleurs dont je ne 
vous ai pas parlé et qui cependant est celle sur 
laquelle nous comptons le plus , c'est notre ma- 
rine. C'est à elle qu'ont été dus les plus grands 
triomphes de la dernière guerre ; car quoique 
jeune , elle a battu les Anglais sur toutes les mers 
et ses succès ont étonné l'Europe. Elle n'est 
pourtant pas très - nombreuse ; nous n'avons 
guères dans ce moment , je crois , qu'une dou- 
zaine de vaisseaux de ligne, mais ils sont de 
toute beauté. L'architecture navale, tant pour les 
constructions marchandes que pour les cons- 
tructions militaires , a fait d'immenses progrès 
en Amérique. Par une invention bien simple , 
on a réussi à rendre les frégates presque aussi 
fortes que les vaisseaux , et les vaisseaux à deux 
ponts égaux à des trois-ponts. Elle consiste 
tout bonnement à supprimer le passavant et 
à continuer les gaillards de bout en bout. 
On construit le pont assez fort pour supporter 
des pièces d'un calibre égal à celles de la bat- 
terie. Cette construction vient d'être adaptée à 
un immense vaisseau construit à Philadelphie 
et prêt à être lancé ; il a cent huit bouches à feu 
couvertes , et trente-six sur le pont. C'est le plus 



grand vaisseau que l'on ait encore construit. 
Le Gouvernement au reste ne néglige aucune 
dépense pour les constructions navales , et elles 
sont faites avec le plus grand luxe ; et la qualité 
du bois , prescfue indestructible , que l'on em- 
ploie maintenant exclusivement dans la marine, 
fait présumer qu'elle s'élèvera avant long-temps 
à un grand état de splendeur et à une force nu- 
mérique imposante. 

Quoique les vaisse.iux des États-Unis soient 
peu nombreux en ce moment , leur nombre 
pourrait être augmenté avec la plus grande ra- 
pidité. Il existe huit ou dix arsenaux maritimes 
qui sont à même , du moment où on le voudra, 
de construire un grand nombre de vaisseaux. 
Il existe dans chacun d'eux un grand nombre 
de calles , dont plusieurs couvertes et d'immenses 
magasins de bois et de gréement. D'ailleurs, 
dans la ville de New-York , de Philadelphie et de 
Baltimore, il existe des manufactures de vais- 
seaux de guerre appartenans à des individus. 
Ils ont déjà, du temps de la dernière guerre, 
bâti plusieurs vaisseaux pour le compte du 
Gouvernement, et depuis ce sont eux qui ont 
fourni des flottes à Golumbia et au Pérou, à 
l'Espagne et au Mexique, au Brésil et à Buénos- 
Aires. Ils avaient construit dernièrement deux 



285 

frégates pour les Grecs ; une a été envoyée à sa 
destination , et l'autre , achetée par le gouverne- 
ment américain , fait maintenant partie de sa 
marine. Il y a quelques mois, le gouvernement 
russe acheta une superbe corvette à Philadel- 
phie , et je n'ai pas de doute que les chantiers 
privés des grandes villes de l'Union ne pussent 
fournir une vingtaine de frégates de première 
classe complètement équipées tous les ans , sans 
compter ce que les arsenaux du Gouvernement 
pourraient faire. Le Gouvernement est si sûr de 
ses ressources de ce côté , qu'il ne désire pas 
augmenter le nombre de ses vaisseaux pen- 
dant la période de paix dont nous jouissons. 

L'entretien des vaisseaux en désarmement est 
très-coûteux ; quelques soins qu'on prenne , un 
vieux vaisseau n'en vaut jamais un neuf. Dans la 
liste des vaisseaux de la marine américaine , il 
n'y en a pas de non valeur. L'Angleterre est 
loin d'en pouvoir dire autant. C'est la seule 
puissance avec laquelle nous puissions avoir 
une guerre maritime. En un mois de temps , 
toute notre marine serait armée, et prête à 
disputer l'approche de nos côtes; et avant, pour 
ainsi dire, qu'une flotte de douze vaisseaux de 
lignes ait pu les venir attaquer, nos arsenaux 
auraient vomi une douzaine de vaisseaux tout 



286 

neufs prêts à les rencontrer. D'ailleurs de 
grands perfectionnemens se font tous les jours 
dans l'architecture navale , et le dernier vais- 
seau construit est presque toujours le meilleur; 
il y a donc un grand avantage à avoir tous les 
matériaux prêts , et à ne les mettre en œuvre 
que dans le moment du besoin. 

La seule difficulté que les États-U nis éprouve- 
raient à équiper une flotte , serait de trouver des 
matelots ; car le système anglais de la presse 
n'existe pas. Les équipages sont enrôlés volon- 
tairement, et à un prix toujours supérieur à 
celui de la marine marchande ; aussi jusqu'ici 
n'y a-t-il pas eu de difficulté. Il est pourtant à 
craindre qu'au moment d'une guerre , où une 
grande demande aurait lieu tant pour la marine 
que pour d'innombrables corsaires qui offri- 
raient, outre l'appât d'une haute-paie , l'espé- 
rance de riches captures; il est à craindre, 
dis-je , qu'on ne trouve alors quelques difficultés 
à compléter les équipages. Malgré cela, il y a 
une considération qui me rassure ; c'est qu'au- 
cune guerre ne peut être entreprise qu'elle ne 
soit sanctionnée par la volonté de la majorité : 
une guerre impopulaire ne peut avoir lieu aux 
États-Unis, et si le peuple veut la guerre il 
saura bien la faire. 



287 

II est juste de dire que le service militaire 
n'offre pas de grands attraits pour des gens 
d'un caractère aussi turbulent que les matelots 
américains. En effet, la discipline à bord des 
vaisseaux de guerre est extrêmement sévère , 
plus peut-être que dans aucun autre service, 
et cela est nécessaire, je crois, pour faire 
oublier aux matelots l'égalité républicaine qui 
ne pourrait être admise à la mer sans le plus 
grand danger. 

Les officiers de marine sont très-nombreux , 
surtout dans les grades inférieurs. Ces grades 
sont les mêmes qu'en Angleterre. Les officiers 
ne sont pas tous en activité soit à bord des 
vaisseaux de guerre, soit dans les arsenaux, 
chantiers, etc. Il y en a en disponibilité [waiting- 
arders) qui ont reçu l'ordre du ministère de se 
rendre à telle station , et de s'y tenir à la dis- 
position du gouvernement ; ils y reçoivent leur 
paie entière , mais n'ont pas de vivres. D'autres 
sont en congé d'absence pour un terme déter- 
miné. D'autres enfin sont en congé absolu, ne 
reçoivent aucune paie , et restent dans cet état 
là jusqu'à ce qu'ils demandent au gouvernement 
d'être remis en activité. Lorsqu'ils sont ainsi en 
congé, ils peuvent disposer d'eux et de leur 
temps comme ils veulent. Beaucoup d'entre 



288 

eux , par exemple , commandent des vaisseaux 
marchands , qui font le commerce de la Chine , 
ou se livrent à tout autre espèce d'industrie. 
Tant qu'un officier pourtant fait partie de la 
marine d'une manière quelconque, il ne peut 
être élu ou nommé à aucune place. 

En temps de guerre, le commerce américain , 
qui se trouve en grande partie paralysé, 
fournit une immense quantité de corsaires. Les 
goélettes de Baltimore , pendant la dernière 
guerre , firent un mal épouvantable au commerce 
anglais, et s'étaient même répandues entre l'An- 
gleterre et l'Irlande. Ceci aurait lieu d'une ma- 
nière encore bien plus fatale , si les hostilités se 
renouvelaient maintenant , car la marine mar- 
chande a au moins doublé depuis dix ans, et 
l'expérience des fortunes immenses faites de 
cette manière dans le passé, encouragerait à 
embrasser ce système de guerre, immédiatement 
après sa déclaration. 

La marine marchande des États-Unis est im- 
mense; elle s'étend sur toutes les mers. Pour ceux 
qui ont vu les paquets qui vont de New- York 
au Havre , à Londres et Liverpool , il serait 
inutile de dire que ce sont les plus beaux vais- 
seaux qui flottent, tant sous le rapport de la 
construction en elle-même, que sous celui de la 



marche et des araénagemens. Ce sont, en 
effet, d'excellentes auberges voyageant entre 
l'Europe et l'Amérique; on y vit aussi bien 
qu'on pourrait le faire à terre , pour le 
même prix, et on a le passage pour rien. La 
sûreté de ce mode de communication ne laisse 
rien à désirer , car sur 2,160 passages que ces 
paquets ont faits depuis dix ans , il ne s'en est 
perdu que trois. Leur rapidité est inconcevable; 
je me souviens d'avoir vu, il y a quelques 
années à New-York, le 4 de janvier, le message 
du président , prononcé à Washington le 
1^^ décembre, imprimé dans le journal deLiver- 
pool du 16 du même mois. Ces exemples pour- 
tant sont rares, la traversée moyenne est de 
vingt jours pour venir d'Amérique, et vingt- 
cinq pour y aller. 

Les États-Unis n'ont eu encore que deux 
guerres avec les puissances européennes , car 
je ne compte pas la déclaration de guerre contre 
la France en 1798, qui n'eut aucune suite. Ces 
deux guerre^ furent contre l'Angleterre, et dans 
les deux, l'avantage resta entièrement aux Amé- 
ricains. Je sais bien que les Anglais se vantent 
dans la dernière guerre d'avoir pris Washing- 
ton et d'avoir brûlé le capitole; mais ce bel 
exploit , qui dans le temps fit tant de bruit en 

25 



290 

Europe , n'a besoin, pour être apprécié à sa juste 
"valeur, que d'être connu dans tous ses détails. 
La ville de Washington , quoique la capitale 
officielle des Etats-Unis , n'était dans ce temps-là 
qu'une petite ville de sept à huit mille habitans. 
Les troupes anglaises , qui se trouvaient à flot 
dans la Cheasapeake, remontèrent de nuit, favo- 
risées par la marée, une des rivières qui portent 
leur tribut dans cette immense baie , et débar- 
quèrent le matin à quelques milles de Wash- 
ington. 

Ils marchèrent immédiatement sur la ville , 
où ils ne trouvèrent aucune résistance ; car les 
deux ou trois cents soldats de marine qui y 
étaient l'avaient évacuée à leur approche, et 
s'étaient portés à Bladensbourg , à six milles sur 
la route de Baltimore. Après avoir brûlé le 
capitole , ou pour mieux dire le peu de 
meubles qui s'y trouvaient ; car les murs de 
pierre de taille ne sont pas faciles à faire dispa- 
raître , l'armée anglaise se porta sur Bladens- 
bourg , où elle défit les soldats de marine et 
quelques milices qui s'étaient jointes à eux. 
Forte de cet avantage , elle continua sa route 
sur Baltimore, où elle fut complètement battue 
par la milice de la ville et eut son général tué. 
Cette expédition, qui avait coûté de fortes sommes 



291 

à l'Angleterre , et était destinée à faire une puis- 
sante diversion dans les Etats du centre , man- 
qua donc entièrement son objet et fut coai- 
plètement détruite , moins de huit jours après 
aroir débarqué. L'incendie de Washington fut 
même un bonheur pour la cause américaine , 
car cet acte de vandalisme, joint aux horreurs 
et aux cruautés commises par l'armée anglaise 
sur son passage , fit taire entièrement le parti 
opposé à la guerre , et en réunissant toute la 
nation par un sentiment de vengeance , centu- 
pla les forces du gouvernement. L'expédition 
faite par les Anglais sur la Nouvelle- Orléans 
fut encore bien plus malheureuse ; mais il est 
vrai de dire qu'ils eurent quelque succès dans 
le Canada, succès pourtant qui ne pouvait 
mener à rien, et qui était entièrement dû à l'op- 
position que les fédéralistes mettaient à toutes 
les mesures du gouvernement, et au refus de 
quelques-uns des États de la Nouvelle- Angle- 
terre de mobiliser leurs milices , sur la demande 
du président. Mais à quoi bon examiner ces 
deux campagnes de cette manière ? Le vaincu 
convient-il jamais de l'être ? et , au milieu de 
tant de rapports contradictoires, le meilleur 
moyen de juger du succès d'une guerre , est par 
le résultat. Faible encore, ne comptant pas cinq 



29-2 

millions de population, sans gouvernement, 
sans finances , sans armée , sans marine , l'A- 
mérique obligea l'Angleterre de reconnaitre 
son indépendance 5 et George III fut obligé de 
recevoir à sa cour ce même M. Adams, qui avait 
été dénoncé comme un traître et un rebelle, 
comme le premier ambassadeur d'une puissance 
désormais rivale. Il est juste de dife pourtant 
que l'aide de la France contribua beaucoup au 
succès de cette première lutte ; l'Amérique seule 
y eût réussi , mais il en eût coûté de bien plus 
grands sacrifices et beaucoup plus de temps. 
Dans la seconde guerre , qui eut l'avantage ? 
n'est-ce pas encore les Etats-Unis ? lequel des 
deux partis fit des concessions lors du traité de 
Gand? ce ne fut certainement pas l'Amérique; 
l'Angleterre reconnut ses limites et renonça ex- 
pressément aux droits de visiter ses vaisseaux , 
et de presser ses matelots. Or , c'était là l'origine 
de la guerre. 

Je ne crois pas que les États-Unis ne seront 
de long-temps engagés dans une guerre euro- 
péenne ; ils sont trop forts maintenant pour 
craindre aucune puissance , et toute nation 
ayant un commerce maritime le verrait infailli- 
blement détruit, si elle allait leur chercber noise. 
Je crois donc que de ce côté de longues années 



de paix se préparent. Mais la république est 
constamment engagée dans de petites guerres 
contre les Indiens , qu'elle repousse continuel- 
lement plus loin de ses frontières. Une attaque 
de leur part amène une guerre , un traité , une 
cession de territoire ; bientôt le territoire con- 
quis est vendu et peuplé ; l'homme blanc et 
l'homme rouge se trouvent de nouveau en con- 
tact; des disputes et une nouvelle guerre et 
une nouvelle cession de territoire s'ensuivent , 
et cela continuera d'arriver jusqu'à ce que le 
flot de la civilisation ait touché les rives de 
l'océan Pacifique , et que la race indienne ait 
cessé d'exister. Rien ne peut la sauver. 

Moi qui ne suis pas philantrope, je vous 
avouerai franchement que je crois que ce résul- 
tat est beaucoup à désirer. C'est une question , 
comme beaucoup d'autres , que l'on ne comprend 
pas le moins du monde en Europe , et sur la- 
quelle on déraisonne à plaisir, en la traitant 
avec cette sentimentalité morbide qui était si à la 
mode parmi les philosophes de la fin du siècle 
dernier. Lorsque deux races d'hommes entière- 
ment différentes se trouvent réunies sur un 
même sol , il faut nécessairement ou qu'elles 
s'amalgament , ou que l'une des deux soit as- 
sujétie à l'autre , ou qu'elle soit détruite. Exa- 

25. 



294 

minons d'abord la première de ces alternatives : 
c'est ce qui a eu lieu dans toutes les conquêtes. 
Les juifs sont le seul peuple qui ait continué 
de vivre en état d'isolement. Les barbares qui 
envahirent l'Europe s'amalgantèrent bientôt 
avec les vaincus ; les Tartares le firent avec les 
Chinois, et cela avait de tout temps été le sys- 
tème de la politique romaine ; mais enfin dans 
tous ces cas il y avait parité de race ; c'étaient 
des hommes blancs ou jaunes , doués d'un de- 
gré d'intelligence égal 5 et si quelque petite dif- 
férence existait entre eux , elle était uniquement 
le fruit de causes accidentelles et produites par 
le climat et la manière de vivre ; il n'existait 
pas de différence radicale dans la race , dans 
l'espèce. 

Les différentes parties du monde étaient ha- 
bitées originairement par des races d'hommes 
distinctes ; chacune de ces races avait un plus 
ou moins haut degré de perfectibilité , et la ci- 
vilisation, chez elles , fit des progrès qui s'arrê- 
tèrent du moment que l'intelligence de cette 
race eut obtenu tout le développement dont elle 
était susceptible : ainsi nous voyons la race 
nègre (à en juger par l'état géologique du con- 
tinent qu'elle habite , probablement la plus an- 
cienne sur le globe), n'avoir jamais pu passer 



295 

l'état sauvage ; on vit sur les côtes de Guinée, en 
Nubie et en Abissinie, de la même manière qu'on 
le faisait dansles temps les plusanciens dont l'his- 
toire nous ait gardé le souvenir, et de même qu'a- 
lors , les nègres continuent à se vendre comme 
esclaves. La civilisation actuelle des Indous est 
exactement la même que du temps d'Alexandre*, 
et il parait qu'il y avait déjà long - temps 
alors , qu'ils étaient arrivés à cet état d'équilibre 
entre leurs besoins et leurs facultés. La Chine 
est dansle même cas 5 larace arabe, qui, quoique 
blanche , est bien différente de la nôtre , pré- 
sente le même spectacle : dès le temps d'Abraham 
et d'Assuérus , elle était arrivée au même point 
d'équilibre. Il n'y a que la race européenne qui 
n'y soit pas encore arrivée, et à la perfectibilité 
de laquelle nous ne pouvons prévoir un terme. 
C'est à elle que le trésor de la civilisation a été 
confié ; c'est elle qui doit l'étendre jusqu'à ce 
qu'il recouvre toute la surface du monde habi- 
table. Notre race pourtant n'est pas pure; c'est 
le résultat heureux de plusieurs races croisées , 
mais ayant peu de variétés entr'elles. Or, il 
s'agit maintenant de savoir, si en croisant notre 
race avec une autre moins perfectible , la cause 
de la civilisation y gagnera ou y perdra. Il est 
inutile de raisonner pour soutenir des opinions 



29fi 

à l'appui desquelles nous ne pouvons pas ap- 
porter les preuves de l'expérience passée. Mon 
opinion personnelle pourtant, fondée sur la con- 
naissance que j'ai de beaucoup d'hommes de 
races mêlées en Amérique , est que nous n'avons 
rien à gagner par ce mélange ; au reste, l'expé- 
rience se fait et se fait plus en grand qu'aucune 
expérience qui ait jamais eu lieu depuis l'exis- 
tence du monde. 

A Saint-Domingue les blancs et les noirs au- 
ront complètement disparu dans deux ou trois 
générations , et au bout de quelques autres la 
population sera entièrement composée de mu- 
lâtres d'une teinte uniforme. Le même sort at- 
tend toutes les Antilles , avec cette différence 
pourtant que chacune d'elles aura une couleur 
difîerente, suivant la proportion qui existait 
entre les couleurs élémentaires. Au Mexique la 
race rouge prédomine, il y a beaucoup de 
blancs et peu de nègres. La couleur mexicaine 
sera donc, au bout de quelques générations, une 
moyenne proportionnelle entre ces trois termes. 
Toute l'Amérique du sud se trouve dans le 
même cas , chaque État ayant pourtant ces trois 
élémens dans des proportions bien différentes. 
Il existera, par exemple, bien plus de diflférence 
entre un Mexicain et un habitant de Guatimala 



' 297 

(où les nègres et les rouges sont en nombre 
égal et infiniment supérieur à celui des blancs ), 
qu'entre un Espagnol et un Anglais d'aujour- 
d'hui. Cela tendra à séparer toujours davantage 
les différens États de l'Amérique du sud , quoi- 
que tous sortis d'une source commune et unis 
par les liens de la langue et de la religion. 

Mais pendant que l'expérience du croise- 
ment des races se fait sur une échelle aussi im- 
mense, je désire que l'expérience contraire, 
celle de garder notre race blanche dans toute 
sa pureté et de la placer dans les circonstances 
les plus favorables au développement de toutes 
ses facultés intellectuelles et physiques , ne soit 
pas abandonnée. 

Pendant que les habitans des Antilles rede- 
viendront sauvages à plaisir et abandonneront 
l'usage des corsets et des culottes ; pendant que 
l'Amérique du sud reculera dans sa civilisation , 
comme elle l'a déjà fait depuis qu'elle a secoué 
le joug de l'Espagne 5 pendant que la vieille 
Europe , en proie à ses disputes intestines contre 
ses rois , sa noblesse et son clergé , se consume 
en vains efforts pour se débarrasser des entraves 
que ces institutions surannées imposent à sa ci- 
vilisation ; pendant qu'elle est elle-même mena 
cée chaque jour d'une invasion de Basquirs et 



298 

de CalmoucsJ'aime à voir dans l'avenir l'homme 
blanc, libre, sans aucune entrave quelconque 
à son industrie, à sa pensée et à son génie, 
s'élançant sur une terre vierge , la façonner aux 
besoins de sa nouvelle civilisation, toujours 
croissante , et y faire fleurir la paix , l'abon- 
dance , le luxe et les arts. Mais pour obtenir cet 
immense résultat , il faut rester pur, il faut que 
la forêt disparaisse pour faire place aux rues 
alignées des grandes villes, et il faut que 
l'homme rouge , qui ne peut vivre que dans les 
bois, disparaisse avec eux. 

La seconde alternative n'est pas possible , ou 
du moins ne peut exister que pendant quelques 
années. C'est bien ce que les Espagnols avaient 
fait dans toutes leurs colonies : ils avaient sou- 
mis la race rouge et l'avaient réduite dans un 
esclavage complet, mais cet esclavage ne fut 
pas de longue durée ; l'amalgame eut bien- 
tôt lieu , comme cela est toujours le cas lorsque 
le commerce entre les sexes de deux races 
différentes est productif. D'ailleurs, il serait 
tout-à-fait inutile aux Etats-Unis d'entretenir- 
pour un instant l'idée de soumettre les Indiens. 
Ceux des Iles du Mexique et du Pérou étaient 
lâches et itious , et pouvaient se façonner à l'es- 
clavage , mais l'Indien de l'Amérique du iNord 



299 

est guerrier et farouche au dernier point. On 
peut le tuer ou le soumettre à la torture , mais 
le faire travailler ou lui arracher un cri , jamais. 
Ceux mêmes parmi eux, qui se sont à moitié civi- 
lisés et cultivent la terre , ne le font pas par leurs 
mains , mais par celles de leurs nègres ; cette 
haine du travail se remarque même dans le mé- 
tis issu d'Indienne et de blanc;je n'en connais pas 
un qui exerce une profession manuelle , et ceux 
d'entre eux qui ont reçu une bonne éducation , 
choisissent la route de l'oisiveté , deviennent 
prêcheurs plutôt que de travailler dans un comp- 
toir ou au barreau. 

Il ne reste donc que la troisième alternative , 
celle d'exterminer la race. Mais commençons 
par nous entendre : ne croyez pas que je veuille 
justifier les massacres commis par les Espagnols 
à Saint-Domingue et à Cuba , ne croyez pas que 
je veuille prêcher une croisade contre l'homme 
rouge et faire retentir la forêt des cris de mes 
victimes : non , non ; je parle d'exterminer la 
race , non les individus , et Texpérience a prouvé 
aux Etats-Unis , que le meilleur moyen pour y 
arriver était de bien traiter les Indiens et de 
leur donner un commencement de civilisation. 
Les individus alors vivent en paix et en prospé- 
rité, et la race s'éteint. Le plan que les États- 



300 

Unis ont suivi jusqu'à ce jour, après avoir con- 
quis une nation sauvage , a été de la parquer 
dans une étendue de terre fertile dix fois plus 
que suffisante aux besoins d'une population qui 
vivrait par l'agriculture. Dans ce parc , qu'on 
appelle une reserve, et dont l'entrée est inter- 
dite à tout blanc, on leur fournit des bestiaux, 
des instrumens aratoires , une forge ; et les mis- 
sionnaires ont la permission d'y établir de belles 
fermes bien productives, qu'ils appellent sta- 
tions; rien n'empêche ces Indiens d'être heu- 
reux et de s'enrichir, et en vérité ils vivent en 
général très-heureux ; ils laissent leurs bestiaux 
errer dans les bois , et se nourrissent de leur 
chair. Quelquefois les femmes cultivent quel- 
ques petits coins de terre et fout des souliers de 
peau de daim ornés de perles de verre , et des 
petits paniers qu'elles vendent à leurs voisins 
les blancs; les hommes chassent et vendent 
leurs pelleteries : mais malgré cela , au bout de 
deux ou trois générations , ces tribus disparais- 
sent entièrement. Jusqu'ici j'ai parlé des tribus 
du nord , dans le sud le cas a été différent. Les 
Indiens ainsi parqués étaient des tribus extrême- 
ment considérables et déjà assez façonnées 
aux usages des blancs , pour avoir souvent fait 
trembler les gouverneurs espagnols de Pensa- 



301 

cola, Saint- Augustin et Mobile. Ils faisaient 
avec quelques marchands anglais établis dans 
ces villes un assez grand commerce de pelle- 
teries, et avaient un nombre considérable de 
bestiaux et surtout de nègres fugitifs des États- 
Unis qu'ils s'étaient appropriés. Beaucoup de 
blancs, repris ou fugitifs de justice, vinrent 
s'établir parmi eux , alléchés par la sûreté que 
leur offrait l'hospitalité indienne , par le privi- 
lège d'épouser autant de femmes qu'ils voulaient, 
et surtout par l'ambition de jouer un rôle poli- 
tique dans ces tribus. Leurs mariages donnèrent 
l'existence à un grand nombre de métis , dont 
quelques-uns furent très-bien élevés. Ceux-là 
et les chefs qui avaient beaucoup d'esclaves, 
ainsi que les missionnaires qui les endoctrinaient, 
firent fortune ; tandis que la masse de la tribu 
diminuait en nombre comme les Indiens du 
nord, placés dans les mêmes circonstances. 
Tout aurait continué à aller tranquillement de 
cette manière : la race indienne se serait éteinte 
dans ces réserves; les chefs et les métis, devenus 
riches propriétaires du sol et citoyens, se seraient 
fondus parmi les blancs , vraies gouttes d'eau 
dans l'Océan , qui n'auraient pas pu avoir 
d'influence sur la race. 

D'ailleurs , tant que le croisement a lieu 

26 



302 

entre les hommes blancs et les femmes de cou- 
leur , et que les femmes blanches restent dans 
toute leur pureté , la race blanche ne souffre 
pas , mais au contraire tout métis ou mulâtre qui 
nait est autant de gagné sur l'ennemi. 

Par malheur, les grandes tribus du sud, telles 
que les Creeks et les Cherokees , se trouvent en 
grande partie sur le territoire de l'État de 
Géorgie. Cet État , autrefois , s'étendait depuis 
l'Océan jusqu'au Mississipi; mais il a cédé aux 
États-Unis tout le pays à l'ouest d'une certaine 
ligne , dont on forma depuis les États de Ten- 
nessee , d'Alabama et de Mississipi. Cette ces- 
sion fut faite aux États-Unis contre leur garantie 
du droit de propriété que l'État de Géorgie pos- 
sédait et se réservait sur toutes les terres vacantes 
dans ses limites. D'un autre côté, cependant, 
lorsque les Indiens furent parqués dans leurs 
reserves, les États-Unis s'engagèrent envers eux, 
par un traité solennel, à les défendre contre 
toute agression , et à leur assurer la jouissance 
de ces reserves , à moins qu'ils n'y renonçassent 
volontairement. L'État de Géorgie, qui est cer- 
tainement le plus mal gouverné de l'Union , a 
adopté un mode extrêmement singulier de dis- 
poser des terres publiques: au lieu de les vendre 
et d'en faire un des articles de son revenu , il 



303 

en fait tous les ans une loterie pour tous les 
citoyens qui atteignent leur majorité ; de façon 
qu'il existe dans le peuple de cet État , qui est 
naturellement très-turbulent , une faim dévo- 
rante de terres publiques. Toutes les autres 
terres qui appartenaient originairement à l'Etat, 
ayant été disposées de cette manière , il ne reste 
plus maintenant que les réserves des Indiens, qui 
contiennent quelques millions d'acres. L'Etat 
de Géorgie , se fondant sur son contrat de ces- 
sion avec les États-Unis , réclame la propriété 
de ces réserves et le droit d'en disposer. Les 
Indiens , de leur côté , se fondant sur leur traité 
avec les États-Unis, ne consentent pas à être 
dépossédés ; jusqu'ici l'affaire n'aurait pas été dif- 
ficile à arranger, car quoique ces tribus indiennes 
établies en Géorgie forment une population 
d'une quinzaine de mille âmes , il n'y a peut-être 
pas plus d'une centaine de familles parmi elles, 
(presque toutes de sang mêlé), qui soient établies 
sur le sol et le cultivent avec leurs nègres. Elles 
eussent été aisément désintéressées , en leur 
accordant à chacune en propriété autant de 
terre qu'elle en voulait. Le reste de la nation se 
soucie fort peu d'être en Géorgie , ou de l'autre 
côté du Missouri; elle n'a aucun intérêt dans 
le sol. Mais ce qui vint compliquer la question 



304 

et la rendre extrêmement grave , c'est que ces 
métis ayant à leur tête un certain John Ross , 
homme de beaucoup de mérite , très-bien élevé 
et très-ambitieux , imaginèrent de s'ériger en 
nation indépendante , de se donner un fantôme 
de gouvernement représentatif, et d'établir des 
lois et des tribunaux : je dis un fantôme de gou- 
vernement représentatif, parce que ce gouver- 
nement n'existe que de nom , et qu'il n'est qu'un 
moyen dont Ross et consors se servent pour jeter 
de la poudre aux yeux des philantropes et des 
niais du nord. Le fait est qu'à l'ombre de ce 
fantôme , lui et ses associés gouvernent les 
Indiens d'une manière tout-à-fait despotique. 
Or, il n'est pas possible que ni les Etats-Unis, 
ni l'Etat de Géorgie, soufifrent qu'un gouverne- 
ment indépendant s'établisse au milieu même de 
l'Union, Les peuplades indiennes ne sont pas 
considérées comme puissances étrangères; on ne 
leur reconnaît aucun droit sur un sol dont elles 
ne font aucun usage : elles ne sont considérées 
que comme occupant momentanément les dis- 
tricts où elles se trouvent sous la protection et 
sous la tutelle des États-Unis. Cette question est 
rendue encore plus grave par le rôle que les 
missionnaires y jouent. Ce sont eux qui , pour 
conserver les belles fermes qu'ils se sont créées , 



305 

soufflent la discorde entre les blancs , et ameu- 
tent toutes les sociétés religieuses dont je vous 
ai parlé, à prendre le parti des Indiens. 

Pour résoudre cette difficulté et en prévenir 
de semblables pour l'avenir, M. Monroe , du 
temps de sa présidence , proposa un vaste sys- 
tème qui , quoiqu'il n'ait pas encore été entière- 
ment adopté , a pourtant servi de base générale 
à la conduite des États-Unis envers les Indiens , 
depuis ce temps. Le voici : 

Entre le Missouri et les Rocky-Mountains , 
qui séparent la grande vallée du Mississipi de 
de l'océan Pacifique, il existe une immense 
contrée où les blancs ont à peine commencé à 
se montrer. Le versant oriental des Rocky- 
Mountains, est très-bien boisé et égale en fertilité 
le versant occidental des AUeghany ; mais, du 
pied des Rocky-Mountains jusqu'au Missouri, le 
pays ne présente qu'une immense plaine , légè- 
rement ondulée comme la mer après une tem- 
pête, et entièrement dégarnie de bois ; la terre 
y est pourtant fertile , une herbe de toute 
beauté y croit partout en abondance ; les rives 
des fleuves et des rivières qui sillonnent la plaine 
en toute direction , sont les seuls points qui 
présentent une étroite lisière de bois ; au reste 
je vous renvoie à la description que Cooper 

2(i. 



306 

donne de ce pays , dans son roman de la Prairie. 
Ce pays est peuplé d'innombrables troupes de 
chevaux et de buffles sauvages , qui servent de 
monture et de nourriture à des tribus indiennes 
extrêmement nombreuses et qui n'ont pas encore 
été domptées. M. Monroe proposait d'engager 
tous les Indiens qui se trouvent à l'est du Mis- 
souri , de passer de l'autre côté de ce fleuve, où 
les États-Unis leur assureraient à chacune une 
reserve à perpétuité , et établiraient parmi 
elles un ou plusieurs gouvernemens semblables 
à ceux des territoires, jusqu'à ce que ces nations 
fussent assez avancées en civilisation pour 
former des États et prendre place dans la con- 
fédération. D'après ce plan, l'immense prairie 
se serait trouvée interdite aux blancs , et les 
nouveaux États qui doivent bientôt se former 
sur les deux versans des Rocky-Mountains , se 
seraient trouvés isolés de leurs frères de l'est 
par une population rouge. Ce résultat doit, au 
reste, toujours avoir lieu en partie; car comme 
les pays dépourvus d'arbres offrent beaucoup 
moins de facilités à de nouveaux établissemens 
que les forêts , il est probable que les bois du 
versant oriental des Rocky-Mountains seront 
peuplés avant la prairie qui le sépare du Mis- 
souri. 



• 307 

Les Etats-Unis ont déjà réussi à transporter 
beaucoup d'Indiens dans cette prairie , et main- 
tenant, dans tous les traités qu'ils font avec eux , 
c'est toujours là qu'ils dirigent les pas des émi- 
grans. Les métis de la Géorgie s'étant refusés à 
traiter d'aucune façon avec le gouvernement 
des États-Unis , pour une cession de leurs 
terres , le gouvernement a commencé des négo- 
ciations individuelles avec les Indiens ; et malgré 
la peine de mort prononcée par les lois de Ptoss 
contre ceux qui consentent à émigrer, il a pour- 
tant décidé quelques milliers d'entre eux à 
prendre ce parti, et probablement réussira avec 
le reste. Alors lorsqu'il ne restera plus dans les 
reserves que quelques chefs mutins , et que la 
nation en masse aura émigré , l'État de Géorgie 
prendra tranquillement possession du terri- 
toire contesté. 

Mais ce plan de M. Monroe , quelque spé- 
cieux qu'il paraisse sur le papier, est entouré 
des plus grands dangers. Les tribus qui habitent 
la prairie sont bien différentes de celles des 
bords de la mer. Elles sont beaucoup plus nom- 
breuses , beaucoup plus aguerries , et ne con- 
naissent pas encore le pouvoir de l'homme 
blanc. La seule nation des Sioux compte dix ou 
douze mille guerriers à cheval , armés de lances 



308 

et de flèches , vrais Tartares des plaines de 
l'ouest. Or, je mets en fait qu'une force pareille, 
qui se ruerait sur la civilisation , conduite par 
un homme entreprenant , comme Ross par 
exemple , pourrait faire un dommage incalcu- 
lable aux États-Unis, avant qu'on ait eu le 
temps de réunir assez de forces pour les exter- 
miner. Je crois que, bien conduits, ils pourraient 
arriver jusqu'à Washington , comme les Gaulois 
arrivèrent à Rome. Dans ce moment ces nations 
ne connaissent pas leur pouvoir, sont désunies 
et s'entr'égorgentdans des guerres perpétuelles. 
Elles n'attaquent les frontières extrêmes des 
États-Unis qu'isolément, et sans aucun autre 
but que le pillage immédiat de quelque nou- 
vel établissement. Elles seront facilement con- 
quises en détail, et si le plan qu'on avait 
suivi jusqu'ici était continué, chacune enfermée 
dans sa reserve , et entourée d'hommes blancs , 
serait, au bout de quelques générations, éteinte 
ou absorbée. Mais si la civilisation continue à 
les refouler devant soi , la population se trou- 
vera bientôt condensée ; au lieu de rester igno- 
rante de ses forces , elle en sera instruite par 
les Indiens déjà à moitié civilisés qu'on trans- 
portera parmi eux. Qu'on leur organise un gou- 
vernement , qu'on leur envoie des gens de 



309 

mérite , et doués d'autant d'entreprise que Ross, 
et vous verrez bientôt d'autres nuées de Huns 
guidés par un autre Attila , venir fondre sur la 
civilisation occidentale. Du temps de la dernière 
guerre , le fameux chef Tecumtze, aidé de son 
frère Francis , le prophète, ne réussit-il pas, sous 
la protection Anglaise , à prêcher une croisade 
et former une alliance contre les blancs , entre 
toutes les tribus , qui depuis les lacs du Canada 
où elle s'appuyait sur les possessions britanni- 
ques , allait jusqu'en Floride , où elle recevait 
l'assistance des Espagnols. Ce fut cette ligue 
qui obligea le général Jackson , à s'emparer des 
Florides, et c'est en conséquence de sa victoire , 
en 1818, que les différentes tribus se trouvè- 
rent parquées chacune isolément , et soigneuse- 
ment séparées des prairies de l'ouest. Mais si 
maintenant la soif de leurs terres , et la petite 
gêne que ces hôtes incommodes occasionent à 
leurs voisins , décidaient le gouvernement à les 
faire émigrer en masse , la ligue rouge , mais 
cent fois plus forte et plus puissante , serait 
bientôt rétablie , et le gouvernement se verrait 
engagé dans une guerre séculaire qui l'oblige- 
rait à tenir sur pied une armée régulière extrê- 
mement considérable , à soutenir des frais im- 
menses pour la nourrir dans un pays dévsert , 



310 

qui retarderait la marche de la civilisation vers 
l'ouest , qui couvrirait ses frontières de pillage , 
d'incendies et de massacres , et qui ne pourrait 
se terminer que par l'extermination par le fer 
et le feu de l'une des deux races. 

Et qui sait jusqu'à quel point cette ligue 
indienne trouverait de l'appui dans le gouver- 
nement du Mexique ? Déjà les deux civilisations 
mexicaine et américaine commencent à se ren- 
contrer. Un commerce par caravane s'est établi 
entre St. -Louis et Santa-Fé , dans le nouveau 
Mexique. Sur le bord de la mer, M. Austin, 
conquérant d'une nouvelle espèce , s'occupe à 
arracher le Texas à l'Union mexicaine, pour le 
rejeter dans la fédération américaine. Son 
mode de conquête est tout nouveau : il consiste , 
sous l'autorité du gouvernement mexicain , 
à importer dans un territoire qui en dépend , 
tout une population américaine. Dès qu'elle 
sera assez nombreuse pour former un État, si 
cela lui convient elle pourra se déclarer indé- 
pendante d'une fédération et se rattacher à 
l'autre. 

Mais , me direz-vous peut-être , que peut le 
Mexique dans l'état de désorganisation complète 
où il se trouve , et déchiré par des discordes 
intestines, contre une nation aussi bien organisée 



311 

et aussi compacte que les États-Unis ? D'accord, 
pour le moment. Mais l'état d'anarchie qui 
existe au Mexique ne peut pas toujours durer. 
Parmi le nombre des généraux qui se disputent 
maintenant le pouvoir, et font et défont des 
élections à la baïonnette , quelque homme de 
génie s'élèvera , qui terrassera tous ses rivaux , 
fera cesser la discorde , détruira la république , 
et établira un gouvernement militaire ; c'est 
vers cela que gravite toute l'Amérique espa- 
gnole. Dès qu'il aura établi la paix à l'intérieur, 
il lui sera nécessaire , afin de n'être pas renversé 
lui-même , d'occuper l'armée dans des expé- 
ditions lointaines. Ce n'est pas les Indiens qu'il 
ira attaquer : il n'y a rien à gagner à leur faire 
la guerre, et d'ailleurs ce sont ses alliés naturels; 
plus des trois quarts de l'armée mexicaine sont 
rouges , et qui sait si lui-même ne sera pas dans 
le même cas ? Ce sera le Texas qu'il voudra 
reconquérir , mais parla force ; et s'il était secondé 
par la ligue indienne , il pourrait mettre les 
États-Unis dans une position extrêmement dan- 
gereuse , ou du moins les entrainèr dans une 
guerre très-longue et très-désastreuse^ 

Mais espérons que l'heureux génie qui jus- 
qu'ici à veillé sur le berceau de notre république 
continuera à la protéger, qu'elle réussira par de 



312 

sages mesures à prévenir la ligue des sauvages 
contre la civilisation, à éviter les massacres 
qui en seraient la conséquence , à étendre les 
conquêtes paisibles de la civilisation jusqu'à 
l'océan Pacifique , et à se maintenir en paix 
avec ses voisins du Mexique, dont la misère 
dorée est loin de lui faire envie. Mais pour ar- 
river à ces résultats il est absolument nécessaire 
d'extirper peu à peu la race rouge , tout en em- 
pêchant le sacrifice des individus , mais au 
contraire en leur préparant autant de bonheur 
que l'état de civilisation dont ils sont capables 
leur permet de goûter. 

J'entends d'ici les niais et les antiquaires me 
dire : Eh quoi ! vous voulez détruire une race , 
n'en laisser d'autre échantillon que ceux qui 
existeront dans les musées des naturalistes! Je 
les entends se récrier contre la cruauté de mes 
vues, et demander en grâce qu'on leur sauve 
au moins une pauvre petite peuplade rouge 
pour pouvoir voir dans quelques mille ans d'ici 
comment les anciens sauvages étaient faits. 
D'abord je pense , comme Buffon , que la na- 
ture ne connaît pas les espèces , mais bien les 
individus; c'est du bonheur de ceux-ci qu'il 
faut s'occuper : alors on est certain d'assurer le 
bonheur de leur race, qui n'est qu'un être meta- 



313 

physique. Quoi ! si nous pouvions , par quelque 
mesure législative , empêcher la naissance de 
bossus et de boiteux , ne voudriez-vous pas le 
faire? Quant aux curiosités, j'ai peu de goût 
pour celles qui n'ont pas d'autre mérite , et je 
dois convenir que je ne partage pas le goût de 
l'empereur François pour les Bushmen^ Vous 
devez vous souvenir que vers 1820 , lorsque la 
frégate qui avait conduit la fille de l'empereur 
d'Autriche au Brésil, fut revenue, elle avait 
apporté une famille de sauvages brésiliens en 
cadeau de l'empereur don Pedro à l'empereur 
François. Ce dernier avait reçu ces étrangers 
avec beaucoup de bonté et fut pris pour eux de 
la plus tendre amitié. Il leur avait fait construire 
une jolie petite cabane au milieu d'un petit bois 
dans le jardin du palais , où ils étaient parfaite- 
ment libres (à l'autrichienne), entourés d'une 
grille de fer. Le bon empereur passait des 
heures entières en leur compagnie et s'émer- 
veillait de leurs moindres actions. On disait 
dans le public à Vienne , que la Sainte- Alliance 
avait fait venir cesBushmen pour être le modèle 
du point de civilisation où M. de Metternich 
voulait ramener la civilisation de l'Europe :jene 
sais si cela est vrai , n'étant pas dans sa confi- 
dence ; mais ce qu'il y a de sûr , c'est qu'une 

27 



3U 

famille d'aventuriers hongrois s'imagina de 
jouer les Biishmen. Ils se teignirent le corps en 
rouge , se fendirent les lèvres et les oreilles , et 
y introduisirent des billots de bois comme leurs 
prototypes. Le père , qui avait gardé sa couleur 
et son habit , montrait ses fils et ses filles , tout 
nus , mais peints en rouge , pour de l'argent. 
On leur parlait allemand , mais ils ne répon- 
daient qu'en hiishschprach. On leur donnait un 
chat en vie , que la demoiselle étranglait le plus 
proprement du monde , et que la famille man- 
geait tout cru. Leur voir faire ce repas coûtait 
double prix. Je ne sais combien de repas ils 
faisaient par jour ; mais après avoir ramassé une 
centaine de mille florins TViener Wârung , ils 
décampèrent en instruisant le bon peuple de 
Vienne du tour qu'ils lui avaient joué. On en fit 
une comédie au K. K. P. Leopold-Stadt-Thea- 
ter. Je vous le demande, n'y avait-il pas autant de 
plaisir à voir ces Hongrois manger un chat que 
s'ils eussent été de véritables Bushmen ? et qu'y 
a-t-il de si curieux et de si attachant dans l'In- 
dien du nord pour en faire un si grand objet d'in- 
térêt? Ne les jugez pas d'après les descriptions 
de Cooper , qui a toujours voulu faire des gentle- 
men de ses Indiens ; qui même leur a donné des 
sentimens fort délicats envers le beau sexe , qui 



ai 5 

ne sont pas du tout dans la nature. La femme 
d'un Indien c'est sa béte de somme: en voyage 
ou en campagne , c'est elle qui porte sur son dos 
tout le bagage ; elle est battue par tout le 
monde , même par ses enfans. Quant à l'Indien , 
il est brave physiquement , lâche moralement ; 
il est patient par nécessité ; quelques-uns ont 
beaucoup de sagacité naturelle. 

On dit que la présence des blancs fait du mal 
aux Indiens : je le nie ; ils sont plus heureux 
maintenant qu'ils n'étaient avant la coloni- 
sation de l'Amérique. Au lieu de chasser avec 
des arcs et des flèches , ils ont maintenant des 
fusils ; au lieu d'aller tout nus dans la neige, ou 
mal recouverts de peaux de bétes, ils sont 
maintenant habillés de bonnes étofies, et fournis 
de bonnes couvertures qui leur servent de man- 
teaux ; au lieu de jeûner quand ils manquent 
leurs coups , ils ont maintenant du bétail qui 
les sauve d'une famine. Chacun est pourvu de 
son briquet , de son couteau , de sa petite ha- 
che , je dirai même qu'ils ont tous des peignes ; 
mais je n'en parle pas, parce que pour eux ce n'est 
qu'un ornement inutile : un véritable Indien se 
garderait bien de déranger l'économie de la 
petite peuplade rouge qui vit dans sa chevelure. 



316 

Il y a aussi de la philantropie là-dedani>, car 
c'est par le même principe qu'on veut nous 
empêcher de peigner la forêt et de les déran- 
ger. 



LETTRE IX, 



Des Finances. 



Bruxelles, Mars 1832. 



J'ai vu que depuis quelque temps une discus- 
sion s'est engagée dans les journaux français , 
sur la question de savoir si le gouvernement des 
États-Unis était réellement à aussi bon marché 
qu'on l'avait représenté. Le général Lafayette, 
aidé de M. Cooper et du général Bernard , a 
soutenu par des raisonnemens appuyés de chif- 
fres , que le contribuable américain payait in- 
comparablement moins que le contribuable 
français. Je suis aussi entièrement de leur avis. 
Mais pour le soutenir je vais employer une 
autre route. Privé de documens nécessaires 
pour établir une comparaison rigide entre l'état 

27. 



318 

des finances américaines et celles des gouver- 
neraens de l'Europe , je ne pourrai recourir 
aux chiffres pour soutenir mon opinion ; et si 
le général Bernard, en mathématicien sévère, a 
levé la projection fidèle du système financier 
américain, je vais ,raoi, vous en faire le paysage. 
Je sais parfaitement qu'il y a un grand dés- 
avantage à traiter une question de finances sans 
chiffres; cependant je vais le tenter, car j'y suis 
réduit par le manque total de documens où je 
me trouve , et quoique ma mémoire pût fournir 
bien des chiffres , elle ne pourrait le faire avec 
l'exactitude qu'un semblable sujet requiert. 

M. Hume , membre du parlement anglais , 
est, je crois , le premier qui ait mis à la mode l'ex- 
pression de gouvernement à bon marché. Au 
commencement , ministériels et opposition , 
tout le monde trouvait cela charmant et se pi- 
quait de l'admirer, mais l'on s'aperçut bientôt 
que l'expression de gouvernement à bon marché 
n'était qu'un mot de passe pour le gouverne- 
ment républicain, et dès-lors ceux qui ne veu- 
lent ni république ni institutions républicaines 
se déchaînèrent contre le gouvernement à bon 
marché et contre l'économie elle-même. Un 
écrivain poussa enfin ces préjugés contre ce 
mode de gouvernement, si loin, que pour ôter 



319 

aux partisans de la liberté ce qu'il considérait 
comme leur meilleur argument, et les forcer, 
pour ainsi dire, dans leur dernier retranche- 
ment, il entreprit, tnirabile dictu ! de démontrer 
que le gouvernement monarchique était à meil- 
leur marché que le gouvernement des États- 
Unis. Je ne le suivrai pas dans ses raisonne- 
mens , parce que cela a déjà été fait par les per- 
sonnes citées mieux que je ne pourrais le faire , 
et que cela me mènerait trop loin. Mais je vous 
ferai observer que toute comparaison entre les 
dépenses des deux pays est matériellement af- 
fectée par la valeur de l'argent dans les con- 
trées respectives ; ainsi, par exemple, lorsqueje 
donne , en Floride , 1 dollar et 23 cents par 
jour à un charpentier , outre sa nourriture et 
son logement, il est bien clair 1 dollar et 25 
cents ne valent dans ce pays-là que ce que 
vaut le prix d'une journée de charpentier en 
France. Il est donc clair que si je paie à peu près 
6 francs par jour à un ouvrier qui coûterait 
2 francs en France, je dois payer dans la 
même proportion les salaires de tous les em- 
ployés civils et militaires , et que quoiqu'ils tou- 
chent une masse de métal plus considérable, 
leurs dépenses étant plus fortes dans la même 
proportion , ils ne sont pas mieux payés que les 



320 

employés d'Europe , qui recîoivent nominale- 
ment moins. La différence de la valeur relative 
de l'argent dans les deux pays , est un facteur 
commun qui augmente le chiffre de l'équation 
sans changer sa valeur. Cela s'applique à tous 
les employés inférieurs de la république , à ceux 
qui sont payés pour vivre, et dont le salaire 
n'est considéré que comme une compensation 
des pertes qu'ils font en négligeant leurs pro- 
pres affaires. Mais en Europe, outre cette classe 
d'employés là , il y en a une autre qui est payée 
non pas d'après ce qu'elle fait , mais d'après ce 
que la dignité de leur rang exige d'eux en re- 
présentation. Cette classe d'employés n'existe 
pas du tout aux Etats-Unis , à moins que l'on ne 
veuille considérer les 25,000 dollars par an 
donnés au président, comme le seul exemple de 
cette espèce de dépense. 

Mais d'abord qu'entend-on par économie ? 
Est-ce d'avoir dix mauvais domestiques mal 
payés et servant mal, ou bien de n'en avoir 
qu'un bon , faisant plus d'ouvrage que les dix 
ensemble , quoique coûtant peut-être autant à 
lui seul qu'eux tous? L'économie dans le gou- 
vernement consiste à payer grassement autant 
de bons employés qu'il est absolument néces- 
saire pour le service, et pas un de plus ; elle 



321 

consiste à ne pas lésiner sur les dépenses néces- 
saires , mais à ne s'en permettre aucune d'inu- 
tile , sous aucun prétexte. Supprimez le luxe 
dans le gouvernement , remplacez-le par la soli- 
dité et la bonne qualité des matériaux , et vous 
aurez de l'économie , et les contribuables auront 
la consolation de savoir que personne ne s'en- 
graisse de leurs dépouilles. 

Une autre erreur dans laquelle l'auteur qui a 
attaqué le système financier des États-Unis 
est tombé, c'est de croire que tous les re- 
venus des Etats-Unis, ou même des États, vien- 
nent des contributions, tandis qu'il en est 
beaucoup qui sont dérivés de propriétés appar- 
tenant à la nation, et qui par conséquent ne 
pèsent pas du tout sur le contribuable. Afin de 
bien comprendre cela il sera nécessaire d'ana- 
lyser les difierentes sources d'où les gouverne- 
mens tirent leurs revenus. 

La poste aux lettres est la première branche 
que nous examinerons. Cette administration 
immense, qui s'étend comme un réseau d'un 
bout des Etats-Unis à l'autre et progage les der- 
nières nouvelles avec une régularité et une 
sûreté inconcevables, même dans les parties du 
pays qui sont à peine peuplées, est sous la direc- 
tion du Maître de poste général , espèce de mi- 



nistre ne faisant pas partie du cabinet. Il y a 
plus de huit mille maîtres de postes, qui ont cha- 
cun un compte courant ouvert au département, 
compte qui est arrêté tous les trois mois. La 
malle est transportée par contract dans des 
stages ou diligences qui se chargent en même 
temps du transport des passagers , et dont la 
construction et la commodité varient beaucoup 
suivant l'état de civilisation des différentes par- 
ties du pays. Les contracteurs sont payés par 
des traites sur les différens maitres de postes , 
et le surplus des recettes est versé dans les ban- 
ques des États-Unis au crédit du Maître de 
postes général. Les maîtres de postes reçoivent 
pour compensation de leurs peines , d'abord , 
le droit d'affranchir leurs propres lettres , tant 
celles qu'ils écrivent que celles qu'ils reçoivent, 
ainsi qu'un journal quotidien ; de plus , une 
commission qui varie depuis 30 jusqu'à 10 ou 
12 p. "lo sur la recette brute, et qui pourtant, 
dans aucun cas, ne peut s'élever au-dessus 
d'une certaine somme. Ils ne peuvent dans au- 
cun cas contracter ou s'intéresser dans le trans- 
port de la malle. Le prix d'une lettre pour 
quatre cents milles et au-dessus est de 23 cents. 
Un journal pour la même distance ne coûte 
qu'un cent et demi , et une brochure 2 1/2 demi 



323 

par feuille d'impression. Ces prix sont réduits 
à mesure que les distances diminuent. Le 
Maître de postes général, après avoir payé tous 
les contrats pour les transports de la malle , et 
fourni à tous les frais de l'administration cen- 
trale , verse encore dans les mains du trésorier 
des États-Unis une somme très-considérable 
tous les ans ; je ne parle pourtant de cette 
source de revenu , ici que pour mémoire : car 
l'objet que le gouvernement se propose dans 
cette administration, n'est pas du tout de se 
créer une recette, mais au contraire d'assurer la 
prompte communication entre les différentes 
parties de la république. En effet outre les maî- 
tres de poste , le privilège d'affranchir est com- 
mun au président , au vice-président , aux chefs 
des différentes administrations et à tous les 
membres ducongrès. Les journalistes, loin d'être 
entravés par le gouvernement , jouissent aussi 
du droit de recevoir tous leurs journaux franc 
de port , et les sénateurs et représentans usent 
si bien de leur privilège , que pendant la ces- 
sion du congrès il part de Washington de trente à 
quarante mille lettres affranchies tous les jours. 
Je vous ai déjà paillé dans une autre lettre de 
la vente des terres publiques. Elles forment une 
source de revenu considérable et l'adminis- 



324 

tration en est dirigée par un commissaire ( cmn- 
missary of the and office ) qui réside à Washing- 
ton. Mais les recettes s'en font par des rece- 
veurs particuliers placés dans chaque district 
et qui , après avoir fait honneur aux différentes 
traites du gouvernement et avoir reçu une com- 
mission de 5 p. % sur les ventes, qui dans 
aucun cas pourtant ne peut excéder 2,000 dol- 
lars , verse le reste dans les banques des Etats- 
Unis , au crédit de leur trésorier. 

Les amendes et les confiscations sont encore 
une branche de recettes en général peu consi- 
dérables, mais qui quelquefois s'élève, par des 
cas fortuits, à de très-fortes sommes. Beaucoup 
de crimes sont, comme je vous ai dit, punis 
d'une amende au profit des États-Unis. La con- 
fiscation proprement dite n'existe pas, c'est-à- 
dire que les biens d'aucun individu ne peuvent, 
en aucun cas , être dévolus à l'Etat pour cause 
d'une condamnation criminelle. Mais d'après 
un ancien usage baroque , dérivé de la loi com- 
mune , tout objet inanimé qui a causé par acci- 
dent ou autrement la mort d'un individu , de- 
vient sous le nom de deodand la propriété de 
l'État. Ainsi dans tout acte d'accusation pour 
meurtre , on a bien soin de spécifier la valeur 
de l'arme dont s'est servi le criminel. Cette va- 



325 

leur pourtant est toujours nominale dans les 
cas importans, car l'absurdité de la loi est trop 
palpable et c'est probablement à cette absurdité 
même et à la manière dont les tribunaux l'éva- 
dent, qu'elle doit de n'avoir pas encore été 
abrogée. Un bateau à vapeur, par exemple, qui 
avait causé la mort d'un individu qui fut pris 
sous sa roue , fut estimé à dix dollars. Je ne 
parle donc des deoda?id que pour mémoire, mais 
dans tous les cas de contrebande, non seulement 
les objets introduits en fraude, mais même le 
vaisseau qui les a apportés, devient la propriété 
des États-Unis. Un service de gardes-côtes est 
organisé pour cet effet ; ce sont des goélettes de 
la plus jolie construction et d'une marche tout- 
à-fait supérieure. Elles appartiennent aux Etats- 
Unis , mais ne font pas partie de la marine , elles 
dépendent au contraire du ministère des finan- 
ces. Les capitaines et les équipages sont forte- 
ment intéressés dans les saisies qu'ils font , qui 
pourtant doivent être déclarées valables par 
les cours d'amirauté. 

Le dividende que les États-Unis reçoivent pour 
les actions de la banque des États-Unis qui leur 
appartiennent et pour celles qui souscrivent de 
temps en temps dans les différentes compagnies 
de routes et de canaux , offre un autre article 

28 



326 

de recettes , qui quoiqu'il ne soit pas très-consi- 
dérable maintenant, pourrait facilement, comme 
je vais l'expliquer , recevoir un très-grand dé- 
veloppement. 

Plusieurs des États ont déjà adopté ce sys- 
tème. L'État de New-York, par exemple, retire 
un immense revenu de son canal , et l'État de 
New- Jersey des plantations d'huitres que son 
gouvernementafaitessurleborddelamer. Elles 
sont affermées tous les ans et produisent des 
sommes tellement fortes, qu'elles ont permis de 
réduire de beaucoup les taxes dans cet État, et 
qu'elles finiront peut-être par rendre possible 
de les abolir entièrement. 

La banque des États-Unis est une société ano- 
nyme établie sous la sanction des États-Unis 
pour recevoir des dépôts , escompter des billets 
à termes , prêter sur hypothèque ou sur dépôts 
de valeurs commerciales ou de métaux précieux , 
etenfinpour faire circuler un papier qui, pouvant 
être à chaque instant converti en espèces , ne 
peut pas tomber au-dessous du pair, et qui au 
contraire, par la facilité qu'il offre pour les trans- 
ports, se trouve souvent au-dessus. Les États- 
Unis sont actionnaires dans une très-forte pro- 
portion , et comme tels contribuent à la nomina- 
tion des directeurs et du président qui gouvernent 



3^27 

cette institution. C'est elle qui fait toutes les af- 
faires de banque du gouvernement ; mais, en 
compensation de ce privilège , elle doit avoir 
des fonds prêts pour lui dans ses différentes 
branches sans charger aucuns frais. Elle se 
charge aussi du paiement des intérêts de la 
dette publique et de celui des portions de son 
capital qui deviennent remboursables. Cette 
institution a rendu les plus grands services au 
commerce et à l'industrie du pays, comme j'au- 
rai lieu de vous l'expliquer plus tard. 

Les États-Unis souscrivent souvent pour un 
certain nombre d'actions dans les compagnies 
qui s'organisent dans les différens Etats pour 
faire des routes et des canaux. Ce n'est pas qu'ils 
ne pussent les faire à leurs propres frais , mais 
plusieurs raisons s'y opposent en général. D'a- 
bord ce pouvoir ne pourrait leur appartenir 
qu'en vertu de Tarticle de la constitution qui les 
autorise à faire tout ce qui peut conduire au bien 
général : espèce de provision vague , semblable 
à l'article 1 -4 de la Charte , qui servirait à couvrir 
bien des usurpations , si le gouvernement fédé- 
ral pouvait vouloir usurper et si les gouverne- 
mens d'États n'avaient pas toujours les yeux 
ouverts. Il faut donc, avant que les États-Unis 
■puissent entreprendre un ouvrage public dans 



3^28 

les limites des États , ou autoriser une société 
anonyme pour le faire , qu'il soit bien reconnu 
qu'il est d'une utilité générale et qu'une majorité 
des États au moins en retirerait un avantage 
direct. Tout ce qui tend donc à améliorer les 
ports et à les rendre capables de recevoir des 
flottes de guerre , tout ce qui tend à faciliter la 
navigation des grandes eaux ne souffre aucune 
difficulté, car c'est aux États-Unis à régler le 
commerce extérieur. Tout ce qui tend à facili- 
ter la défense militaire du pays est dans le même 
cas , mais il est fort douteux que les États-Unis 
eussent le droit d'établir un péage ou d'autori- 
ser une société anonyme à le faire. Tout ce 
qu'ils construiraient serait donc à fonds perdu 
ne rapportant aucun intérêt. Les États , au con- 
traire , comme souverains du sol , peuvent faire 
chez eux ce qu'ils veulent et sont excessive- 
ment jaloux sur ce point. En effet , une nouvelle 
route peut souvent ruiner la capitale d'un État 
voisin , et il est tout simple que les citoyens de 
chaque État veuillent diriger les travaux publics 
dans un but d'utilité locale et concurremment 
avec les travaux qu'exécutent leurs voisins. 
Une dernière considération , c'est que les tra- 
vaux d'utilité publique qui ne profiteraient qu'à 
une seule ville ou qu'à un seul État seraient 



329 

faits aux dépens de tous les autres , ce qui ne 
serait certainement pas juste. Mais si tant de 
raisons s'opposent à ce que les Etats-Unis s'ar- 
rogent le pouvoir d'entreprendre soit par eux, 
soit par des sociétés anonymes qu'ils autorise- 
raient - des travaux d'utilité publique , rien ne 
les empêche, une fois que le gouvernement d'un 
État a autorisé la formation d'une de ces socié- 
tés , de souscrire eux-mêmes pour un nombre 
d'actions quelconques. Ils l'ont déjà fait sou- 
vent , s'en sont bien trouvés , et j'espère qu'ils 
continueront. 

La grande source pourtant du revenu des 
États-Unis sont les douanes ; elles forment à 
peu près dix-neuf vingtièmes de la recette. La 
constitution des États-Unis a rései^é au gou- 
vernement fédéral le pouvoir de régler le com- 
merce extérieur , et d'établir des droits sur 
l'importation. Mais elle a défendu de mettre 
aucune entrave au commerce intérieur, et d'é- 
tablir aucun droit sur l'importation. Le tarif des 
douanes doit être aussi le même pour tous les 
ports , et toutes les frontières de l'Union. Dans 
chaque port et sur les frontières du Canada , des 
collectors sont chargés de cette administration. 
Ils sont payés par une commission sur les som- 
mes qu'ils perçoivent , qui pourtant dans aucun 

28. 



330 

cas ne peut excéder une somme donnée. Outre 
de percevoir les droits , ils sont chargés d'enre- 
gistrer les vaisseaux nouvellement construits ; 
de donner des certificats d'origine aux matelots, 
ce qu'on appelle protection , et de prendre soin 
de l'éclairage des phares et lumières flottantes. 
Ce sont d'eux aussi que les capitaines des bàti- 
mens gardes-côtes , les avocats des États-Unis 
et les maréchaux des districts, reçoivent des 
ordres pour tout ce qui regarde la suppression 
de la contrebande. Les fonds qu'ils perçoivent 
doivent être versés dans les banques des États- 
Unis , au crédit de leur trésorier. Ce sont des 
postes très-considérés et très-recherchés , et qui 
dans les villes commerçantes donnent une très- 
grande influence à ceux qui les remplissent. 
Les droits perçus sur beaucoup d'articles sont 
très-considérables, mais ils ne sont jamais lourds 
à payer pour le négociant, le gouvernement 
accordant toujours un crédit de trois , six , neuf 
et douze mois , suivant les sommes ; de manière 
qu'en général , les marchandises sont déjà ven- 
dues avant que les droits ne soient payés. Les 
produits qui sont importés pour être réexportés 
ne paient rien , et ceux qui sont manufacturés 
dans le pays pour être réexportés sous une nou- 
velle forme , reçoivent à leur sortie une prime 



331 

jn'oportionnée aux droits que le produit brut 
a payé à son entrée. Je vous ai déjà dit que l'ex- 
portation est entièrement libre , ainsi que le 
transport d'un port à un autre , soit par mer . 
soit par l'intérieur. Il ne peut être établi au- 
cun octroi ou droits-réunis ; mais toutes les 
taxes sont cumulées sur l'importation. Elles 
étaient déjà très -fortes, lorsqu'en 1825 l'intérêt 
manufacturier réussit à les faire augmenter dé 
beaucoup , de manière que maintenant dans beau- 
coup de cas ils sont égaux à une prohibition. Les 
manufacturiers profitaient grandement de cet 
état de choses , qui leur permettait de soutenir 
la concurrence des fabriques anglaises , sans di- 
minuer leurs prix, et à qualité inférieure ; mais 
par malheur tous les fabricans sont d'un côté de 
la Potomack , tandis que les consommateurs 
sont de l'autre : c'est du moins le cas pour le 
plus grand nombre d'articles. Les États du sud, 
qui ne produisent que du tabac , du coton , du 
sucre et du maïs , et qui achètent tout avec le 
prix de ces produits , trouvèrent donc très-mau- 
vais de voir le prix des étoffes augmenté , et 
leur qualité diminuée, juste aumoment où l'ac- 
croissement immense delà production du coton 
venait de réduire la valeur de leur principale 
ressource. Il était en effet de leur intérêt de se 



332 

fournir où ils pourraient le faire à meilleur 
marché ; que la fabrique fût anglaise ou améri- 
caine , cela leur était parfaitement égal. En 
vain on tâcha de leur persuader que la protec- 
tion que l'on accordait aux manufactures du 
nord les mettrait bientôt à même d'y créer un 
marché beaucoup plus avantageux pour eux que 
ceux de l'Europe : l'expérience est venue con- 
firmer les calculs pleins de justesse de ceux qui 
étaient opposés au tarif, et les États du sud se 
trouvent dans ce moment-ci réduits à la néces- 
sité de consommer des produits de qualité in- 
férieure et à un très-haut prix , afin de mettre 
les manufacturiers du nord à même de réaliser 
de très-grands profits à leurs dépens. Cet état 
de choses est injuste , et ne saurait durer très- 
long-temps sans détruire entièrement la pros- 
périté des États du sud. Aussi ils s'y opposèrent 
comme debeaux diables ; mais emportés par leur 
fougue , leur opposition fut conduite de manière 
à leur faire plus de tort que le tarif lui-même. 
Ils commencèrent d'abord par nier la constitu- 
tionnalité de la loi qui fixait le nouveau tarif , 
et prétendirent que le congrès n'avait pas le 
droit d'établir des impôts dans la vue de protéger 
telle ou telle industrie , bien qu'il pût le faire 
dans la vue de se créer un revenu et subvenir 



333 

à ses besoins . L'État de la Caroline du sud poussa 
l'irritation jusqu'au dernier point, et, oubliant 
sa sagesse ordinaire , parla même de se séparer 
de l'Union : vaines paroles , que l'on saisit avec 
empressement en Angleterre comme preuve 
évidente que l'Union des États ne pouvait pas du- 
rer, mais qui en elle-même ne menacent d'aucun 
danger , car le remède serait cent fois pire que 
le mal auquel ils voudraient obvier. Ces États du 
sud adoptèrent , depuis le passage du nouveau 
tarif, une ligne de conduite extrêmement hos- 
tile aux Etats du nord , et surtout aux intérêts de 
leurs manufactures. Ils tâchèrent, par exemple, 
de réduire leurs consommations autant que pos- 
sible , en ne se servant que d'étoffes grossières , 
manufacturées dans leurs familles , et se roidi- 
rent contre toute espèced'amélioration dans leurs 
habitudes , et d'imitation de l'industrie de leurs 
frères du nord. Il est bien clair pourtant qu'une 
conduite tout opposée était celle qui leur 
convenait ; et puisque le tarif établissait un 
injuste avantage à l'égard des fabricans améri- 
cains, ils eussent du être les premiers à en pro- 
fiter , en établissant des fabriques au sud qui , 
si elles n'eussent pu soutenir la concurrence des 
fabriques anglaises sans tarif, eussent toujours 
pu du moins soutenir très-aisément celle des 



334 

fabriques du nord. En efifet , dans le sud rien 
n'empêche d'employer les nègres à ce travail , 
qui semblerait même beaucoup plus convenable 
pour les femmes que celui des champs, et le prix 
de la main-d'œuvre eût été de beaucoup inférieur 
à celui qu'on est obligé de payer dans le nord. 
Il est vrai , qu'autrefois un nègre employé dans 
l'agriculture rapportait plus qu'il n'eût pu le 
faire de toute autre manière , mais ces temps 
sont passés , et les prix des produits du sol sont 
tellement réduits , que je crois qu'il y aurait 
maintenant beaucoup d'avantage à retirer une 
partie du travail qui est employé dans l'agri- 
culture pour le transporter dans les manufac- 
tures. De cette manière on diminuerait la 
production, qui est trop grande en ce moment, 
et l'on s'emparerait des profits qui ont été faits 
sur nos matières premières , soit par les anglais , 
soit par les habitans du nord. Mais les Etats du 
sud ont suivi une ligne toute contraire : ils ont 
déclaré la guerre à tout ce qui s'appelle fabri- 
que , industrie ou tarif, et pour peu qu'ils con- 
tinuent la même politique , ils se verront infail- 
liblement envahis par les gens du nord , dans 
les mains desquels tous les capitaux seront 
bientôt concentrés. 

Les habitans du nord , au reste , ou du moins r 



335 

le parti qui existe parmi eux , en faveur de ce 
qu'ils appellent le système américain , poussent 
aussi leur admiration d'un système protectif 
beaucoup trop loin : ils ont voulu forcer par de 
hautes primes , l'industrie de produire des objets 
que la nature elle-même a semblé réserver 
pour d'autres climats ou pour d'autres temps. 
Si toutes les nations de la terre étaient égales 
en industrie , si toutes possédaient un amas de 
capitaux proportionné à leur population , la ri- 
chesse des différens peuples se trouverait être en 
raison directe de la fertillité du sol , et de la 
beauté du climat. Mais la différence du degré 
de civilisation qu'ont atteint les dijSerentes na- 
tions , les écoles surtout des différens gouver- 
nemens , et la disparité qui existe entre la quan- 
tité de capitaux amassés, ont entièrement détruit 
cette proportion naturelle. C'est à la faire renaî- 
tre, c'est à la destruction de tout monopole com- 
mercial et manufacturier que tend la progression 
des lumières. Mais ce résultat ne sera pas éga- 
lement favorable à toutes les nations , car celles 
qui, par leur position géographique, sont natu- 
rellement pauvres , seront obligées de dégorger 
les riches et renoncer au pouvoir que l'igno- 
rance des autres nations leur à permis d'ac- 
quérir. En thèse générale la liberté du com- 



336 

merce sera donc tonte en faveur des nations 
naturellement riches. Mais pourtant , dans le 
moment actuel , tant qu'une inégalité d'indus- 
trie et de capitaux existe , un système protectif 
est nécessaire aux nations favorisées du ciel , 
pour les forcer à reprendre le rang que la 
nature leur avait assigné. L'Italie, par exemple, 
de tous les pays de l'Europe le plus riche , se 
trouve maintenant presque entièrement dé- 
pourvue d'industrie, et tributaire de tous les 
autres. Ses huiles et ses soudes sont transportées 
à Marseilles, et reviennent en savons. Ses soies, 
ses cotons vont chercher des manufacturiers en 
Suisse , à Lyon et en Angleterre , et les étoffes 
retournent en Italie trouver des consomma- 
teurs. Le commerce de l'Italie se fait entière- 
ment par des vaisseaux étrangers. Si elle était 
libre, le premier soin d'un bon gouvernement, 
serait de la replacer au premier rang de l'in- 
dustrie et du commerce européen; et pour y 
parvenir, le seul moyen serait d'établir un tarif 
de douane tellement sévère, qu'il obligea la 
nation à aller toute nue , ou à établir des manu- 
factures ; cela une fois fait , l'industrie une fois 
rétablie , il n'y aurait plus de danger à abolir 
le tarif, et à établir une liberté illimitée de 
commerce. Les capitaux alors auraient appris 



337 

à couler dans les nouveaux canaux qu'on leur 
aurait ouverts , et rien ne pourrait plus les en 
détourner. La liberté de commerce serait alors 
tout à l'avantage de l'industrie italienne; au 
commencement elle l'eût tué, ou pour mieux 
dire, elle l'eût empêchée de naître. L'Angleterre, 
au contraire , est un des pays , naturellement , 
des plus pauvres de l'Europe , mais une foule 
de causes qu'il serait trop long de développer , 
mais qui peuvent pourtant se réduire à deux 
principales : l'industrie naturelle des habitans , 
et la bonté des institutions sociales , lui ont 
permis d'amasser une quantité de capitaux sans 
exemple jusqu'ici dans l'histoire de l'homme. 
Mais dès que les autres nations jouiront des 
mêmes avantages, sa prospérité doit s'écouler; 
car elle n'est pas fondée sur la nature, mais sur 
des bases factices. Dans l'état actuel, l'Angle- 
terre prêche une liberté de commerce illimitée : 
en effet , elle n'a rien à perdre ; elle aura beau 
diminuer ses droits , de long-temps les fabri- 
ques d'aucune nation ne pourront soutenir la 
concurrence avec elle , et plus les autres na- 
tions imiteront son exemple , et croiront à 
la doctrine qu'elle prêche aujourd'hui , plus 
elles verront leurs progrès industriels retardés , 
et plus son monopole s'affermira, et sa chute 

29 



338 

sera éloignée. En prêchant la liberté du com- 
merce , l'Angleterre cherche à faire des dupes. 
Mais ce n'est pas toute branche d'industrie 
qui doit être également protégée dans chaque 
pays. Chaque terrain , chaque climat a ses pro- 
ductions naturelles : c'est à les exporter à leur 
plus haut degré de fabrication que doit se bor- 
ner l'industrie naturelle d'un pays. Voilà la 
seule qu'un bon gouvernement doit tâcher de 
faire surgir par un système prohibitif, et de 
protéger jusqu'à ce que la jeune plante soit assez 
forte et ait poussé des racines assez profondes. 
Si, par exemple , le gouvernement anglais n'im- 
posait des droits de douanes que dans la vue de 
protéger l'industrie et non dans celle de se créer 
un revenu , ce qui est , à mon avis , le meilleur 
de tous les systèmes , tout droit sur l'importa- 
tion des vins , des huiles , des denrées colonia- 
les , en un mot, de tout ce qu'elle ne peut ni ne 
pourra jam.ais produire , devrait être entière- 
ment supprimé. Cela diminuerait de beaucoup 
le prix de la vie et contribuerait à rendre la 
main-d'œuvre meilleur marché. D'un autre côté, 
de forts droits devraient être frappés sur l'im- 
portation de tout objet manufacturé , ou même 
brut , que le pays peut produire aussi bien que 
l'étranger. Au commencement , la taxe protec- 



339 

trice créera des gains assez considérables pour 
engager les capitaux dans une nouvelle voie ; 
le succès d'une fabrique entraînera l'établisse- 
ment de plusieurs autres ; la concurrence qui 
s'établira réduira bientôt les prix au-dessous de 
ceux auxquels les étrangers pourraient livrer, 
et le droit d'importation deviendra parfaitement 
nominal. D'après ce que je dis là , les États- 
Unis étant , pris dans leur ensemble , un des 
plus riches pays de la terre , je semble approu- 
ver l'établissement d'un système fortement pro- 
hibitif , comme celui du tarif actuel. Ceci est 
pourtant bien loin d'être mon opinion. Le peu- 
ple des États-Unis a bien autre chose à faire 
qu'à s'enfermer entre quatre murs , à respirer 
l'air corrompu des ateliers. La forêt lui tend les 
bras , les routes de l'ouest sont encore ouvertes, 
et le flot de la civilisation n'a pas encore été re- 
poussé par le flot de l'océan Pacifique. Tant 
que tout le pays n'est pas défriché , tant que 
personne ne manque de pain ni d'ouvrage, 
pourquoi de deux occupations , l'une ennoblissant 
l'homme et redoublant son énergie, l'autre le 
ravalant à jouer le rôle d'une pièce de méca- 
nisme; pourquoi, dis-je, aller choisir la der- 
nière ? Pourquoi forcer les capitaux à prendre 
cette voie , excepté pour quelques genres d'in- 



340 

dustrie , dont les produits sont extrêmement 
lourds ou fragiles , tels que le fer et le verre , 
par exemple , et pour lesquels le transport est 
presque toujours une protection suffisante ? Pour- 
quoi chercher à établir des manufactures? Ne 
pouvons-nous pas toujours commander celles 
de l'étranger avec nos produits bruts? Serait-ce 
un désavantage pour nous si nous ne portions 
que des étoffes de fabrique anglaise, et si le 
peuple en Angleterre ne se nourrissait que de 
pain fait de farine américaine? Nous aurions 
partagé alors, entre nous et les étrangers, les 
difféi^ens travaux de la civilisation , de manière 
à garder pour nous ceux qui sont agréables et 
qui conviennent à la dignité de l'homme libre , 
laissant aux autres notre rebut et les occupations 
qui énervent et dégradent l'homme. Le système 
américain (comme celui de M. Clay et de ses 
amis s'appelle ) , est bon en lui-même , mais 
prématuré de quelques siècles. Il a fait surgir, 
il est vrai , quantité de belles fabriques dont 
nous sommes très-fiers. Pour quelques objets 
même , les manufactures américaines peuvent , 
même à l'étranger , soutenir la concurrence des 
fabriques anglaises. Mais n'avons - nous pas 
acheté ces avantages parle sacrifice d'une masse 
de conforts que la différence du prix ne peut 



3-41 

payer? et par un commencement de dégra- 
dation morale et politique dans ceux qu'on a 
forcés à devenir ouvriers? qui sans cela seraient 
cultivateurs libres et indépendans, d'un sol 
qu'ils eussent défriché eux-mêmes et qui leur 
appartiendrait. Ces vérités commencent à se 
faire sentir , et il est probable que le système 
américain ne sera pas de très-longue durée. 
Nous serons peut-être obligés d'y revenir lorsque 
toutes les terres publiques auront été vendues , 
mais par bonheur il y a du temps pour cela. 

Les difFérens États ont aussi leur revenu , 
dérivé dans chacun d'eux d'un système de taxe 
dififérent. Gomme je vous l'ai déjà dit, ils ne 
peuvent établir aucun droit sur l'exportation , 
l'importation ni le transit des marchandises , 
mais ils peuvent établir des taxes directes , des 
capitations , des accises sur les fabrications des 
liqueurs, des droits de patentes, etc. Ils peu- 
vent aussi faire des emprunts, employer leurs 
capitaux à des travaux publics , qui pour eux 
deviennent productifs; et presque tous se ser- 
vent de plusieurs de ces moyens à la fois, et 
quelquefois de tous. 

Dans chaque comté il existe des dépenses 
pour subvenir auxquelles la cour du comté im- 
pose des taxes sur ses habitans ; dans chaque 

29. 



342 

ville les dépenses de la corporation sont dé- 
frayées de la même manière. Quelques-unes des 
grandes-villes ont même de très-fortes dépenses. 
Le revenu et le budget de la ville de New-York , 
par exemple , sont beaucoup plus considérables 
que ceux de l'État , et les taxes sur la propriété 
foncière y sont très-fortes. Philadelphie se trou- 
vait dans le même cas; mais par un événement for- 
tuit sa position est rendue très-extraordinaire et 
elle ne peut manquer de devenir en très-peu 
de temps la plus belle ville du monde ; cela 
vaut la peine d'être expliqué. Un Français , 
nommé Girard , qui avait quitté la Francer 
extrêmement pauvre, je crois même comme 
mousse ou matelot tout au plus , y mourut der- 
nièrement à l'âge de quatre-vingts et quelques 
années, laissant une fortune d'à peu près 
cent millions de francs, qu'il avait amassée par 
une longue vie d'industrie , de probité et de pri- 
vations. C'était un homme d'une tête extrême- 
ment forte , très-estimé et vivant d'une manière 
très-singulière. Il était très-rangé, mais ne se 
refusait l'accomplissement d'aucun de ses goûts 
et dépensait son immense revenu en travaux 
publics et entreprises utiles. A sa mort , il laissa 
entre autres legs , dix millions de francs i)0ur 
l'établissement d'un collège , à condition qu'au- 



3-43 

cun prêtre, d'aucune religion, ne puisse se 
mêler de son administration sous aucun pré- 
texte. Mais la plus grande partie de sa fortune, 
plus de soixante millions , furent laissés par lui 
à la ville de Philadelphie. Il est impossible de 
prévoir l'élan qu'un legs' pareil peut donner, 
s'il est bien administré, à cette ville. L'intérêt de 
cette somme étant beaucoup plus que suffisant 
pour couvrir toutes les dépenses municipales , 
il est probable que toutes les taxes seront abo- 
lies , ce qui augmentera de beaucoup la popula- 
tion de la ville et donnera un immense avantage 
à ses fabriques. Qui peut calculer les routes et 
canaux et autres travaux publics auxquels la 
corporation va se livrer? C'est dans vingt ans 
qu'il faudra voir le résultat de ce legs immense. 
La principale des dépenses des Etats-Unis a 
été le paiement du capital et des intérêts de la 
dette qu'ils avaient contractée pendant la der- 
nière guerre. Du temps de la guerre de la révo- 
lution , les États-Unis , pour subvenir à ses 
frais , et n'ayant pas été à même au commence- 
ment de pouvoir faire d'emprunts , avaient été 
obligés d'émettre un papier-monnaie semblable 
aux assignats de France. Ce papier, qui avait 
été extrêmement déprécié pendant la guerre , 
fut racheté plus tard aux prix de la place, ce 



344 

qui passa pour une banqueroute, mais qui pour- 
tant n'en était pas une, car comme ce papier avait 
été émis au pair, qu'il avait continuellement cir- 
culé perdant successivement , mais insensible- 
ment sa valeur , les derniers détenteurs ne per- 
daient pas davantage que les premiers, et leurs 
pertes étaient exactement égales à la portion 
qu'ils auraient dû payer d'une taxe quelconque 
qui eût été levée pour racheter ce papier au 
pair : ce qui eût d'ailleurs donné un avantage 
tout-à-fait injuste aux possesseurs actuels du 
papier, sur ceux par les mains desquels il avait 
circulé auparavant. Au commencement de la 
dernière guerre, le crédit des États-Unis était 
extrêmement bas , ils réussirent pourtant à faire 
des emprunts et depuis ils les ont tous rem- 
boursés jusqu'à concurrence de trente ou trente- 
cinq millions de dollars , qui seront payés dans 
deux ou trois ans : les États-Unis se trouveront 
alors avoir un excès de revenu de douze à quinze 
millions de dollars par an , et l'on commence 
dès aujourd'hui à se disputer sur l'emploi qu'on 
en doit faire. La question est en effet beaucoup 
plus embarrassante qu'elle ne semble au pre- 
mier abord , car si l'on diminuait les im])ùts de 
manière à réduire la recette au niveau des dé- 
{lenses , on ruinerait tous les manufacturiers . 



3^5 

qui n'ont engagé leurs capitaux dans cette 
route que sur la foi de la nation. Je désire cer- 
tainement que le tarif subisse de fortes modifi- 
cations , mais graduellement et non de manière 
à opérer une secousse désastreuse pour l'indus- 
trie manufacturière, dont toutes les classes, d'une 
manière ou de l'autre , se ressentiraient plus ou 
moins. Un parti propose de partager ce surplus 
de revenu parmi les États dans une proportion 
donnée ; mais il y aurait de graves inconvéniens. 
L'équilibre entre le pouvoir des gouvernemens 
d'Etat et celui du gouvernement fédéral serait 
détruit à l'avantage des premiers ; d'ailleurs il 
serait impossible d'établir un mode de- répartition 
qui parût équitable à tout le monde. Un autre 
parti voudrait que le gouvernement fédéral em- 
ployât ces sommes à entreprendre de grands 
travaux d'utilité publique. Ceci a encore bien 
plus d'inconvéniens , et l'indépendance des 
Etats en souffrirait beaucoup. On s'arrêtera 
probablement à un terme moyen. Pendant les 
premières années ces sommes seront employées 
à compléter tout d'un coup les immenses tra- 
vaux de fortifications des côtes qui, comme je 
vous l'ai dit dans une autre lettre , ont été en- 
trepris par les Etats-Unis sur une échelle gigan- 
tesque. Une fois cela fait , le gouvernement 



346 

souscrira une proportion donnée dans toutes 
les sociétés incorporées pour des travaux publics 
par les États. De cette manière le gouver- 
nement se verra , tous les ans , accumuler un 
capital de douze à quinze millions de dollars en 
actions de routes et de canaux , qui lui rappor- 
teront un fort intérêt , qui pourra être de nou- 
veau employé en actions dans de nouvelles en- 
treprises. De façon qu'à la première guerre , 
ou au premier événement fortuit qui exigerait 
des dépenses imprévues , au lieu de faire un 
emprunt, le gouvernement n'aura qu'à jeter 
sur la place et faire vendre au prix du jour 
une quantité d'actions suffisante pour ses be- 
soins. 

Si l'état de paix et de prospérité dans lequel 
l'Union se trouve aujourd'hui continue seulement 
dix ans, elle se trouverait par ce moyen élevée 
bien au-dessus de tous ses besoins éventuels et 
pourrait , dans la suite des temps , entreprendre 
des travaux publics auprès desquels les pyra- 
mides d'Egypte ne sont que jeux d'enfant. 

Aux yeux de l'Européen des projets de cette 
espèce semblent gigantesques , mais en Améri- 
que ils n'ont rien d'étonnant. Le gouvernement 
ne ferait que ce que beaucoup d'individus et 
beaucoup de corporations ont fait avant lui ; en 



efifet, la rapidité avec laquelle les capitaux s'aug- 
mentent aux États-Unis passe toute croyance. 
Le besoin que l'on a des capitaux est tel , et les 
entreprises commerciales , manufacturières et 
agricoles sont si nombreuses, que quel que soit 
leur accroissement ils sont à l'instant absorbés. 
Ils peuvent toujours commander du sept au dix 
pour cent d'intérêt , et en rapportent bien da- 
vantage à ceux qui les mettent en œuvre. Ce 
qui produit la gêne de l'industrie en Europe , 
est la surabondance des capitaux , tandis qu'en 
Amérique les progrès de l'industrie n'ont d'au- 
tre limite que leur rareté. Il devint donc néces- 
saire, pour obvier à cet inconvénient, d'adopter 
un système de crédit universel et qui permit 
même , pour ainsi dire , de créer des capitaux 
factices. Aussi on eut recours à ce moyen. Toute 
affaire se fait à de longs crédits. Souvent un 
marchand achète à trois mois une cargaison qu'il 
sait devoir être obligé de vendre à perte, à Cuba , 
par exemple ; mais il trouvera immédiatement 
à emprunter de nouveau la valeur de ce char- 
gement, en le donnant pour garantie. Avec ces 
deux sommes réunies il rapportera un char- 
gement de sucre et de café , et aura déjà réalisé 
d'immenses bénéfices avant que l'échéance de 
ces deux premières dettes et de ses obligations 



348 

envers la douane pour payer les droits d'im- 
portation soit arrivée. Tous les marchands 
des grandes villes vendent aux marchands des 
campagnes à des crédits de six mois ou un an. 
Ceux-ci font la même chose avec le planteur. 
Combien de planteurs même ont payé leurs 
terres ou leurs nègres avec leur récolte ou des 
entreprises particulières ! Tout enfin va par spé- 
culation ; personne ne vit de l'intérêt de son ar- 
gent ou de sa rente; tout est activité, entre- 
prises, spéculations, hasards. Souvent des profits 
immenses sont réalisés; d'autres fois un faux 
calcul entraine une ruine complète, mais ce- 
pendant comme le capital général de la nation 
augmente tous les ans immensément, ce qui 
suppose que tout le monde fait de bonnes affai- 
res , il est bien clair que les gagnans doivent 
être plus nombreux que les perdans dans cette 
loterie générale. 

Un charpentier de la Nouvelle- Angleterre, 
par exemple , qui comme tous les Yankees a été 
bien élevé, quitte sa petite ville où il n'aura 
guère d'autre avenir devant lui que celui d'être 
charpentier toute sa vie , et va s'établir dans un 
des pays neufs de l'ouest , au bord de quelque 
grande rivière. Le voilà d'abord devenu entre- 
preneur de bâtimens ; il se charge de construire, 



349 

soit des maisons particulières , soit des édifices 
publics à crédit, lui-raêrae paie ses ouvriers en 
crédit , vit à crédit dans son auberge , chez son 
tailleur, etc. Il ne manquera pas de faire de 
bonnes affaires ; alors , il achètera une pièce de 
terre , il bâtira des moulins ou des fabriques , 
et le voilà devenu meunier ou manufacturier. 
Il accompagnera son premier chargement jus- 
qu'à la Nouvelle-Orléans. Commencera à faire 
d'autres spéculations commerciales , achètera 
un bateau à vapeur, s'établira dans la grande 
ville , et par suite d'un faux calcul perdra tout , 
mais rien ne l'empêche de recommencer. Au 
contraire , étant connu comme un homme d'en- 
treprise , qui a déjà fait fortune et a été mal- 
heureux , il trouvera tout de suite quelqu'un , 
ou quelque compagnie , qui lui confiera ou 
l'érection d'une maison , ou la direction d'un 
chantier, ou l'administration d'une plantation , 
ou le commandement d'un bateau à vapeur; de 
façon qu'il recommencera sa carrière finan- 
cière, d'un point beaucoup plus élevé qu'il n'était 
parti. Mais supposons qu'il ait pris l'admini- 
stration d'une plantation , le voilà overseer ou 
gérant ; rien ne l'empêche pendant ce temps-là 
d'économiser son salaire , et de faire des spécu- 
lations privées, souvent aux dépens de son 

30 



3S0 

maître. Au bout d'un ou deux ans, ils se quit- 
teront bien ou mal. Il ira dans quelque pays 
neuf, s'établira sur un petit morceau de terre , 
( au passage d'une rivière , où il construira un 
bac), comme aubergiste, mécanicien, entrepre- 
neur de toute espèce de choses ; il se rendra 
très-populaire, deviendra l'homme influent de 
son district, sera élu d'abord officier dans la 
milice, puis juge de paix, puis membre de la 
législature, et peut-être bien membre du con- 
grès. Là son esprit, se frottant contre celui des 
premiers hommes de la nation , y gagnera tou- 
jours quelque chose ; les discussions continuelles 
l'éclaireront , il se façonnera aux manières du 
monde, deviendra beau parleur, s'il ne l'était pas 
déj«\, et bref en rentrant chez lui, entre deux ses- 
sions, se fera recevoir avocat. Souvent l'ambition 
et les affaires publiques lui font négliger les sien- 
nes propres ; la politique change , son parti se 
trouve le plus faible, il n'est pas réélu et se trouve 
réduit à sa simple pratique. Il faut alors recom- 
mencer encore. Mais bien plus probablement, il 
deviendra gouverneur de son Etat , directeur 
des banques , et finira sa carrière honorable et 
laborieuse, comme juge d'une des cours suprê- 
mes. Il y a peu d'américains en effet, parmi 
ceux qui sont les plus distingués, qui n'aient passe 



3S1 

par beaucoup de ces péripéties , qui n'aient eu 
trois ou quatre métiers , de ceux souvent qui 
paraîtraient les plus discordans en Europe. Vous 
avez connu un homme comme avocat , vous le 
revoyez au bout de quelques années , à l'autre 
bout de l'Union», capitaine de vaisseau, ou 
planteur, ou officier, ou négociant et même 
quelquefois prêcheur; quelquefois il a été tout 
cela à tour de rôle ; et quoique peut-être il n'ait 
pas fait sa fortune, soit par la faute de son étoile, 
soit par la sienne , cependant la communauté 
profite toujours de son travail, car l'arbre qu'il 
a planté dans le désert portera toujours son 
fruit , qu'il soit destiné à apaiser sa soif ou celle 
d'un autre. 

Pour faciliter autant que possible ce mou- 
vement progressif , si rapide et souvent si 
turbulent et si irrégulier , on a inventé le 
système des banques , et on lui a donné le 
plus grand développement dont il soit sus- 
ceptible. L'argent ne circule pas aux États- 
Unis , on n'en voit pas ; il est bien enfermé 
en barils et en caisses , bien et dûment éti- 
quetés et cachetés , et ne sort des voûtes 
d'une banque que pour aller , en charrettes , 
se reposer dans celles d'une autre. Les banques 
émettent , en billets , pour trois ou quatre fois 



351 

la valeur des espèces qu'elles ont dans leurs 
caves ; ces billets , dans le sud , sont quel- 
quefois pour de très-petites sommes , même 
pour 6 1/4^ cents. Dans quelques états ils ne 
peuvent être au-dessous d'un dollar , et la 
banque des États-Unis n'en émet que de cinq 
dollars et au-dessus. Ces banques , dont le 
nombre est infini , sont des compagnies ano- 
nymes par actions ; les actionnaires élisent 
tous les ans des directeurs qui nomment un 
président , un caissier et les autres officiers 
de la banque, chacune suivant sa constitution. 
Ces officiers dirigent toutes les affaires de la 
société et reçoivent des dépôts, escomptent 
des billets , prêtent de l'argent sur intérêt , 
enfin font toute espèce d'affaire demandant 
l'avance d'un capital quelconque. Ces banques 
sont tenues à racheter leurs billets en argent 
comptant , toutes les fois qu'ils sont repré- 
sentés. Elles sont en compte ouvert les unes 
avec les autres. Souvent les États sont eux- 
mêmes actionnaires dans une de leurs banques. 
Au milieu de la concurrence de toutes ces 
institutions tantôt s'entr'aidant , tantôt s'entre- 
choquant, le grand Leviathan , la banque 
des États-Unis , étend ses branches et ses 
bureaux d'escomptes et de dépôts, d'un bout 



353 

des États-Unis à l'autre. C'est là le grand 
volant qui régularise toute la machine, et 
qui empêche des secousses trop violentes 
d'avoir lieu. Avant son institution, beaucoup 
de banques pouvaient suspendre leurs paie- 
mens en espèces, le cours de leurs papiers 
devenait variable ; l'escompte d'une ville sur 
l'autre était sans cesse changeant , et toujours 
arrangé de manière à faire perdre des sommes 
immenses au gouvernement des États-Unis. 
Maintenant toutes les banques sont endettées 
envers celle des États-Unis. Elle se charge 
des transports de fonds d'un bout de l'Union à 
l'autre, pour un escompte qui, dans aucun 
cas, ne passe 2 p. % , et qui en général est au 
pair pour les particuliers. Gomme je vous l'ai 
déjà dit , elle fait Iç service du gouvernement 
au pair 5 les autres banques sont donc obli- 
gées de réduire leur escompte au moins au taux 
de celui de la banque des États - Unis , car 
sans c^la elles ne trouveraient pas d'affaires. 
Toutes ces banques font circuler une masse 
immense de capitaux avec une incroyable 
rapidité. Elles vivifient, animent, encoura- 
gent tout et sont le trait distinctif du système 
industriel américain. 

D'un autre coté les hasards énormes auxquels 

30. 



354 

tant d'entreprises concurrentes doivent néces- 
sairement donner lieu , sont couverts par des 
sociétés d'assurances innombrables. Elles sont 
aussi anonymes et constituées de même que les 
banques; il en est contre toute espèce de si- 
nistres. 

Bea-ucoup de fabriques, de mines, et d'exploi- 
tations de tout genre, se font aussi par des socié- 
tés semblables qui réunissent souvent le privi- 
lège d'émettre des billets aux autres facultés 
qui leur sont données par la législature. Les 
routes , les canaux , les ponts, les routes enfer, 
enfin tous les travaux publics sont construits et 
exploités de la même manière. Toutes ces so- 
ciétés sont des corporations ayant une existence 
civile et politique , pouvant poursuivre et être 
poursuivies en justice comme toute personne 
naturelle pourrait le faire. Chacune d'elle em- 
ploie des avocats, des architectes, des graveurs, 
des ingénieurs, etc., etc., et devient une source 
immense de prospérité pour la petite ville où 
elles établissent leurs bureaux. Quelquefois, il 
est vrai, elles font de mauvaises afiaires et man- 
quent, mais le cas est extrêmement rare. 

Il est ordinaire aux étrangers qui ont été 
pour affaire aux États-Unis , de se plaindre de 
la mauvaise foi qu'on y trouve dans le coni- 



355 

merce et de l'instabilité des fortunes qui s'y 
font. Je crois que cela est dû d'abord au mau- 
vais choix qu'ils font de leurs correspondans , 
et ensuite à ce qu'ils s'endorment dans leurs 
affaires. En effet , au milieu d'une foule sembla- 
ble où tous courent vers le même but , il est 
nécessaire de courir aussi et de bien se tenir 
sur ses jambes, si l'on ne veut être devancé ou 
renversé. Il arrive souvent que des terres très- 
fertiles ont été découvertes dans une localité. 
Le gouvernement les vend à très-haut prix, des 
spéculateurs s'en emparent , une espèce d'en- 
gouement a lieu, la population s'y porte enfouie, 
des travaux d'utilité publique y sont commen- 
cés , des boutiques s'y élèvent de tout côté , les 
prix des terres continuent à augmenter , enfin 
on y établit une banque , tout y respire la pros- 
périté ; tout-à-coup une ou plusieurs mauvaises 
récoltes successives ou des fièvres jaunes ou la 
fondation d'établissemens de la même espèce 
dans une situation encore plus favorable , l'es- 
prit de changement enfin et le goût de la nou- 
veauté, substituent le découragement à l'en- 
gouement primitif. Les terres qui avaient monté 
beaucoup au-dessus de leur valeur réelle , tom- 
bent au-dessous ; la population, trouvant qu'elle 
ne fait pas fortune assez vite, se dégoûte etémi- 



356 

gre aussi facilement qu'elle était accourue; tout 
tombe enfin dans un état de marasme aussi sin- 
gulier et aussi fictif que l'état de prospérité qui 
l'avait précédé. Ces deux états continuent à se 
succéder alternativement jusqu'à ce qu'après 
plusieurs oscillations , le nouveau district soit 
mieux apprécié et que sa valeur réelle soit fixée 
d'une manière permanente, autant que rien 
peut l'être dans un pays aussi progressif que 
les États-Unis. Heureux donc celui qui, connais- 
sant le génie du peuple et ses institutions, ainsi 
que la géographie du pays, son climat et ses 
productions, sait acheter et vendre à temps, 
mais malheur à l'Européen sans connaissance 
locale, qui agirait d'après les conseils d'amis 
ou intéressés ou se trompant eux-mêmes de 
bonne foi. Il est sûr en suivant le principe de 
Panurge , d'acheter cher et de vendre bon mar- 
ché , d'arriver au même résultat et d'être bientôt 
flambé, à moins qu'il n'ait le courage, la pré- 
sence d'esprit et la flexibilité qu'un Américain 
oppose au coups du sort, et qu'il ne sache comme 
lui , les chats et les abbés toujours retomber sur 
ses pattes. 



LETTRE X. 



Dos Mœurs, des Bean.vJris et de la Littérature. 



Bruxelles, mars 1832. 



Si aux États-Unis le gouvernement est établi 
sur un principe tout-à-fait neuf et inconnu, 
au moins dans son application , celui de la sou- 
veraineté du peuple dans son sens le plus absolu, 
de même la société et les relations des indi- 
vidus entr'eux sont établies sur une base non 
moins nouvelle ; c'est la concurrence. Il n'existe 
aucune espèce d'aristocratie de naissance, la 
fortune ne donne droit qu'aux avantages phy- 
siques qu'elle peut acheter, mais le talent le 



3o8 

mérite, ne voient pas de bornes à leur juste ambi- 
tion. Tout le monde, dans notre système républi- 
cain, est rigoureusement classé d'après sa capa- 
cité. Vous allez nous croire St-Simoniens. Eh 
non, mon cher ami, détrompez-vous. Est-ce que 
vous croyez que moi, hommeblanc et libre, je vais 
aller soumettre ma raison à celle d'aucun de 
mes égaux? Croyez-vous que j'irai demander à 
quelque farceur de me classer, quand je suis 
sûr de conquérir par moi-même la place quel- 
conque à laquelle j'ai droit dans l'échelle des 
êtres? Croyez-vous que j'irai reconnaître le père 
Enfantin, ou tout autre oiseau auquel il peut 
passer par la tête de se poser sur une branche 
de l'arbre social , moi qui ne dépends de per- 
sonne , et suis libre comme l'air que je respire ? 
Tout au contraire , le système Saint-Simonien 
et le système américain , sont les deux extré- 
mités du diamètre de la pensée humaine. L'un 
est basé sur une dépendance absolue , un 
esclavage beaucoup plus fort qu'il n'a jamais 
existé , puisqu'il s'étend jusqu'à la pensée , et si 
l'on en croit certains bruits peut-être calomnieux , 
même sur les affections les plus sacrées : l'autre, 
au contraire, est basé sur le principe de la 
liberté la plus absolue ; l'indépendance en est le 
résultat. L'un veut me protéger contre tous les 



359 

dangers imaginaires ou réels, et nie forcer 
d'être heureux à sa manière , même contre ma 
volopté : l'autre, au contraire, me lâche jeune 
et robuste sur le flot de la vie , pour y prendre 
mes ébats à loisir, me tirer d'afiaire comme je 
pourrai, et être heureux ou périr à ma manière, 
car il est bien sûr, qu'à moins de changer de 
peau et de perdre mon identité , je ne puis l'être 
à la manière d'un autre. Concurrence, voilà le 
secret du système américain ; tout est au con- 
cours : fortune, pouvoir, amour, richesse, tous 
ces trésors sont ouverts, c'est au plus habile à 
les aller chercher. Gomme dans les anciens 
contes de fées , ces princesses enchantées sont 
défendues par des dragons , des vautours , des 
lions rugissans , mais plus encore par les rivaux 
qui se pressent sur la même route , et ne se 
feront pas faute d'un coup de pied , pour vous 
aider à dégringoler. Par bonheur pourtant dans 
notre pays d'abondance, les princesses à con- 
quérir et à délivrer sont en nombre suffisant 
pour contenter tousles preux chevaliers , et même 
beaucoup de leurs écuyers; de façon que le 
combat n'est pas si acharné qu'on pourrait bien 
le croire. Il y a place pour chacun au banquet 
de la vie , et surtout la table n'a pas de haut 
bout , ni de place qui soit marquée par un dai. 



360 

Tous les hommes naissent égaux en droits 
et en chances de succès; car si d'un côté la for- 
tune donne à quelques-uns des avantages , d'un 
autre elle leur retire l'aiguillon du besoin, et 
affaiblit de beaucoup leur énergie. Tous ont des 
chances égales de parvenir à tout. Le sot riche 
n'en sera pas moins sot , et ne pourra qu'avec 
peine défendre sa fortune contre les attacpies de 
l'homme d'esprit poussé par le besoin. L'homme, 
une fois engagé dans une carrière quelconque, 
ne peut s'arrêter un instant , ni se ralentir dans 
ses efforts , sans être à l'instant dépassé par de 
jeunes rivaux dont les noms mêmes étaient 
inconnus la veille. Ce concours continuel, cette 
lutte perpétuelle de tous contre tous, main- 
tient une activité dans la société , qui a les plus 
heureux résultats. Quelque carrière qu'on suive, 
l'on est entièrement dépendant de l'opinion 
publique. C'est elle qui règne en despote, et 
classe chacun suivant ses œuvres, car elle est 
toujours désintéressée, et son jugement ne se 
trompe jamais. Elle a besoin pourtant, pour 
s'éclairer, d'être aidée par la plus grande publi- 
cité ; aussi tout est-il arrangé aux États-Unis , 
de façon à la faciliter de toutes les manières. La 
presse est entièrement libre. La publication des 
journaux et leur circulation, loin d'être entravées 



361 

par des droits de cautionnement et de timbres , 
ou d'être gênée à la poste, est au contraire 
encouragée partons les moyens possibles. Aussi 
les journaux pullulent-ils. Chaque ville ou vil- 
lage en a au moins un ; chaque nuance d'opi- 
nion, quelque légère qu'elle soit, est sûre d'avoir 
son interprète. Tout se sait , tout se commente , 
tout s'interprète , et le seul moyen aux Etats- 
Unis de n'être pas découvert, est de ne pas 
avoir de secret. Éclairé par un fanal aussi sûr, 
le peuple juge et ne se trompe jamais dans son 
verdict. 

Je ne veux pas ici défendre la presse pério- 
dique américaine. A peine y a-t-il quatre ou cinq 
bons journaux dans la foule ; les autres les répè- 
tent, et sont très-peu délicats sur les moyens 
dont ils se servent pour soutenir leur opinion. 
Mais leur virulence se sert de contre-poison à 
elle-même; et d'ailleurs une personnalité ne 
reste jamais sans réponse , de façon que le ton 
déplorable qui les anime ne produit aucun 
effet sur des oreilles habituées à entendre les 
reproches que les partis opposés s'adressent. 
Lors de l'élection contestée entre Adams et 
Jackson, les journaux des deux partis avaient 
pris une teinte si virulente , et publiaient tant de 
calomnies, qu'il était vraiment dégoûtant d'y 

31 



362 

toucher. Qui les eût crus, eût sincèrement plaint 
le sort de la nation, obligée de choisir entre 
deux scélérats tels que les candidats étaient 
représentés , chacun par les journaux du parti 
opposé. Il faut être juste pourtant, la grande 
diiFiculté que l'on rencontre aux Etats-Unis 
dans les élections , est de choisir entre plusieurs 
personnes d'un mérite égal. La nation avance 
tranquillement en prospérité, sans aucune de 
ces secousses qui donnent l'occasion de dé- 
ployer des talens d'un ordre supérieur. Elle 
compte certainement des gens du premier mé- 
rite et en abondance , mais il leur est presque 
impossible, dans l'état de paix et de tranquillité 
qui existe à présent , de ^e placer à la hauteur 
qui leur convient , au-dessus du rang de mérite 
qui leur est immédiatement inférieur. Moins 
donc la différence entre deux candidats est 
grande, plus elle doit être exagérée par les 
journaux de leurs partis respectifs , qui en cela 
font l'office des cercles répétiteurs. La différence 
est si petite qu'elle passerait inaperçue , si elle 
n'était multipliée quelques millions de fois. 

Un des effets les plus remarquables de cette 
pidîlicité est l'intérêt que chacun prend à la po- 
litique du jour, ce qui fait que la conversation 
est toujours la même dans quelque société que 



303 

vous alliez. Le fiacre causant aux coins des rues 
avec un porte-faix, l'avocat, le planteur, le 
prêcheur, réunis à dîner chez le riche marchand, 
parlent tous de la même chose. L'élection pro- 
chaine, la mesure proposée soit au congrès, soit 
à la législature de l'État, ou le dernier procès 
cpii a attiré la foule , font le sujet de la conver- 
sation ; il est traité différemment par les diffé- 
rens cercles , mais enfin c'est toujours le même 
sujet , et il est également hien compris par toutes 
les classes , car les journaux sont lus par tout le 
monde. 

Il est facile de voir que lorsque dans un pays 
il règne une telle unanimité d'opinions, une 
telle similitude de goûts et d'occupations intel- 
lectuelles, les différences entre les classes qui 
composent la société sont tout-à-fait chimé- 
riques. Je ne veux pas dire qu'il n'existe pas 
aux Etats-Unis plusieurs cercles de société , cela 
ne peut être autrement dans toute société poli- 
cée ; mais je veux dire que les limites qui les 
divisent sont tellement déliées qu'ils se fon- 
dent tous les uns dans les autres, et que s'il y 
a plusieurs cercles , il n'y a ni castes ni 
rangs. 

L'Américain est doux , poli , mais fier comme 
il convient à un homme libre de l'être ; il ne 



364 

prétend à aucune supériorité, mais ne se soumet 
dans aucun cas à être traité en inférieur. Chacun 
considère qu'il fait un métier pour vivre, et 
loin de l'envier il méprise l'oisiveté ; il pense que 
tous les métiers honnêtes sont égaux en dignité , 
quoique, demandant des quantités de talens dif- 
férentes, ils aient droit à d'inégales rétributions. 
Le domestique d'un avocat ou d'un médecin, par 
exemple , ne voit pas de dififérence matérielle 
entre lui et son employeur [employé)^) (car le 
mot de maître n'est en usage que dans la bou- 
che des gens de couleur). L'un brosse des ha- 
bits , l'autre plaide des causes , ou tâte le pouls, 
ou prêche , ou juge , ou fait des lois , ou gou- 
verne enfin pour de l'argent. Il n'y a pas tant 
de différence : chacun tâche de faire son devoir 
de son mieux. Ainsi le domestique sera extrê- 
mement attentif et soumis. Dès que son service 
ne lui conviendra plus il renverra son maître, et 
dans aucun cas ne souffrira de sa part ni insulte 
ni violence. Qu'il tombe malade ou qu'il ait un 
procèsc, il donnera sa pratique à son maître, le 
paiera et se considérera quoad comme ayant 
changé de rôle avec lui. 

Cet esprit d'indépendance fait le grand 
caractère distinctif entre les manières anglaises 
et les manières américaines, car extérieure- 



365 

ment et physiquement elles se ressemblent 
beaucoup. Si , par exemple , vous allez dans 
ce que ceux qui la composent appellent la pre- 
mière société de New-York , vous y trouverez 
très-peu de dififérence avec les manières de la 
bonne société anglaise. A New-York , ce cercle 
est composé de marchands nouvelletnent arri- 
vés au sommet de la roue , où il est tout à 
parier qu'ils ne resteront pas long-temps. Ils 
profitent de leurs quelques jours de prospérité 
pour étaler autant de luxe et de folie que leur 
situation le leur permet. Tous ont fait un voyage 
en Europe , tâchent de singer les manières 
exclusives dont ils ont été victimes de l'autre 
côté de l'Atlantique , affectent de priser tout ce 
qui est étranger , et de considérer l'Amérique 
comme un pays barbare , où l'on n'a jamais 
rien inventé d'élégant , pas même la galoppade 
et les manches en gigot de mouton. Le pre- 
mier escroc ou chevalier d'industrie européen 
qui prend la peine de se faire passer pour duc 
ou pour marquis, est sur d'emporter tous 
leurs suffrages , jusqu'à ce qu'il lui plaise d*y 
joindre leurs bourses. Les hommes de cette 
société font semblant de ne pas s'occuper de 
politique , ou du moins de ne pas en causer , 
car c'est un sujet si vulgaire et si mauvais 

31. 



366 

ton à Londres! Ils tâchent d'imiter la 

nullité parfaite de la conversation de cette 
ville , et en général , aidés par leurs moyens 
naturels , ils ne réussissent pas mal. 

Mais à côté de cette société , est celle formée 
par les négocians , les armateurs , les avocats , 
les médecins et les magistrats de la ville. Celle- 
ci est vraiment américaine : elle ne s'amuse 
pas à singer les manières européennes ; la con- 
versation y est solide et instructive , elle roule 
sur la politique du jour et les affaires. La so- 
ciété est peut-être, à New^-York , plus teinte de 
manières européennes que dans les autres 
grandes villes des États-Unis , et cela est tout 
simple , si l'on considère l'immense nombre 
d'étrangers qui y résident. C'est la ville qui a 
le plus de théâtres , car elle en compte jusqu'à 
cinq i, et a même eu un opéra italien et un 
corps de ballet. Il y existe plus de dissipation 
et l'on y fait plus de folles dépenses qu'autre 
part. La grande rue de Broadway donne une 
grande idée de l'Amérique à l'Européen qui 
débarque. Après Ptegent's street à Londres", c'est 
la plus belle rue que je connaisse. Les immenses 
trottoirs bordés d'élégans magasins , sont , à 
certaines heures de la journée , couverts de 
tout ce que la population possède de plus 



367 

fashionahle. Toutes les jolies femmes vont y faire 
un tour , tous les élégans s'empressent de les y 
rencontrer. L'étranger lisant son journal dans 
le salon commun de city-hôtel , voit tout ce 
beau monde défiler devant lui. 

La société de Philadelphie est beaucoup plus 
tranquille : les Quakers sont une population 
heureuse qui donne un aspect de repos à toute 
la ville. Ici , point de bruit comme à New-York, 
les voitures y sont beaucoup moins nombreuses, 
les rues étant si propres que l'on n'en a pas 
besoin. Toutes les rues sont pareilles , aucune 
ne sert donc de ralliement comme le Broadway 
de New-York. Chesnutstreet cependant est celle 
, qui est la mieux construite , et où les gens à la 
mode viennent prendre leurs ébats. La librai- 
rie de Messieurs Carrey et Lea est l'endroit où 
il faut aller s'établir vers le midi pour voir cette 
rue dans tout son lustre. La société de Phila- 
delphie est beaucoup plus instruite que celle 
de New-York ; les professeurs de l'université y 
donnent le ton , ce qui lui communique peut- 
être un léger degré, presque imperceptible pour- 
tant , de pédanterie. Les Wistarparties sont des 
assemblées de savans et de gens de lettres , 
auxquels les citoyens les plus marquans par 
un mérite quelconque sont ajoutés , et qui sont 



368 

toujours ouvertes aux étrangers recommandés. 
Les femmes n'en font pas partie . Elles se tiennent 
à jour fixe chez différentes personnes par rota- 
tion ; on y cause de sciences , de littérature , 
d'arts et de politique , et l'on y déploie , en gé- 
néral , beaucoup de connaissances et d'urbanité ; 
elles se terminent toujours par un souper , et 
donnent aux étrangers une haute idée des 
ressources intellectuelles de cette ville. 

Mais c'est à Charleston qu'il faut aller pour 
jouir de la société américaine dans tout son 
luxe. Là les cercles composés de planteurs , 
d'avocats et de médecins , forment la société la 
plus agréable que j'aie jamais connue. Les ma- 
nières du sud sont d'une élégance parfaite , les 
esprits sont extrêmement cultivés et la conver- 
sation roule sur mille sujets différens avec aise, 
grâce et facilité. L'affectation de frivolité ou 
de manières étrangères en est aussi bien ban- 
nie que la pédanterie et l'hypocrisie religieuse; 
tout y est intellectuel , vertueux et rationnel. 
Charleston fait la résidence ordinaire de beau- 
coup des hommes d'état les plus distingués de 
l'Union, qui sont toujours prêts dans la société 
à expliquer leurs vues à leurs concitoyens. 
Hélas! pourquoi faut-il que je ne puisse me 
rappeler les heures charmantes que j'ai passées 



369 

dans cette société, sans que ce souvenir ne ré 
veille celui de la perte de l'ami dans la maison 
hospitalière duquel je commençai à la connaî- 
tre ! Il n'est plus , et Charleston a perdu pour 
moi une des choses qui m'y attiraient le plus. 

La société de Richmont ressemble beaucoup 
à celle de Charleston et est aussi agréable. En 
Virginie la bonne société est répandue sur 
toute la surface de l'État , encore plus que par- 
tout ailleurs , par le manque d'une grande ca- 
pitale qui l'attire et donne le ton exclusivement. 
L'hospitalité Virginienne a toujours passé en 
proverbe et ajuste titre. 

La Nouvelle-Orléans forme un contraste par- 
fait avec toutes les autres villes : ici point de 
conversations intellectuelles, point d'instruc- 
tion ; il n'y a que trois libraires pour une ville 
de soixante mille âmes, et encore leurs magasins 
se composent-ils du rebut de ce que la littéra- 
ture française a produit de plus sale. Mais si l'on 
ne cause pas , l'on mange, l'on joue, l'on danse 
et fait l'amour. Une institution toute particu- 
lière à cette ville , sont les bals de quarteronnes 
où les femmes libres de couleur sont seules 
admises pour avoir l'honneur de danser avec 
leurs seigneurs les blancs, car les hommes de 
couleur en sont sévèrement exclus. C'est un 



370 

spectacle vraiment magique , que de voir quel- 
ques centaines de femmes toutes très-jolies et 
très-bien mises, et de toutes les nuances depuis 
celle du café à la crème jusqu'au blanc le plus 
délicat , réunies dans de superbes salons pour 
y exposer leurs grâces vénales. Les gens les 
plus comme il faut fréquentent ces bals, qui sont 
entièrement publics et où tout se passe toujours 
avec la plus grande bienséance. Les maisons de 
jeu sont aussi extrêmement nombreuses à la 
Nouvelle-Orléans et ont servi à ruiner bien des 
jeunes gens du Kentucky, qui étaient venus pas- 
ser leur carnaval dans cette Babylone de l'ouest. 
Mais l'endroit où la société américaine se 
montre avec le plus d'avantage , c'est Washing- 
ton pendant l'hiver. En été , la ville est presque 
déserte , et n'est pour ainsi dire habitée que 
par les membres et les employés du gouverne- 
ment. Mais le premier lundi de décembre est le 
jour fixe auquel le congrès s'assemble chaque 
année . Versl'approche de ce temps, les sénateurs 
et les représentans arrivent en foule , accompa- 
gnés deleurs familles et suivis d'une armée de solli- 
citeurs et de gens ayant affaire avec le congrès. 
La ville se peuple en un instant. Les ministres 
et le corps diplomatique donnent ^^s fêtes. 
Les membres du congrès rendent des dîners, et 



371 

si la journée se passe dans le tourbillon des 
affaires, la nuit est emportée par celui des 
plaisirs. Le président donne un levée une fois 
par semaine , c'est-à-dire , une fois par semaine 
le soir il ouvre sa maï-son à tous ceux qui veu- 
lent l'aller voir. Rien n'est simple comme l'éti- 
quette du chef du gouvernement. L'affluence 
des visiteurs est tout ce qui distingue ces réuions 
de celles de tout autre particulier. 

Les conditions étant parfaitement égales en 
Amérique , les parens n'ont pas de raisons pour 
s'opposer aux choix que leurs filles peuvent 
faire d'un mari. Aussi est-il reçu , dans toute 
l'Union , que ce choix ne regarde que les demoi- 
selles, et c'est à leur prudence à ne pas s'en- 
gager avec quelqu'un qui serait indigne de 
leur main. Mais on considérerait presque 
comme un acte d'indiscrétion de la part des 
parens, de vouloir guider leur choix. Pûen 
au monde n'est aussi heureux que le sort d'une 
jeune américaine de quinze à vingt-cinq ans , 
surtout si elle est jolie, comme au reste elle le 
sont presque toutes , et qu'elle ait de la fortune. 
Elle se trouve le centre de l'admiration et de 
l'adoration générales ; sa vie se passe en fêtes et 
en plaisirs, elle ne connaît pas la contradiction, 
et encore moins les refus. Elle n'a qu'à choisir 



372 

parmi une centaine d'adorateurs, celui qu'elle 
croira le plus propre à assurer son bonheur 
futur ; car ici tout le monde se marie , et tout le 
monde est heureux en mariage. Cet état de 
belle , comme cela s'appelle , est trop attrayant 
pour que les demoiselles consentent à le quitter 
trop tôt ; et ce n'est, en général, qu'après avoir 
refusé bien des parfis qu'elles finissent par se 
choisir un maitre , mais seulement lorsqu'elles 
parviennent à s'apercevoir que leurs charmes 
commencent à perdre de leur empire. C'est sur- 
tout à Washington que les belles de tous les États 
viennent briller. Espèce de congrès femelle ; 
les grâces de tous les points de l'Union y sont 
représentées. Un fougueux député du sud est 
captivé par les charmes modestes d'une beauté 
de l'est ; tandis qu'une fille de la Caroline 
refuse les hommages d'un sénateur du nord. 
Tout cependant n'est pas refus , car au bout de 
chaque session un certain nombre de mariages 
est déclaré ; ils servent encore à raffermir 
l'Union des États, et à multiplier les liens qui 
enlacent toutes les parties de ce grand tout 
d'une manière indissoluble. 

Une fois mariée , la demoiselle change tout- 
à-fait d'habitudes. Adieu la gaité et la frivolité. 
Elle n'est pas moins heureuse , mais son bonheur 



373 * 

est d'un genre sérieux ; elle devient mère , 
s'occupe de son ménage , se concentre entière- 
ment dans les afifections domestiques,et jouit de 
l'estime de tout ce qui la connait et l'entoure. 
La société partout aux Etats-Unis se divise donc 
en deux classes bien marquées : celle des per- 
sonnes non mariées des deux sexes, dont la 
grande occupation est de se faire la cour et de 
se trouver un compagnon ou une compagne 
assortis pour le voyage de la vie ; l'autre , des 
gens qui ont déjà fait ce choix. Vous voyez dans 
le coin d'un salon les gens de cette dernière 
classe formant des groupes entr'eux et causant 
politique ou affaires : à peine adressent-ils la 
parole aux jeunes filles qui voltigent autour 
d'eux, à moins que ce ne soit pour les plai- 
santer sur le succès de quelque espièglerie 
coquette; les mères sont dans un autre coin, 
causant entr'elles de leurs ménages et recevant 
des attentions intéressées de la part des admira- 
teurs de leurs filles. Mais pour celles-ci et les 
jeunes gens une salle de danse est un véritable 
champ de bataille. Elles se vantent entr'elles 
du nombre de déclarations et de refus qui 
ont fait la part de la soirée; mille petites 
coquetteries ont lieu pour amener un jeune 
homme à se déclarer , seulement pour avoir le 

32 



374 

plaisir de le refuser ensuite. Toutes ces petites 
ruses , ces petites guerres , sont parfaitement 
innocentes , car les mœurs sont d'une telle pu- 
reté qu'il n'en résulte jamais aucun inconvé- 
nient. 

Si Washington est le théâtre de la campagne 
d'hiver, la campagne d'été s'ouvre à Saratoga : 
c'est une source d'eaux minérales dans l'État de 
New-York , où tout le beau monde de l'Union 
va faire un tour pendant les mois de juin , de 
juillet et d'août de chaque année. La chaleur du 
climat du sud et les fièvres intermittentes qui 
désolent les plantations dans cette saison , chas- 
sent tous les planteurs vers le nord; ils vont 
avec leurs familles à Nevv^-York , d'où ils remon- 
tent la rivière du nord jusqu'à Albany , et de 
là vont passer quelques jours à Saratoga, vont 
ensuite voir les grands lacs ; de là, la chute du 
Niagara , le grand canal , les montagnes de 
Catskill, et poussent peut-être leur excursion 
jusqu'au Canada. L'État de Nevr-York se rem- 
plit pendant l'été d'un nombre immense de cu- 
rieux voyageant pour leur plaisir et leur santé. 
A Saratoga l'on vit dans d'immenses auberges , 
horriblement mal logé dans de petites cham- 
bres de six pieds carrés. Mais les salons com- 
muns sont de toute beauté , et l'extérieur de ces 



375 

hôtels a vraiment un air monumental. On se 
lève de bonne heure, va boire ou du moins faire 
semblant de boire de l'eau à la fontaine ; l'on 
rentre pour déjeuner en commun; les papas et 
mamans s'ennuyent à périr toute la journée, les 
jeunes personnes font de la musique , les jeunes 
gens leur font la cour, on fait de temps en temps 
quelque excursion dans les environs. Le soir on 
danse, et l'on est bientôt fatigué de ce genre de 
vie qui ne laisse pas que d'avoir ses charmes 
pour quatre ou cinq jours. C'est à Saratoga que 
les amans qui se sont quittés l'hiver à Wa- 
shington se sont donné rendez-vous ; c'est à 
Washington qu'ils promettent de se retrouver 
en se quittant à Saratoga : ces points de réunion 
et surtout la manière publique et commune 
dont on vit aux eaux, offrent toute espèce de fa- 
cilité pour augmenter le cercle de ses connais- 
sances. En effet, un Américain a des amis dans 
toutes les villes de l'Union, qui partout où il 
peut aller lui assurent , ainsi qu'à ceux qu'il re- 
commande, une réception hospitalière. 

Dans chaque ville , les principaux citoyens , 
ceux qui sont à la tète de la cité par leur in- 
fluence , leur fortune ou leurs talens , se font 
un devoir de faire les honneurs de leur ville à 
tout étranger un peu connu. Aussitôt qu'ils 



376 

sont informés ou par les journaux ou par le 
bruit public, de l'arrivée d'un homme distingué 
dans leur ville , ils vont à son auberge lui faire 
la première visite et l'inviter à dîner. L'étranger 
ne quitte jamais la table sans avoir été invité 
de la même manière par l'un des convives , |^de 
façon qu'en très-peu de temps il se trouve avoir 
fait Ja connaissance de toute la société de la 
ville. S'il y a des bals ou des dîners publics , il 
est sûr de recevoir une invitation , et si c'est 
un homme politiquement influent ou populaire 
d'une manière quelconque , on lui donne des 
dîners publics par souscription. Ces politesses 
sont rendues par le voyageur , une fois qu'il est 
rentré chez lui , à tout citoyen de la ville où il 
a été si bien reçu , qui vient visiter l'endroit de 
sa résidence. De façon , qu'un cercle de bons 
offices s'établit , qui relie encore très-fortement 
les diflerentes villes de l'Union entr'elles. 

Outre cela , les différentes professions ont un 
esprit de corps qui les fait s'entr'aider , mais 
surtout les avocats. Ils fraternisent tous ensem- 
ble d'une manière qui rend la pratique extrê- 
mement agréable ; car , de quelque manière 
qu'on se dispute à l'audience , il n'en est plus 
question en sortant de là , et en général tous les 
membres d'un même barreau vivent dans la 



377 

plus grande intimité. Les assises sont toujours 
un temps de fête , car, non seulement les mem- 
bres du barreau résidant dans la ville où elles 
se tiennent , mais même les principaux citoyens 
de l'endroit, se font un devoir d'inviter à dîner, 
à tour de rôle , la cour , ses officiers et tout le 
barreau. 

Ce que j'ai dit de la bonne société doit s'en- 
tendre de toutes les classes, en faisant attention, 
pourtant , qu'à mesure que l'on descend les gens 
sont moins instruits, les manières moins élé- 
gantes et raffinées, et les mœurs moins pures. 
Mais le genre des manières est toujours le même, 
et jusqu'à nos nègres , tout le monde donne des 
tea parties et des bals. La grande différence qui 
existe entre les manières américaines et an- 
glaises , et qui caractérise entièrement les deux 
sociétés, est le manque total en Amérique de 
cet esprit de servilité sociale , qui forme en An- 
gleterre un tel contraste avec les institutions 
libres dont ce peuple se vante avec raison. Il 
n'y a pas d'homme ou de femme comme il faut 
en Angleterre qui ne soit constamment rongé 
du désir de paraître plus qu'il n'est. Il n^ a pas 
de bassesse qu'on ne fasse pour être invité dans 
une société d'im cran plus haut que la sienne. 
Les négocians , les bourgeois ne s'entretiennent • 

32. 



378 

pas des affaires , du dîner ou du bal de leur voi- 
sin , mais ils ne cessent de parler du dîner du 
duc un tel , ou du raout de tel ou tel marquis , 
duquel ils n'approchèrent jamais , et qu'ils ne 
connaissent que de nom : tout le monde a la 
généalogie des pairs dans la main , et s'inquiète 
beaucoup plus de leurs alliances que de celles 
de leurs amis et connaissances. Dès qu'un étran- 
ger est présenté , même dans une maison du 
haut commerce, la maîtresse de la maison a 
bien soin de lui rabâcher les noms de tous les 
nobles qui lui ont fait l'honneur de lui parler , 
et s'imagine par là donner à l'étranger une 
haute idée de sa respectabilité sociale. Cette 
lâche servilité , qui pour moi est dégoûtante au 
dernier point , n'existe pas du tout aux Etats- 
Unis. Il n'y a pas d'Américain qui ne rougît de 
mendier une invitation, et il a trop de fierté 
pour reconnaître qu'aucun cercle de société 
soit au-dessus du sien en dignité. Le simple 
ouvrier , s'il lui convient , se trouve assis à côté 
du riche, aux dîners politiques, et toute femme 
honnête peut être conduite aux bals de sous- 
cription quelle que soit sa fortune. Au contraire , 
même , ce qui entretient une distinction entre les 
différons cercles , est la fierté que chacun a de ne 
pas recevoir de politesses qu'il ne puisse rendre. 



379 

C'est sur cela qu'est établie en partie l'égalité 
sociale que l'on remarque. Pour jouir de la vie 
d'une manière indépendante en Amérique , il 
faut dépenser de 4 à S mille dollars par an. 
Ceux qui en dépensent moins ne veulent pas 
vivre dans une société où ils se trouveraient 
humiliés par leur manque de fortune , et ceux 
qui pourraient en dépenser bien davantage ne 
le peuvent faire sans s'isoler entièrement. Per- 
sonne ne dépense plus de 10, 000 dollars, quelle 
que soit sa fortune. C'est cela aussi qui rend 
les salaires des employés inférieurs du gouver- 
nement beaucoup plus hauts que ceux qui leur 
correspondent en France ; tandis que le salaire 
d'un ministre est beaucoup moindre. 

Dans un pays où tout le monde est plus ou 
moins occupé d'affaires , où très-peu de per- 
sonnes sont à même de vivre de leurs rentes ou 
de' l'intérêt de leurs capitaux , on ne doit pas 
s'attendre à ce que les beaux-arts et la littéra- 
ture aient reçu tout leur développement. Ce 
n'est certainement pas le génie ou le goût na- 
turel qui manquent en Amérique , mais c'est un 
encouragement pécuniaire; et tant que le tra- 
vail du poète et du peintre ne sera pas aussi bien 
rétribué que celui de l'avocat ou du prêcheur, 
on parlera et l'on n'écrira pas. La littérature 



380 

dans ce moment-ci est presque entièrement orale , 
l'éloquence étant la branche qui en est le plus 
développée. Les revues américaines pourtant 
font aisément voir, au talent avec lequel elles 
sont écrites , que ce n'est pas le pouvoir, mais 
le temps qui manque aux écrivains . Un homme 
engagé dans les affaires peut bien leur dérober 
quelques heures , pour faire un article scienti- 
fique ou littéraire, mais il ne pourrait, sans faire 
tort à ses occupations , entreprendre d'ouvrage 
sur une plus grande échelle. Je sais bien que 
nous comptons des httérateurs extrêmement 
distingués dans les genres de littérature qui 
requièrent le plus de légèreté dans le style , et 
de grâce et de fraicheur dans le coloris, mais ce 
sont des exceptions à la règle générale , ce sont 
les avant -coureurs isolés d'une génération 
d'hommes de lettres encore à naître. 

Tout le monde est littérateur aux États-Unis, 
car tout le monde a reçu une bonne éducation. 
L'enseignement est entièrement libre. West- 
point est le seul collège où l'éducation soit 
donnée aux frais du gouvernement des Etats- 
Unis. Dans quelques États , il existe des sys- 
tèmes d'éducation primaire extrêmement éten- 
dus. L'État de New-York surtout possède ces 
établisseraens sur une échelle qui n'a pas de 



381 

parallèle au monde. Les universités qui seules 
ont le droit de donner les degrés , sont incor- 
porées par les gouvernemens d'États, mais elles 
en sont entièrement indépendantes, nommentles 
professeurs elles-mêmes, et suivent la doctrine 
qui leur convient. Quiconque peut trouver des 
écoliers est le maître de fonder un collège , ou 
une pension, ou une école quelconque. Les 
jésuites ont deux collèges qui sont parmi les 
meilleurs de l'Union. Il y a deux ou trois cou- 
vens de religieuses pour l'éducation des demoi- 
selles. Chaque secte religieuse fonde des sémi- 
naires pour l'éducation des ministres de leur 
religion. 

Depuis quelque temps deux sectes rivales se 
sont élevées et se disputent en matière d'édu- 
cation : l'une veut continuer l'ancien système et 
faire, des langues mortes et de leur littérature, 
la base générale de toute éducation ; l'autre , 
au contraire, voudrait en supprimer entièrement 
l'étude pour ne s'occuper que de sciences exac- 
tes et de connaissances positivement utiles. 
Chacune de ces deux sectes a ses journaux, ses 
professeurs et ses écoliers , et nous jugerons 
bientôt des résultats qu'elles auront obtenus. Il 
me semble pourtant que dans un pays où tout 
tend aussi fortement à donner une tournure 



382 

positive et peut-être trop sérieuse à l'esprit, on 
devrait quelquefois sacrifier aux grâces, et que 
le mélange de la littérature ancienne ne pour- 
rait qu'augmenter l'urbanité des manières et 
leur enlever beaucoup de leur austérité primi- 
tive. 

Cette observation s'applique encore plus aux 
beaux-arts. Celle qui ne s'occupe que de la 
matière morte , l'architecture , est arrivée à un 
haut degré de. perfection. Les banques, les 
églises , les capitoles , les maisons de ville , les 
bourses, les palais de justice, etc. , sont tous 
bâtis avec beaucoup de luxe , d'une manière 
très-solide et surtout parfaitement appropriée 
à l'objet auquel ils sont destinés. Les maisons 
particulières sont en général petites et bâties 
beaucoup plus légèrement ; cela vient de ce 
que jamais plus d'une famille ne vit dans la 
même maison; mais elles sont toutes extrême- 
ment commodes, et surtout dans le sud on en 
voit beaucoup qui sont remarquables par leur 
élégance. Riclimont et Savanah surtout pos- 
sèdent beaucoup de demeures particulières qui 
sont vraiment de petits palais. L'architecture 
a fleuri parce qu'elle était encouragée, les 
autres arts feraient la même chose dans le 
même cas. Mais comment ployer l'austérité 



383 

presbytérienne qui fait encore le fond des ma- 
nières , surtout au nord , à abandonner son 
plain-chant nazal pour la musique chaude et 
passionnée de nos théâtres modernes? Toutes 
les demoiselles, il est vrai, tappotent plus ou 
moins du piano et soupirent des romances. Un 
maître de musique gagne donc sa vie , lorsqu'il 
se borne là ; mais lorsqu'on en sait assez pour 
faire danser et pour travestir quelques mor- 
ceaux de Tancrède en chant d'église , on a 
atteint la perfection à laquelle on vise et qui 
consiste à chanter juste et jouer en mesure. 
Quant à l'expression , nos femmes sont trop chas- 
tes pour vouloir en mettre dans leur chant , de 
ûiçon que les ])lus beaux morceaux prennent 
dans leur bouche un ton de virginité glaciale. 
Il y a encore quelques années que la walse était 
entièrement proscrite de la société; l'on ne 
dansait que des quadrilles et des écossaises. La 
walse fut considérée lors de son introduction 
comme une danse d'une indécence inouïe. On 
prêcha en chaire contre l'abomination de per- 
mettre à un homme qui n'était votre amant ou 
votre époux de vous enlacer de ses bras et pres- 
ser légèrement le contour de votre taille. Que 
fut-ce donc quand un corps de ballet de Paris 
arriva à New-York! J'étais à la première re- 



38^ 

présentation : Tapparition des danseuses en 
courts jupons créa un étonnement que je ne 
saurais décrire, mais à la première pirouette, 
quand les courtes jupes chargées de plomb aux 
extrémités commencèrent à voltiger et à affecter 
une position horizontale, ce fut bien autre 
chose ; les femmes jetèrent des hauts cris et la 
plus grande partie quitta le théâtre ; les hom- 
mes restèrent pour la plupart criant et pleurant 
de joie, la seule idée qui les frappait étant 
celle du ridicule. Ils n'avaient pas encore ap- 
pris à admirer la grâce de ces pas voluptueux. 
Et c'est dans un pays où le respect pour les 
mœurs et la décence est poussée à ce point que 
l'on se plaint de n'avoir aucun artiste distin- 
gué ! Eh ! pour Dieu , comment pourrait-ce être 
autrement ? 

Un peintre , un statuaire, ne peuvent jamais 
arriver à la perfection de leur art , qu'après de 
longues études faites sur le nud. Il faut qu'ils 
sentent profondément le beau , que leur cœur 
se laisse emporter à toutes les illusions de l'a- 
mour avant qu'il puissent réchauffer de leurs 
mains brûlantes ou le marbre ou la toile. Et 
comment faire cela aux États-Unis? Tout artiste 
serait perdu de réputation s'il faisait voir dans 
un tableau plus haut que la cheville ou le coude. 



385 

Même les statues anciennes qui se trouvent dans 
les musées sont soigneusement voilées ; et quant 
à avoir un modèle vivant , cela exciterait une 
telle indignation que le peintre serait obligé de 
quitter le pays. Les artistes et les acteurs sont 
des gens mariés , très comme il faut , vivant 
dans la meilleure société , et recevant chez eux. 
La moindre irrégularité dans leur conduite 
morale les isolerait complètement. Je connais 
même une actrice qui , ayant commis quelques 
légères imprudences , fut exclue de la société , 
et obligée de quitter le théâtre , car ni acteurs 
ni actrices ne voulaient jouer avec elle. L'on 
veut des mœurs jusque chez les danseuses , et 
l'on se plaint de ne pas avoir d'artistes ! Mais 
cela est tout simple ; c'est la décence , la chas- 
teté poussée à son excès qui coupe les ailes du 
génie, refroidit les passions et brise les pinceaux, 
et les pallettes. La preuve que c'est là la seule 
chose qui empêche les Américains de s'élever 
dans les arts , c'est que nous avons des peintres 
de portrait excellens. Nos graveurs sont aussi 
bons qu'en Europe. Mais pour le tableau d'his- 
toire , le génie manque , il a été gelé dans le 
bouton. 

De grands efforts se font maintenant sur tous 
les points des Etats-Unis pour protéger les arts. 

33 



386 

Chaque ville , grande ou petite , a un musée de 
bustes en plâtre , et de croûtes décorées des 
noms des premiers maitres. Mais tous ces efforts 
sont inutiles. Le sentiment des arts , ce senti- 
ment intime sans lequel le génie ne peut rien , 
n'existe pas , et ne peut exister aux États-Unis , 
tant que les mœurs resteront les mêmes. Prenez 
Phidias ou Apelle , jettez-les dans une de nos 
villes , au milieu d'une cérémonie publique , 
le A juillet par exemple , l'anniversaire de la 
déclaration de l'indépendance , de l'acte le plus 
courageux et le plus rationnel qu'une nation ait 
jamais fait. D'abord ils entendront le canon 
ronfler de tous les côtés , les vaisseaux seront 
pavoises , toute la milice sera sous les armes , 
les différentes sociétés , les différentes profes- 
sions et métiers se réuniront en corps pour se 
joindre à la procession formée par les magis- 
trats et par la milice. Elle se rendra dans quel- 
que église , où un homme bien sérieux , bien 
triste , au teint bilieux et à la figure alongée , 
vêtu d'une robe noire, leur annoncera d'un ton 
lugubre que quoique leurs ancêtres aient signé 
cette déclaration immortelle , ils n'en sont 
pas moins damnés s'ils ont continué à jurer ou 
à danser les dimanches , et que ce n'est pas tout 
d'être libre , mais qu'il faut aussi être chrétien 



387 

et élu pour être sauvé. Après cela un autre 
homme, dans quelque autre local , débitera une 
oraison qui , étant la cent mille et quelques sur 
le même sujet, fera probablement bâiller l'audi- 
toire, quoique certainement un plus grand 
thème pour l'éloquence n'ait jamaisexisté. Après 
le discours vient le diner , puis des toasts , puis 
des discours sur les événemens du jour , bons 
d'abord puis diminuant en qualité à mesure 
que la consommation du vin augmente. Puis 
enfin chacun se retire chez soi plus ou moins 
gris , mais certain d'avoir dûment fait honneur 
à l'anniversaire de l'indépendance. 

Y a-t-il dans toute cette solennité rien de poé- 
tique, rien qui parle à la vue ou aux sens? tout 
le monde est en habit bourgeois , ou en uniforme 
de milice , excepté le prêcheur, qui est en robe 
noire , à moins que le chapitre des maçons de 
l'arche royale ne joigne la procession. Alors on 
aurait, il est vrai, le roi Salomon en robe rouge 
et couronné de papien doré , le roi Hiram en 
robe bleue, et couronné de papier argenté, et le 
Grand Pontife des Juifs en robe bariolée avec 
douze pierres fausses sur la poitrine. Il n'y a 
que cela qui rompe l'uniformité , et la proces- 
sion a plutôt l'air de suivre un enterrement que 
de fêter un anniversaire si important dans l'his- 



388 

toire de la civilisation. Croyez-vous , de bonne 
foi , que si nos artistes grecs n'eussent jamais vu 
de réjouissances populaires d'une autre espèce , 
ils eussent produit leurs chefs-d'œuvre? C'était 
l'ame encore pleine des jeux delà palestre où ils 
avaient vu lutter les vierges de Lacédémone sans 
vêtemens superflus; c'était encore couverts de 
la poussière olympique , gagnée là où tout 
avait parlé à leurs sens et à leur imagination ; 
c'était après avoir pris part au culte de Cérès ou 
de Bacchus ; c'était enfin en sortant des bras de 
Laïs , de Phrynée et d'Aspasie , et c'était en sui- 
vant leurs conseils et même ceux d'Alcibiade 
que le marbre s'animait , que la toile devenait 
parlante. Tant que l'on n'aura pas des mœurs 
pareilles l'on ne pourra rivaliser les productions 
des grecs. Mais je suis loin de dire que les arts 
et tout leur enthousiasme vaillent le sacrifice de 
la vertu pudique qui assure le repos de nos 
foyers. Je suis loin de prêcher la corruption 
des mœurs et de vouloir acheter par leur sacri- 
fice quelques tableaux et quelques statues qui 
après tout, quelqu'enthousiasme qu'ils exci- 
tent en moi , ne me procureront jamais une 
masse de bonheur égale à celle que chacun 
retire aux États-Unis de la société intime de sa 
chaste épouse et du cercle d'une petite famille 



389 
dont il est bien sûr d'être père. Je veux seule- 
ment dire qu'il y a contradiction palpable entre 
les efiforts que l'on fait en Amérique pour en- 
courager les beaux-arts et l'austérité de la mo- 
rale publique ; je veux dire que dans notre état 
social actuel nous n'avons ni ne pouvons avoir 
d'artistes, je veux dire enfin que nous ne sommes 
pas le pays delà poésie, mais celui de la raison; 
que notre sol est plus propice à la culture des 
sciences qu'à celle des arts et que nous n'offrons 
pas le plaisir, mais que nous assurons le bon- 
heur. Lequel vaut mieux ? je crois que pour 
rendre tout parfait il faudrait peut-être inoculer 
dans notre système social un peu àe juste-mi- 
lieu» 



im.